Otto von Bismarck (1815 - 1898)

Le « chancelier de fer »

Otto Edouard Léopold, comte puis prince de Bismarck-Schusen, duc de Lauenbourg, est né le 1er avril 1815 à Schönhausen, près de Stendal dans l'actuel Land de Saxe-Anhalt. Il est issu d'une famille de junkers, la classe des petits nobles prussiens, conservateurs, militaristes et dévoués à leur souverain.

Par son action brutale à la tête du gouvernement prussien, cet homme d'État va peut-être plus qu'aucun autre infléchir le cours de l'Histoire.

C'est ainsi qu'il va transformer l'Allemagne démocratique et cultivée en un État autoritaire et militariste. Sans l'avoir consciemment voulu, il porte sans nul doute une responsabilité dans les événements qui ont conduit aux drames du XXe siècle.

Un homme de conviction

Après un bref passage dans l'administration et la magistrature, Bismarck se destine à vivre de ses modestes rentes sur la terre familiale lorsque son élection au Parlement ou Landtag de Prusse, dans les années 1840 le fait remarquer pour son attitude inflexible et ses discours violents vis-à-vis des idées dites « révolutionnaires » ou simplement démocratiques.

Ne se cachant pas d'être agnostique, voire athée, Bismarck n'a qu'une passion, la Prusse, et agira constamment en vue d'étendre son emprise sur l'Allemagne. Ses idées sont servies par son physique impressionnant de colosse aux yeux bleus et au regard direct, autant que par sa franchise brutale et volontiers sarcastique.

D'un tempérament fougueux et sportif, passionné de chasse et de nature, c'est aussi un bon vivant, amateur de bonne chère et de grands vins; c'est aussi un père aimant et un mari amoureux de sa femme Johanna von Puttkamer, fille unique d'un propriétaire de Poméranie, de dix ans plus jeune que lui.

Nommé ambassadeur à la Diète fédérale de Francfort de 1852 à 1858, Otto von Bismarck y acquiert la conviction que l'unité allemande devra se faire sous l'égide de la Prusse et au besoin contre l'Autriche. Il est ensuite nommé ambassadeur à Saint-Pétersbourg, où il apprécie l'autoritarisme du gourvernement russe, puis à Paris en mai 1862. Pendant ses vacances dans le Midi de la France, il est rappelé d'urgence à Berlin et reçu par le roi le 23 septembre 1862.

Au secours du roi

Guillaume 1er a succédé à son frère le 2 janvier 1861. Cet homme âgé (64 ans) et profondément pieux a été d'emblée troublé par le régime de délation qu'avait instauré le gouvernement réactionnaire du défunt roi (la Camarilla).

Irrité aussi par la virulence de l'opposition libérale à l'assemblée du Landtag, qui s'oppose au vote de crédits militaires en vue de renforcer l'armée, il a d'abord envisagé d'abdiquer. Puis, il s'est ravisé et s'est dit qu'il pourrait tenter un nouveau départ avec Otto von Bismarck, dont il avait déjà remarqué le tempérament ardent et les convictions rigides.

C'est ainsi que le roi lui offre le poste de ministre-président, autrement dit la direction du gouvernement. Jusqu'à sa mort, en 1888, il va lui conserver sa confiance malgré leur incompatibilité de caractère et de très violents heurts entre les deux hommes !

Prussien par-dessus tout

Le comte Otto von Bismarck, chancelier de Prusse (photo colorié de 1866)La bourgeoisie libérale croit au début d'une ère démocratique. Elle ne va pas tarder à déchanter.

Le nouveau chef du gouvernement de Berlin que l'on surnommera rapidement et avec justesse le « Chancelier de fer », raffermit l'autorité de l'État prussien et de son souverain en bafouant allègrement les prérogatives des députés.

Sa politique est résumée par un député dans l'aphorisme : « La force prime le droit » et lui-même rappelle publiquement que les grands problèmes du temps ne sauraient être résolus par le Parlement mais « par le fer et par le sang » !

