États-Unis-France

Je t'aime un peu, beaucoup...

La Fayette et Washington, statue de la place des États-Unis, ParisLes États-Unis sont fils des « Lumières ».

Les riches Virginiens qui ont porté le pays sur les fonts baptismaux participaient à l'effervescence intellectuelle de leur époque. À l'image de Thomas Jefferson, l'auteur de la mémorable Déclaration d'Indépendance, ils connaissaient et aimaient les salons parisiens du milieu du XVIIIe siècle.

Lorsqu'il s'est agi de donner une Constitution à leur pays, ils mirent pour la première fois au monde en application le principe de la séparation des pouvoirs édicté par Montesquieu dans L'Esprit des Lois (1748).

Les beaux esprits parisiens ne furent pas moins sensibles à l'exotisme d'outre-Atlantique. Ils s'entichèrent de l'inénarrable Benjamin Franklin, plénipotentiaire des Insurgents en guerre contre le gouvernement anglais.

Sans doute faut-il y voir l'origine du lien sentimental qui lie depuis lors la France et les États-Unis.

Benjamin Franklin (1706-1790), coqueluche des Françaises

Des débuts houleux

La première rencontre entre les Français et les futurs Étatsuniens s'est pourtant bien mal passée. C'était le 28 mai 1754, à la veille de la guerre de Sept Ans.

Georges Washington, jeune lieutenant de la milice anglaise de Virginie pendant la guerre de Sept Ans (1772, Charles Wilson Peale)Les Anglais prétendaient chasser les Français du fort Duquesne, sur l'Ohio. L'un des officiers du fort, le sieur de Jumonville, se rend auprès d'eux pour parlementer, précédé d'un drapeau blanc. Il se présente devant un jeune officier de 22 ans, un certain George Washington, quand soudain la troupe fait feu. Jumonville, blessé, est achevé d'un coup de tomahawk par l'un des Iroquois qui entourent Washington. Celui-ci ne bronche pas. L'affaire fait scandale en France et indigne même Voltaire.

Quittant plus tard sa retraite de Mount Vernon pour prendre la tête des Insurgents, Washington montrera de meilleures dispositions à l'égard des Français devenus ses alliés face à l'Anglais. Le jeune marquis de La Fayette, le comte de Rochambeau et quelques autres aristocrates de haut rang lui apportent, il est vrai, les hommes, les armes et les compétences stratégiques qui lui font défaut.

En facilitant l'indépendance des États-Unis d'Amérique, la France peut se flatter d'avoir porté un coup à son ennemie héréditaire, l'Angleterre, mais l'entreprise creusa le déficit des finances publiques et contraignit le roi Louis XVI à convoquer les états généraux. S'ensuivit la Révolution française ! 

Il y a comme cela des amitiés qui se paient au prix fort...

Au demeurant, les relations entre les États-Unis et la France révolutionnaire se dégradèrent très vite. Elles aboutirent même à une « quasi-guerre » après que le Congrès américain eut abrogé le 7 juillet 1798 les traités bilatéraux avec Paris.

Le président John Adams, un ancien proche de George Washington (tiens, tiens) ordonne un embargo sur les produits français et apporte son soutien à l'insurrection de Toussaint Louverture à Saint-Domingue. Il a le bon goût d'éviter la déclaration de guerre formelle et s'en tient à des escarmouches navales sur les côtes américaines. La paix est rétablie en 1800 avec l'accession à la présidence du très francophile Thomas Jefferson.

Quoiqu'il en soit de ces avanies, de nombreux Français traversent l'Atlantique pour échapper à la guillotine ou fuir la dictature. Parmi eux Talleyrand, qui s'enfuit après la chute de la monarchie et ne reviendra en France que sous le Directoire, en 1796. Entretemps, parti sans le sou aux États-Unis, il trouve moyen d'y refaire fortune dans l'immobilier.

