Angkor

Le sourire des dieux

« Du ciel seul a pu tomber sur la terre Angkor, prodigieux fragment des royaumes stellaires, précipité par sa chute dans le féérique décor des forêts équinoxiales » (Roland Meyer, Saramani, 1907).

Si tout le monde n'a pas le lyrisme d'un écrivain, la découverte de ce bijou de l'architecture mondiale ne peut laisser indifférent. Nouvelle Atlantide pour les uns, Versailles des Khmers pour les autres, la plus grande cité médiévale encore visible aujourd'hui occupe un parc archéologique de 400 km2 au cœur du Cambodge. Mais les visiteurs d'hier comme d'aujourd'hui ont-ils vraiment percé tous les secrets de celle dont le nom signifie simplement « la ville » ? Joignons-nous à eux pour découvrir son histoire et la fascination que la cité morte a créée.

Isabelle Grégor,
avec les contributions de Gérard Grégor et Brice Charton, photographes
Louis Delaporte, Vue générale des façades orientales de Bayon prises de l'entrée des terrasses, 1891, Paris, musée Guimet

Au pays du serpent Nâga

Il ne faut pas se fier à l'allure peu avenante du Nâga : ce cobra à plusieurs têtes aux yeux exorbités est en fait le protecteur des eaux qui sont à la base de la civilisation khmère. Ne dit-on pas que ses premiers souverains, les rois du Fou-nan (Ve s.) seraient les descendants d'un brahmane indien et d'une princesse-serpent locale ?

Fenêtre d'Angkor Vat (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)Ce n'est pas un hasard : située le long du golfe de Thaïlande, la région bénéficie en son centre d'un Grand Lac (le Tonlé Sap), régulateur du Mékong, qui se transforme en véritable petite mer intérieure à la saison des pluies. Un vivier inépuisable !

Les populations locales vont donc devoir devenir expertes en hydraulique : au fil des siècles, des systèmes de digues et de canaux, toujours plus perfectionnés, vont permettre la création des « barays » (bassins) et le développement de la riziculture. Tous les ingrédients sont là pour la création d'un royaume puissant : il ne manque plus qu'un bâtisseur...

Parvenu au pouvoir à la fin du VIIIe siècle, Jayavarman 1er, souverain khmer du Kambuja, libère le pays de la tutelle de Java avant de l'unifier dans un royaume très centralisé autour de sa personne. En 802, il transporte sa capitale sur le site de la future métropole d'Angkor.

S'instaure alors un véritable culte pour la personne royale qui va s'associer aux religions déjà présentes : le brahmanisme et le bouddhisme, venus d'Inde.

Dans le même temps, les « souverains universels » s'attachent à créer des cités organisées autour des temples-montagnes, pour leur plus grande gloire, bien sûr.

Barattage de l'Océan de lait, XIIe s., Paris, musée GuimetC'est ainsi qu'à la fin du IXe s. le site d'Angkor commence à sortir de terre. En 881 est construit le premier temple-montagne le Bakong, en référence à la cosmologie hindouiste.

Angkor ne va cesser de grandir et d'embellir au fil des règnes de chaque roi qui s'empresse dès son arrivée au pouvoir de bâtir sa propre « ville ». Composé de bâtiments civils et religieux disposés dans un carré, l'ensemble a pour fonction de recréer l'univers : entouré de bassins symbolisant l'océan primitif, il représente la terre, elle-même reliée au ciel par le temple-sanctuaire central du roi, intermédiaire des dieux. Et bien sûr, pour séduire les divinités, ces bâtiments se devaient d'être grandioses !