Bismarck fait capoter une nouvelle tentative de l'empereur d'Autriche François-Joseph 1er d'unifier l'Allemagne autour de Vienne en dissuadant Guillaume 1er de se rendre à la Journée des Princes convoquée à cet effet.

Adepte de la « Realpolitik » (un avatar du précepte de Philippe de Commynes : « La fin justifie les moyens »), il provoque une guerre avec l'Autriche en vue d'unifier la Petite Allemagne en exploitant les circonstances, à savoir un différend dans l'administration de trois duchés enlevés au Danemark en 1864.

L'Autriche appelle la Confédération germanique à se mobiliser contre la Prusse mais celle-ci, alliée de l'Italie, réagit très vite et remporte une victoire écrasante sur les Autrichiens à Sadowa , le 3 juillet 1866. La défaite de l'Autriche fait en Europe l'effet d'un « coup de tonnerre ». L'Autriche signe la paix avec la Prusse à Prague le 23 août 1866. Elle est exclue d'Allemagne. La Prusse, quant à elle, annexe la plupart de ses adversaires d'Allemagne du Nord.

La Confédération germanique est remplacée le 15 décembre 1866 par une Confédération de l'Allemagne du Nord, avec 21 États sous la mainmise écrasante de la Prusse. La Confédération comporte un Parlement fédéral composé de deux assemblées : le Bundesrat, ou Conseil fédéral, et le Reichstag, ou Chambre des députés. Ceux-ci sont élus au suffrage universel. La réalité du pouvoir appartient au Président héréditaire qui n'est autre que... le roi de Prusse Guillaume 1er, assisté d'un Chancelier fédéral en la personne de Bismarck !

Il ne manque à la nouvelle Confédération que d'être rejointe par les grands États du Sud (Bade, Bavière...) pour que toute l'Allemagne soit enfin unie. Avec la même habileté dont il a usé contre l'Autriche, Bismarck s'emploie à unir les Allemands contre... la France de Napoléon III. Celui-ci, qui s'est entremis pour favoriser l'alliance entre la Prusse et l'Italie (au demeurant bien inutile), a secrètement réclamé pour prix de ses services un territoire tel que le Palatinat bavarois, le Luxembourg ou même la Belgique. En faisant état publiquement de ces demandes de « pourboires », le chancelier n'a pas de mal à exciter contre la France l'animosité des Allemands et de la plupart des Européens.

Pour souder définitivement l'Allemagne autour de Berlin, il va dès lors oeuvrer à une guerre de l'ensemble des Allemands contre la France. Une dérisoire affaire de succession à la tête du royaume espagnol lui en fournit le prétexte.

En truquant une dépêche officielle de l'empereur Guillaume 1er en vacances dans la station thermale d'Ems, Bismarck monte les opinions publiques l'une contre l'autre. Comme prévu, le gouvernement français se laisse entraîner à déclarer la guerre à la Prusse le 19 juillet 1870. Napoléon III est capturé à Sedan dès le 2 septembre suivant mais les républicains qui prennent alors le pouvoir prolongent la résistance non sans courage et efficacité.

L'empereur Guillaume 1er et son chancelier Otto von BismarckDès le début du conflit, Bismarck n'a pas dissimulé sa haine et son mépris pour la France et les Français. En contraste avec la retenue et la noblesse du roi Guillaume 1er, il s'est montré toujours partant pour bombarder les villes assiégées, affamer la population parisienne ou encore fusiller les francs-tireurs faits prisonniers...

La France est enfin défaite et, comble de l'humiliation, c'est à Versailles, dans la galerie des Glaces, le 18 janvier 1871, qu'est solennellement proclamé le IIe Reich.

Bismarck peut savourer son triomphe lors de sa signature du traité de Francfort avec les vaincus, non sans commettre l'erreur d'enlever à la France l'Alsace et le nord de la Lorraine, empêchant toute réconciliation future entre les deux pays.

Le chancelier va s'atteler dès lors à la construction d'une nation puissante avec les 25 États qui composent le IIe Reich, chacun conservant ses lois, sa Constitution et même son souverain (sans compter l'Alsace-Lorraine, érigée en terre d'Empire).