Un autre émigré célèbre, définitif celui-là, est l'économiste Pierre Dupont de Nemours. S'étant caché pendant la Terreur, il s'établit aux États-Unis à la chute de l'Empire, en 1815. Dans le Delaware, son fils Éleuthère Irénée fonde une poudrerie. Elle est devenue aujourd'hui, sous le nom de Du Pont, la première entreprise chimique du monde !

Napoléon 1er lui-même caressa l'espoir de se réfugier outre-Atlantique après son ultime défaite à Waterloo. Les Anglais (encore eux) ne lui laissèrent pas ce plaisir et l'expédièrent à Sainte-Hélène.

Bataille navale entre le navire USS Constellation and la frégate française Insurgente pendant la quasi-guerre, en 1799

Indifférence polie

Le vicomte François-René de Chateaubriand mérite une place à part. Il quitte la France en 1791 pour les États-Unis et visite le pays pendant quelques mois avant de rejoindre à Coblence, sur les bords du Rhin, les nobles émigrés.

Dix ans plus tard, il tirera de son expérience américaine deux romans : Atala et René. Ils racontent l'histoire d'une Indienne chrétienne de la tribu des Natchez, sur les rives du Meschacebé (le Mississipi), en Louisiane. Ces romans précurseurs du courant romantique vont alimenter l'intérêt des Français pour une Amérique de pacotille, éloignée de la réalité étasunienne.

Alexis de Tocqueville, caricature (Paris, 29 juillet 1805 - Cannes, 16 avril 1859)Quarante ans plus tard, en 1831, deux autres jeunes Français cultivés s'embarquent pour une mission d'étude.

Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont procèdent avec méthode.

Ils publient leurs observations sur les États-Unis à l'époque d'Andrew Jackson, le premier président non issu de la génération de l'indépendance.

Le chef-d’œuvre de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, met à jour les fondements de la démocratie moderne à une époque où la France et les autres États européens vivent encore dans des monarchies dominées par une bourgeoisie plus ou moins « éclairée ».

Il va proprement modeler pour les deux siècles à venir le regard que les Français et les Étasuniens portent sur la société et les institutions américaines.

La première église américaine de la Sainte Trinité, 12, rue de Berry, Paris (1886, Jean Béreau) (Paris)
La Liberté sera américaine

Sautons un demi-siècle pour découvrir un autre chef d'œuvre porteur de sens : la Liberté éclairant le monde ! Nous sommes en 1886 et le sculpteur Auguste Bartholdi, sur une idée du libéral Édouard Laboulaye, inaugure à l'entrée du port de New York une statue monumentale, avec sur son piédestal un poème à l'adresse des immigrants :
« Donne-moi tes pauvres, tes exténués
Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,... »

La Statue de la LibertéDès lors, dans l'esprit des Américains comme de tous les démocrates de la planète, les États-Unis vont apparaître comme le grand pays de la Liberté, même si d'autres États auraient pu revendiquer ce statut avec au moins autant d'arguments : Royaume-Uni, République française, Suède, Confédération helvétique...

On en oubliera la brutalité du capitalisme local, la corruption et le sort fait aux minorités indiennes et noires.

Les immigrants qui afflueront par millions à New York ne voudront retenir de leur arrivée que le souvenir de cette statue, oubliant le centre de tri sinistre d'Ellis Island, prélude à leur exploitation dans les usines de la Nouvelle-Angleterre et du Middle West.

Autorisons-nous un brin d'uchronie et refaisons l'Histoire : que serait-il advenu si Bartholdi, comme il en avait eu d'abord l'intention, avait pu construire une statue monumentale à l'entrée du canal de Suez, sous la forme d'une femme orientale brandissant le flambeau de la Liberté ? Les élites égyptiennes auraient-elles succombé à l'islamisme ou bien, élevées dans l'admiration de cette statue, auraient-elles plutôt cultivé des valeurs de progrès et d'humanisme ?

Au XIXe siècle, somme toute, les Français semblent n'avoir eu guère plus d'intérêt pour les États-Unis que pour le Mexique, le Brésil ou l'Argentine. Les artistes et les poètes eux-mêmes sont infiniment plus inspirés par l'Orient que par l'Amérique (Fromentin, Delacroix, Nerval, Loti...).