Une procession royale

Angkor Vat – apsara ou danseuse céleste – détail (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013) « Dans le corps du nouveau prince est incrusté un [morceau de] fer sacré, si bien que même couteaux et flèches, frappant son corps, ne pourraient le blesser. S'assurant là-dessus, le nouveau prince ose sortir. J'ai passé dans le pays plus d'une année, et je l'ai vu sortir quatre ou cinq fois. Quand le prince sort, des troupes sont en tête d'escorte ; puis viennent les étendards, les fanions, la musique.
Des filles du palais, de trois à cinq cents, en étoffes à ramages, des fleurs dans le chignon, tiennent à la main des cierges, et forment une troupe à elles seules ; même en plein jour leurs cierges sont allumés. Puis viennent des filles du palais portant les ustensiles royaux d'or et d'argent et toute la série des ornements, le tout de modèles très particuliers et dont l'usage m'est inconnu.
Puis viennent des filles du palais tenant en mains lance et bouclier, et qui sont la garde privée du palais elles aussi forment une troupe à elles seules. Viennent ensuite des charrettes à chèvres des charrettes à chevaux, toutes ornées d'or. Les ministres, les princes sont tous montés à éléphant ; devant eux on aperçoit de loin leurs parasols rouges, qui sont innombrables.
Après eux arrivent les épouses et concubines du roi, en palanquin, en charrette, à cheval, à éléphant ; elles ont certainement plus de cent parasols tachetés d'or. Derrière elles, c'est alors le souverain, debout sur un éléphant et tenant à la main la précieuse épée. Les défenses de l'éléphant sont également dans un fourreau d'or. Il y a plus de vingt parasols blancs tachetés d'or et dont les manches sont en or. Des éléphants nombreux se pressent tout autour de lui, et à nouveau il y a des troupes pour le protéger. »

(Tchéou-Ta-Kouan, Mémoires sur les coutumes du Cambodge, vers 1300, dans Paul Pelliot, Oeuvres posthumes, 1951).

Angkor Vat - Bataille de Kurukshetra (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

« La ville-séjour de la gloire »

Yasodharapura, la première cité d'Angkor, va donc devenir petit à petit une capitale brillante malgré des situations politiques parfois confuses. L'empire khmer est en effet affecté par les rivalités personnelles au sommet de l'État tout comme par les guerres avec ses voisins, notamment le royaume du Champa (à cheval sur le Cambodge et le Vietnam actuels).

Le Champa est envahi et annexé en 1145 sous le règne de Suryavarman II. Ce roi guerrier est aussi un grand constructeur puisqu'il est à l'origine du temple prestigieux d'Angkor Vat, joyau de l'art khmer.

Angkor Vat - défilé de l'armée du roi Suryavarman II (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

Quelques années plus tard, en 1181, son successeur Jayavarman VII inaugure un règne qui voit la cité atteindre son apogée.

Le temple du Bayon  (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)On estime que près de 250 000 personnes y vivent alors, chiffre considérable puisqu'à la même époque Paris compte à peine 80 000 habitants !

Le nouveau roi se lance dans une frénésie de constructions, faisant élever, pendant ses trente ans de règne, plus de bâtiments à lui seul que tous ses successeurs réunis... On lui doit les fortifications qui entourent la ville mais aussi les temples de Ta Prohm, Preah Khan et bien d'autres.

Avec la cité d'Angkor Thom et son Bayon, il donne un écrin unique au Mahâyâna, forme du bouddhisme valorisant la compassion. Même les murs se mettent à sourire !

La mort du roi marque le retour de l'hindouisme avant que le bouddhisme ne revienne en force dans toute la région sous l'influence des envahisseurs thaïs.

Ceux-ci détruisent les systèmes hydrauliques et provoquent le retour des fièvres, rompant le fragile équilibre qui avait apporté la prospérité à la région.

Elle-même attaquée plusieurs fois, Angkor est finalement abandonnée en 1431 au profit de Chadomukh, future Phnom-Penh. La belle cité va alors entrer dans le silence.