Le Kulturkampf

Estimant sa tâche terminée pour l'essentiel, Bismarck cède la présidence du Conseil des ministres à son ami Albert von Roon, modernisateur de l'armée, le 1er janvier 1873. Lui-même conserve les fonctions de chancelier de l'Empire et de ministre des Affaires étrangères et prend le temps de se reposer dans sa propriété de Varzin. Il n'en continue pas moins d'inspirer la politique allemande.

À l'assemblée du Reichstag, les deux partis traditionnels, les conservateurs et les nationaux-libéraux, soutiennent la politique impérialiste du chancelier. Mais la domination prussienne commence à être contestée dès mars 1871 par un parti du Centre, le Zentrum, composé d'une soixantaine de députés catholiques issus d'Allemagne du sud et de Rhénanie. C'est précisément contre les catholiques que Bismarck va mener son plus difficile combat, le « Kulturkampf » ou « combat pour la civilisation ». Un combat dont il aurait tout aussi bien pu se passer !

Tout commence avec sa protection accordée aux catholiques qui refusent le nouveau dogme de l'infaillibilité pontificale, proclamé lors du concile Vatican I (1870). Par les « lois de Mai » (votées en mai 1873, mai 1874, mai 1875), il multiplie les brimades à l'encontre des catholiques en Prusse et dans l'ensemble de l'Allemagne : contrôle de l'État sur le patrimoine de l'église, surveillance des candidats à la prêtrise, dissolution de la compagnie de Jésus (les jésuites)...

La résistance s'organise sous l'égide du député Ludwig Windthorst, un ancien camarade d'université du chancelier. « Vous voulez détacher les catholiques allemands de l'obéissance au Saint-Siège pour les soumettre au knout de votre police », lance-t-il. Bismarck clame son refus « d'aller à Canossa ». Les esprits s'échauffent... Le 13 juillet 1874, aux bains de Kissingen, un jeune ouvrier tonnelier catholique du nom de Louis Kullmann, quelque peu déséquilibré, tire sur le chancelier et le blesse à la main, mais Bismarck n'en arrive pas moins à ceinturer son agresseur !

La montée des socialistes à l'extrême-gauche et la progression du Zentrum d'une élection à l'autre obligent le chancelier à réfréner sa haine du catholicisme. Après la mort de Pie IX en 1878 et l'avènement d'un pape plus conciliant en la personne de Léon XIII, il va progressivement abolir la plupart des lois de Mai, discrètement et par petites touches de façon à ne pas perdre la face.

Le socialisme d'état

S'étant allégé du fardeau catholique, le chancelier s'empare de la question sociale. À la différence de la République française qui avait évacué celle-ci par le massacre de la Commune, en 1871, l'Empire allemand est confronté à la percée électorale des socialistes après la fusion de leurs mouvements au Congrès de Gotha, en 1875. Sous l'influence de Ferdinand Lassalle, ils mettent en avant des revendications réformistes dans le cadre d'un état bourgeois et s'opposent à un autre théoricien du socialisme, Karl Marx, partisan d'une « dictature du prolétariat ».

Les catholiques du Zentrum et même le roi Guillaume 1er rejoignent les socialistes dans leurs revendications en faveur d'une amélioration du sort des classes laborieuses.

Bismarck, de son côté, a pris en haine les socialistes après que le député August Bebel, leader du mouvement marxiste, se soit opposé au Reichstag à l'annexion de l'Alsace-Lorraine, en 1871. L'année suivante, le député et deux de ses amis sont envoyés en forteresse sur une fausse accusation. 

Prenant prétexte de ce que le 11 mai 1878, un ouvrier plombier, Max Hodel, a tiré sur l'empereur Guillaume 1er, le chancelier fait voter le 19 octobre 1878, la première de ses lois antisocialistes. Elle interdit tout simplement pour deux ans les organisations socialistes et social-démocrates. Leurs représentants n'ont le droit de se faire élire au Parlement qu'en qualité de candidat indépendant.