La guerre de Sécession est résolument ignorée en France, où l'on est tiraillé entre les élites sudistes, raffinées et cultivées, héritières des Lumières, et le camp nordiste, abolitionniste et plus proche des idéaux démocratiques.

Côté américain, les présidents, de Jackson à Wilson, ignorent tout de la France et du Vieux Continent. Leur horizon se limite au continent américain, à la Grande-Bretagne et au Pacifique.

Américains et Français se disputent l'invention du cinéma (Edison, Lumière) comme de l'aviation (Ader, Wright).

Quand éclate la Grande Guerre, certains Américains songent à intervenir aux côtés des Alliés pour cause de parenté avec les Anglais. Mais d'autres s'y refusent et préfèrent l'Allemagne, plus compatissante à l'égard des juifs que la Russie ou la France d'Édouard Drumont et du procès Dreyfus.

En 1916, le président Woodrow Wilson est réélu sur la promesse de maintenir son pays dans une stricte neutralité. Les événements en décideront autrement...

Le général John Pershing et le lieutenant-colonel Charles E. Stanton, cimetière de Picpus (Paris), 4 juillet 1917

Solidarité retrouvée

C'est seulement en 1917 que les États-Unis prennent parti pour les Alliés et la France avec des retrouvailles emphatiques : « La Fayette, nous voici ! » (Stanton).

La France fait largement appel aux crédits américains pour soutenir son effort de guerre mais c'est elle qui doit armer de toutes pièces les soldats américains, les États-Unis n'ayant pas encore une industrie de l'armement significative.

Au demeurant, ces soldats n'interviendront que dans les derniers mois de la guerre, avec un total d'environ 100 000 pertes (moins que la Roumanie). Il est vrai que cela suffit, la perspective d'avoir à affronter les troupes fraîches venues en grand nombre d'outre-Atlantique persuadant l'Allemagne d'arrêter les frais.

L'armistice enfin signé, le président Woodrow Wilson prend part aux négociations de paix de Paris. C'est la première fois qu'un président américain traverse l'Atlantique ! Il va passer au total cinq mois en Europe mais il se retrouve en terrain connu avec le Premier ministre britannique David Lloyd George et aussi le Président du Conseil français Georges Clemenceau, qui a passé plusieurs années de sa jeunesse aux États-Unis et épousé une Américaine.

Clemenceau, trop heureux d'être l'un des rares dirigeants français à pratiquer l'anglo-américain, accepte de faire une place à l'anglais dans la rédaction du traité de paix de Versailles. Pour la première fois depuis les traités d'Utrecht, deux siècles plus tôt, le français n'est plus la langue de référence de la diplomatie.

Joséphine Baker ( 3 juin 1906 - 12 mars 1975)Dans les Années Folles (les années 1920), artistes et intellectuels américains découvrent avec ravissement la capitale française. Les boîtes de nuit deviennent de nouveaux espaces de liberté, sans prohibition ni racisme, comme les salons parisiens du XVIIIe siècle. « Paris est une fête » se souviendra Ernest Hemingway au soir de sa vie. Quant aux Français, ils s'énamourent pour Joséphine Baker. À l'image de Thomas Jefferson, celle-ci a deux amours, son pays et Paris...

Ce retour de flamme a toutefois un prix : le cinéma français, victime collatérale de la tuerie des tranchées, cède la première place aux studios d'Hollywood et de New York. Des voix discordantes se font aussi entendre : l'écrivain Georges Duhamel exprime dans ses Scènes de la vie future (1930) l'appréhension des Français devant le gigantisme de la civilisation industrielle en gestation outre-Atlantique.

Dans le même temps, les États-Unis imposent de sévères restrictions à l'immigration et des quotas par pays. Leur retour à l'isolationnisme du XIXe siècle fait l'effet d'un coup de froid. Dans le domaine politique, le Sénat refuse de ratifier le traité de Versailles et d'adhérer à la Société des Nations (SDN).