Bas-relief du Bayon, Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)

Promenade dans les ruines d'Angkor

Banteay-Srei, Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)Angkor est aujourd'hui le site touristique le plus couru d'Asie, inscrit bien sûr au patrimoine mondial de l'UNESCO. Mais sa grande étendue laisse à chacun la possibilité d'échapper à la foule et de se recueillir devant les vestiges, au milieu de la végétation tropicale.

La quasi-totalité des vestiges sont des bâtiments religieux à l'exception de la terrasse des éléphants qui était la base de la salle du trône et de la terrasse du Roi Lépreux.

Ces temples-montagnes adoptent la symbolique du mont Meru, une montagne mythique considérée par la cosmogonie hindoue comme l'axe du monde et le lieu de séjour des dieux.

Ces monuments ont seul résisté au temps et aux intempéries car ils étaient construits en pierre, généralement en grès.

Les habitations ordinaires l'étaient en bois et n'ont pas survécu au départ des habitants (un sort qui n'est pas sans rappeler celui des cités mayas du Guatémala et du Yucatan).

- Le Banteay Srei : le joyau

Ce petit monument doit sa taille au statut de son créateur : l'œuvre d'un simple brahmane ne pouvait égaler les temples des rois ! Qu'à cela ne tienne... Il suffit de diminuer l'échelle de moitié, et tant pis si la hauteur des portes doit culminer à 1m 30 ! Édifié en 967 pour honorer Shiva, il présente une profusion impressionnante de bas-reliefs d'une finesse extrême.

Sur presque chaque centimètre de sa pierre rose se déroulent, dans des décors de dentelles, des scènes du Ramayana, épopée hindoue du dieu Rama.

Banteay-Srei, Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)
- Angkor Vat : le symbole

D'une surface de près de 2 km2, ce temple devenu le symbole du Cambodge et figure d'ailleurs sur le drapeau national. Dédié au dieu Vishnou, il a été construit en 37 ans sous le règne de Suryavarman II, au début du XIIe siècle.

Angkor Vat – apsara ou danseuse céleste (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)Aisément reconnaissable avec ses cinq tours imposantes, Angkor Vat est protégé par une large douve de 190 mètres de largeur, qui le fait ressembler à un palais flottant... et lui a permis de ne pas être envahi par la forêt. C'est de ce fait le temple le mieux conservé du site.

Angkor Vat réunit les trois caractéristiques majeures de l'architecture khmère, soit les douves, la pyramide et les galeries concentriques. Les douves représentent les océans mythiques qui entourent la terre. Les galeries concentriques représentent les chaînes de montagne qui l'entourent.

Le monument, orné de près de 1500 apsaras (nymphes ou danseuses célestes) toutes différentes, a longtemps intrigué les voyageurs comme le naturaliste Henri Mouhot qui en reste... confondu : « Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l'Orient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties avec l'art le plus admirable […] et qui, non content encore, a semblé partout chercher des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l'entendement des générations à venir ! » (Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, 1868).

Vue générale d'Angkor Vat (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)
- Angkor Thom et le Bayon : le chef-d’œuvre

Bayon, sourire de pierre - Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)Érigée à partir de la fin du XIIe, « la Grande cité » renferme, entre autres monuments, les célèbres terrasses « des éléphants » et du « roi lépreux », seuls vestiges civils d'Angkor.

Mais c'est surtout le Bayon qui lui a permis d'entrer dans la légende : s'y dressent en effet 54 tours sur lesquelles les visages du Bouddha-roi, dirigés aux quatre points cardinaux, nous sourient avec douceur. Ne subsistent aujourd'hui que 37 de ces tours...

La redécouverte... vraiment ?

Plan d'Angkor Vat par un pèlerin japonais, vers 1623, copie de 1715, bibliothèque du musée Shokokan, Mito, Japon.

Les Occidentaux ont vécu dans l'ignorance d'Angkor et de l'empire khmer jusqu'au XIXe siècle mais faut-il vraiment parler de redécouverte à ce moment-là, puisqu'Angkor n'a jamais été oubliée ? Le plan ci-dessus dressé par un pèlerin japonais vers 1623 en fait foi.