Cette loi et les suivantes n'empêchent pas pour autant les partis socialistes et révolutionnaires de gagner en influence auprès des ouvriers. Bismarck choisit alors de leur couper l'herbe sous le pied en promouvant de 1883 à 1889 une législation sociale plus avancée que dans aucun autre pays européen : caisses d'assurance contre les accidents et la maladie, caisses de retraite...

En 1890 enfin, les lois antisocialistes sont abrogées et les sociaux-démocrates se flattent de recueillir 20% des voix et 35 sièges aux élections du nouveau Reichstag.

Disgrâce

Fort de son prestige, le chancelier organise à Berlin en 1878 une conférence internationale pour régler la « question d'Orient », autrement dit le sort des Balkans. Il est alors au sommet de sa carrière.

Soucieux de maintenir un ordre européen favorable à l'Allemagne, Bismarck cultive de bonnes relations tant avec la Russie qu'avec l'Autriche-Hongrie et rêve même de renouer avec la France malgré le différend sur l'Alsace-Lorraine. Sa hantise est l'encerclement de l'Allemagne par une alliance franco-russe qui viendrait des rivalités entre Russes et Austro-Hongrois dans les Balkans. Lui-même ne veut s'en mêler à aucun prix : « Tous les Balkans ne valent pas les os d'un seul grenadier de Poméranie »... Ses successeurs oublieront hélas ce précepte.

En 1885, il réunit une nouvelle conférence internationale en vue du partage de l'Afrique. Lui-même est insensible au mirage colonial mais sous la pression de quelques affairistes et aventuriers, il accepte de planter le drapeau allemand sur quelques territoires exotiques. C'est ainsi que le Togo, le Cameroun, le Sud-Ouest africain (aujourd'hui la Namibie) ou encore l'Afrique orientale (aujourd'hui la Tanzanie) deviennent colonies allemandes de même que quelques archipels de l'Océan Pacifique.

Guillaume II renvoie Bismarck (1890), caricature de Punch Le 9 mars 1888 meurt le vieux roi Guillaume 1er (91 ans), qui l'a toujours soutenu malgré son mauvais caractère, son mépris des hommes et ses colères homériques.

Son fils et successeur Frédéric III recèle toutes les qualités d'un grand souverain. Mais il est atteint d'un cancer de la gorge et meurt trois mois après son avènement, ce qui lui vaudra le surnom : « der 99 Tage-Kaiser » (l'empereur des 99 jours).

Il laisse le pouvoir à son fils Guillaume II (29 ans), sur les capacités duquel, hélas, il a le plus grand doute.

Petit-fils de la reine d'Angleterre Victoria par sa mère, le nouveau souverain est un être fantasque, imbu de lui-même, arrogant et imprévisible. Après quelques flatteries à l'égard du vieux chancelier, il ne tarde pas à manifester la volonté de gouverner seul et ambitionne pour l'Allemagne une politique de conquête et de domination mondiale au risque de ruiner par trop de précipitation l'oeuvre du « chancelier de fer ».

Le 20 mars 1890, en guise de protestation contre un décret signé par l'empereur lui-même en violation des dispositions habituelles, Bismarck remet sa démission. Il se retire sur ses terres pour ruminer sur l'ingratitude des hommes.

Dans son Journal, à la date du 31 décembre 1870, le fils de Guillaume 1er (le malheureux Frédéric III) avait émis ce jugement lucide sur l'oeuvre de Bismarck : « Bismarck nous a faits grands et puissants, mais il nous a enlevé nos amis, la sympathie du monde et notre bonne conscience. Je persiste encore aujourd'hui à croire que l'Allemagne, sans fer ni sang, seule avec son bon droit, pouvait faire des conquêtes morales et devenir unie, libre et puissante. Le Junker audacieux et violent en a décidé autrement » (*).

Bibliographie

Je recommande sur Bismarck la passionnante biographie écrite par Henry Valloton : Bismarck (Fayard, Les grandes études historiques, 1961, 566 pages). La lecture en est très agréable, y compris pour les non-spécialistes, et l'analyse des plus claires et des plus pertinentes qui soient.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2019-05-14 14:33:55

 
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