Le gouvernement américain se montre plus soucieux de ramener l'Allemagne vaincue dans le jeu diplomatique que de soutenir l'effort de reconstruction de la France vainqueur. Il concède à la première un allègement de ses réparations de guerre mais persiste à réclamer à la seconde le remboursement de ses dettes de guerre.

Jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis jouent donc un rôle relativement effacé sur la scène mondiale en dépit de leur suprématie économique et de leur rôle dans le déclenchement de la crise de 1929. Cet effacement convient à la France qui joue sa partition sur la scène européenne.

Mais quand éclate la guerre en Europe, les Français les plus lucides, le général de Gaulle et le négociant Jean Monnet, devinent que la victoire finale passe par les États-Unis, qui possèdent de loin le potentiel industriel le plus important du monde.

Jean Monnet, Père de l'Europe (Cognac, 9 novembre 1888 - Bazoches-sur-Guyonne, 16 mars 1979)Tandis que le premier, à Londres, organise son mouvement de la France Libre dans l'espoir de jours meilleurs, le second se rend à Washington, auprès du président américain Franklin D. Roosevelt et de son conseiller Harry Hopkins. Il va les convaincre d'activer sans plus attendre les commandes militaires.

Profondément hostile au général de Gaulle, Monnet aiguise les préventions de Roosevelt à son égard et, en 1943, le convainc de soutenir à Alger son rival, le général Giraud.

De Gaulle l'ayant finalement emporté, deux courants politiques vont perdurer en France de la Libération aux années Mitterrand : d'une part, autour du général de Gaulle, un courant hostile aux États-Unis, soupçonnés de vouloir étouffer la souveraineté des Nations européennes ; d'autre part un courant atlantiste et libéral.

Les premiers ne vont pas craindre de s'allier aux communistes - également antiaméricains mais en raison de leur allégeance à Moscou - pour faire capoter le projet d'armée européenne en 1954. Et de Gaulle, devenu président de la République, va rétablir en 1964 des relations diplomatiques avec la Chine communiste, honnie de Washington, rompre avec l'OTAN en 1966 et même appeler les Québécois à se libérer en 1967.

Les seconds, autour de Jean Monnet, vont conduire tambour battant le projet de Communauté Économique Européenne, ancêtre de l'Union européenne.

Leur objectif n'est pas d'assurer la paix entre Européens (l'écrasement de l'Allemagne, son occupation militaire et sa division politique suffisent à la garantir). Il est de souder l'Europe occidentale face à la menace soviétique, bien réelle, et de l'ancrer dans l'économie de marché.

Cet objectif sera pleinement atteint, grâce au prestige durable acquis par les États-Unis à la faveur du débarquement de Normandie... même si ce débarquement a eu un rôle secondaire par rapport à l'offensive conduite dans le même temps par les Soviétiques à l'Est. Les Américains n'ont perdu que 200 000 hommes au total, sur le front européen et le front du Pacifique réunis mais il n'en reste pas moins qu'ils apparaissent comme les grands vainqueurs du nazisme.

Marylin Monroe dans Some like it hot (Certains l'aiment chaud), Billy Wilder, 1959Dans la deuxième moitié du XXe siècle, les Américains jouissent d'une écrasante suprématie économique, militaire, technologique et même culturelle, comparable à celle du Royaume-Uni au XIXe siècle.

L'« american way of life » imprègne l'Europe occidentale avec le chewing-gum, le western, l'omniprésence de l'automobile, la libération des mœurs etc. Avec aussi le gaspillage d'énergie, le pillage des ressources naturelles et l'empoisonnement des sols agricoles. New York devient le centre de la mode.

Avec la conquête spatiale, puis le phénomène hippie, enfin l'émergence des nouvelles technologies de la Silicon Valley, l'attirance pour le modèle américain va se maintenir jusqu'à la fin du XXe siècle et au-delà. 

Alban Dignat

 

Publié ou mis à jour le : 2019-08-26 17:52:53

 
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