Banteay-Srei, Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)De fait, la cité ne demeura pas longtemps dans l'oubli. Un siècle après le départ de sa population, en 1431, elle se révèle au roi du Cambodge, égaré lors d'une chasse à l'éléphant. Il ne revient donc pas bredouille chez lui mais avec une nouvelle capitale !

Les rumeurs sur l'existence d'une « chose très exceptionnelle qui peut être tenue pour une merveille du monde » commencent à parvenir en Europe, par l'intermédiaire des marchands et missionnaires.

Quelle aubaine pour les auteurs imaginatifs ! Certains y voient l'Atlantide décrite par Platon, d'autres en font l'œuvre d'Alexandre le Grand... ou même de géants !

Au XVIIe siècle, le voisin du Cambodge, le Siam (aujourd'hui la Thaïlande) est à la mode et les imaginations sont à la fête ! Qu'importe que des plans assez précis d'Angkor aient été réalisés dès cette époque par des pèlerins japonais.

Ce n'est qu'en 1850 que le premier touriste officiel, le père Charles-Émile Bouillevaux, arpente les rues de la « Babel des Indiens » tandis que le naturaliste Mouhot relance la légende avec ses dessins.

Fromager sur les vestiges d'Angkor (photo : Gérard Grégor, pour Herodote.net, 2013)Mais ce sont les militaires qui s'intéressent les premiers au site d'Angkor...

Bien décidée à tirer parti du fleuve Mékong, porte d'entrée vers la Chine, la France commence à s'installer dans le royaume du Cambodge qui est placé sous protectorat en 1863. 

Une expédition archéologique est alors mise sur pied en 1866 sous les ordres d'Ernest Doudart de Lagrée avec pour ambition un relevé précis des richesses du pays. Le site d'Angkor est révélé à l'Occident grâce aux dessins que ramène l'officier de marine Louis Delaporte. Son Voyage d'exploration (1873) s'inscrit dans la lignée de la Description de l'Égypte de Vivant-Denon.

Mais surtout Doudart a une idée de génie : puisqu'il ne peut rapporter à Paris les temples, il va en faire des moulages plus vrais que nature. Après la mort de l'explorateur, Delaporte prend la suite, confiant à ses équipes la charge de multiplier relevés, photographies et moulages. Les œuvres authentiques ne sont pas oubliées : s'appuyant sur la pratique de l'échange rituel de cadeaux, il va troquer des copies de tableaux du Louvre contre des sculptures et bas-reliefs khmers. De quoi nourrir un nouveau musée !

Membres de la mission d'exploration du Mékong à Angkor Vat, 1866, Paris, musée Guimet

Faire entrer l'art khmer au Louvre ? Impensable pour les conservateurs du XIXe siècle ! Les pièces, dessins et moulages connaissent donc un premier exil dans le château de Compiègne qui se transforme en éphémère Musée khmer (1874).

La Tour du Bayon au Musée indochinois du Trocadéro, Charenton-le-Pont, Médiathèque de l'Architecture et du PatrimoinePuis ils trouvent un nouvel abri dans le tout nouveau Musée indochinois (1878-1925) du palais de Chaillot, construit au Trocadéro lors de l'Exposition universelle de 1878. Mais Delaporte, qui ne possède pas les connaissances scientifiques nécessaires pour s'imposer comme référence incontournable de cet art, voit la concurrence prendre de plus en plus de poids.

Émile Guimet, industriel lyonnais féru d'art oriental, vient de se faire construire un imposant bâtiment entre la Seine et les Champs-Élysées, sur la place d'Iéna, pour rassembler ses innombrables collections (1889).

Après sa mort, l'organisme est rattaché à la Direction des musées de France (1927) et récupère alors les œuvres khmers entreposées au palais de Chaillot. Il en compte aujourd'hui plus de 1400, ce qui représente la plus importante collection au monde d'art khmer, à l'exception de celle de Phnom Penh. Delaporte n'en croirait pas ses yeux !

Place à l'angkormania !

Angkor à l'exposition de Marseille, Le Petit journal, 1906Auguste Rodin avait déjà succombé aux charmes des danseuses du ballet royal khmer en 1906, qui accompagnaient le roi du Cambodge dans sa visite de la France... Mais c'est véritablement dans les années 1930 que la France commence à avoir les yeux de Rodrigue pour la belle Angkor.

Le coup de foudre a eu lieu à Marseille, lors de l'Exposition coloniale nationale (1922) qui a dévoilé au public une première reconstitution d'une partie d'Angkor Vat. Mais c'est en 1931 que le pays entier succombe : à vingt minutes de l'Opéra se dresse alors fièrement la réplique de ce même temple, gardé par deux grands najas et une haie d'honneur de tirailleurs indochinois.

Pour l'Exposition coloniale internationale, on a en effet vu grand : s'appuyant sur les relevés et moulages d'Angkor Vat effectués sur place, l'architecte Gabriel Blanche y a bâti, sur 5 000 m2 , un édifice plus imposant que le Sacré-Coeur !

Les visiteurs, par groupes de 500, s'y pressent pour découvrir les richesses de l'Indochine et de l'art khmer, à l'exemple du jeune François Mauriac qui tombe en admiration devant ce « monument fabuleux dont le modèle est encore là-bas, très loin, dans un pays sauvage » (Le Temps immobile, 1974).

Les publicités en tous genres profitent de l'engouement tandis que les touristes commencent à prendre le chemin du Cambodge. Angkor est entrée de plain-pied dans l'imaginaire français, et y garde encore aujourd'hui une place de choix que peu de destinations peuvent revendiquer. La magie de la cité n'est pas prête de faiblir...

Les écrivains : méfiants, fascinés, avides...

- Pierre Loti et les « masques » du Bayon

« Tout de même, avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure, et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d'en haut sur moi. Et puis trois, et puis cinq, et puis dix ; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes parts. Les tours à quatre visages ! Je les avais oubliées, bien qu'on m'en eût averti. Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l'air, qu'il faut un moment pour les comprendre ; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque ; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l'histoire ; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu enlever l'expression, l'ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine » (Pierre Loti, Un Pèlerin d'Angkor, 1913).

Louis Delaporte, Phimanacas. Palais des rois khmers au centre d'Angkor Thom, terrasse des éléphants, 1890, Paris, musée Guimet
- Paul Claudel et « Le temple du Diable »

« Les enceintes comme des retranchements qui défendent contre quelque chose. La noire petite porte unique, le petit trou indiquant l'incorporation à un mystère, à de la nuit encadrée. Les soubassements pareils à des exhaussements artificiels ou encore à un serpent lové. Les sanctuaires aux quatre points cardinaux (rappelant les chérubins) avec le pylône central. Ces sanctuaires de nuit où volent des chauves-souris (elles y volaient déjà) et empuantis d'une odeur à la fois parfumée et infecte (probablement due à leur fiente). Ces joyaux fermés qu'on adore de loin avec leur ver central, cette ostension de blasphème. Ces boites rondes, ces boules, et fermées en plein ciel pleines de nuit et de fiente. Aurais-je vu le temple du Diable que la terre n'a pu supporter ? De là l'étrange rage des dévastateurs, la fureur avec laquelle ils se sont acharnés contre toutes les idoles dont on n'a pas retrouvé une seule même en morceaux, pulvérisées, contre certaines représentations. Partout ces apsaras au sourire éthiopien dansant sur les ruines en une espèce de cancan sinistre. Uniquement des images féminines, de volupté, subsistent. [...]
Angkor est bien un des endroits les plus maudits, les plus maléfiques que je connaisse. J'en étais revenu malade et la relation que j'avais faite de mon voyage a péri dans un incendie »
. (Journal, 1921 et 1925).

Louis Delaporte dans les ruines d'Angkor Vat, carnet de l'explorateur, 1873, coll. part.
- Un amateur peu éclairé : André Malraux

Clara et André Malraux en Indochine, 1923Mais que lui est-il passé par la tête ? Aujourd'hui encore, on tente de comprendre comment le futur ministre de la Culture en vint à arracher une tonne de pierres au temple de Banteay Srei, alors en ruines !

Pour notre boursicoteur malheureux d'à peine 22 ans, le plan semblait simple : repérer un petit monument au Cambodge, en retirer quelques statues, les revendre et ainsi retrouver un train de vie convenable. Accompagné de son épouse Clara et d'un ami, André Malraux se rend donc à Angkor, muni d'une solide scie. Mais ce 23 décembre 1923, la bonne affaire tourne court : avertis par un des guides, les gendarmes accueillent le couple à leur retour à Phnom Penh.

Assigné à résidence dans le meilleur établissement de la capitale, l'apprenti aventurier est condamné à 3 ans de prison tandis que Clara bénéficie d'un non-lieu, les juges ayant estimé que « la femme est tenue de suivre son mari en tous lieux » !

Elle en profite pour revenir en France et alerter les milieux intellectuels, ce qui permet à Malraux d'échapper à la prison. Paradoxalement, cette folle équipée fut doublement bénéfique : non seulement l'auteur en tira la base de son roman La Voie royale (1930), mais le petit temple abandonné devint célèbre et échappa à la disparition.

Conserver et restaurer : entre découragement et succès spectaculaires

« Provoquer l'explosion archéologique et philologique de l'Indochine » : voici la mission que Paul Doumer, gouverneur général de la région, donne en 1898 à la future École française d'Extrême-Orient. Si les Français s'octroient dans un premier temps la primauté sur tout chantier de fouilles engagé sur le site, les Cambodgiens peuvent bénéficier à partir de 1965 d'une formation à la faculté.

Malheureusement, à partir de 1970, la guerre empêche la première promotion de se mettre à l'œuvre tandis que les Français sont remerciés. Rapidement, les étudiants disparaissent et l'accès aux sites devient impossible.

Si les Khmers rouges se montrèrent relativement indifférents aux monuments et s'abstinrent de les détruire, le vandalisme n'épargna pas par la suite les œuvres d'art, surtout après 1990 lorsque le marché de l'Art explosa.

Avec la paix sont aussi revenus les archéologues, encouragés par le classement du site en 1992 sur la liste du Patrimoine mondial de l'UNESCO, et appuyés désormais par les technologies modernes. C'est ainsi que le temple du Baphuon, gigantesque puzzle de 300 000 pièces, a pu être remonté pierre après pierre grâce à la méthode de l'anastylose (étude de l'ajustement des pierres). Un travail de fourmi... et de titan ! Angkor est aujourd'hui toutefois confrontée à un nouveau péril, plus menaçant qu'aucun autre : le tourisme de masse...

Sources bibliographiques

Angkor et dix siècles d'art khmer, catalogue de l'exposition au Grand Palais, RMN, 1997.
Angkor. Naissance d'un mythe. Louis Delaporte et le Cambodge, éd. Gallimard/Musée Guimet, 2013.
Bruno Dagens, Angkor. La forêt de pierre, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1989.
Louis Frédéric, La Vie quotidienne dans la péninsule indochinoise à l'époque d'Angkor (800-1300), éd. Hachette, 1981.
Henri Stierlin, Angkor, Office du livre (« Architecture universelle raquo;), 1970.
Thierry Zéphir, L'Empire des rois khmers, éd. Gallimard (« Découvertes »), 1996.

Publié ou mis à jour le : 2020-07-07 10:29:59

 
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