Léopold II (1835 - 1909)

Le roi géographe

La Belgique, État improbable, est née d'un soulèvement d'opérette en 1830. Trompant les pronostics, elle a réussi à s'enraciner dans le paysage européen sous la conduite d'un roi de circonstance, Léopold Ier, luthérien, austère et froid, tout le contraire de ses compatriotes. 

Avec le fils et successeur de ce premier roi des Belges, elle va gagner, malgré elle, ses galons de «grande puissance» planétaire. À l'occasion de sa prestation de serment, le 17 décembre 1865, Léopold II, né en 1835,  fait habilement remarquer qu'il est « le premier roi à qui la Belgique a donné le jour » !

Ses compatriotes conservent néanmoins une mauvaise opinion de ce roi à la vie sentimentale tourmentée.

André Larané

Prince globe-trotter

Léopold II, roi des Belges (9 avril 1835 - 17 décembre 1909), portrait par Franz Xavier Winterhalter, 1853Deuxième fils de Léopold Ier et Louise d'Orléans, Léopold est un enfant intelligent, imaginatif et volontaire mais mal dans sa peau. Il souffre de la comparaison avec son jeune frère Philippe. Il a du mal à entrer en communication avec son père et, ce qui n'arrange rien, perd sa mère à l'âge de quinze ans.

Grand et maigre, affublé d'un long nez hérité de sa mère, il boîte aussi de naissance et souffe de divers problèmes respiratoires. Pour se donner bonne apparence, il se laisse à l'âge adulte pousser la barbe.

En attendant,  le duc de Brabant (c'est le titre reçu à sa naissance) voyage autant qu'il peut de par le monde. En 1864 et 1865, dans les mois qui précèdent la mort de son père, il fait même le tour du monde, ce qui n'est pas une mince affaire en ce milieu du XIXe siècle. L'ambassadeur d'Autriche écrit à son propos : «Les voyages du duc déplaisent aux Belges ; ils vont jusqu'à dire qu'il ne boîte qu'à Bruxelles» (note).

Déjà, il rêve d'horizons lointains et notamment de l'Afrique, dernier continent inconnu et «sans maître».

Son père, quant à lui, a des visées plus terre à terre. Habile diplomate et entremetteur hors pair, il a le souci d'affermir sa dynastie et son royaume. Or, depuis l'abdication de son beau-père Louis-Philippe Ier, roi des Français, en 1848, il n'a plus de lien avec aucune grande dynastie du continent.

Par un coup de maître, il se rapproche des Habsbourg-Lorraine qui règnent sur l'Autriche et obtient pour son fils la main d'une archiduchesse, Marie-Henriette. Elle a 16 ans, Léopold en a 18. Ils convolent le 22 août 1853 dans la célèbre collégiale des Saint-Michel-et-Gudule, à Bruxelles.

Désastre conjugal

Les deux époux n'éprouvent aucune attirance l'un pour l'autre. Marie-Henriette, boulotte et joviale, passionnée outre-mesure par les chevaux, n'a aucun atome crochu avec son époux. De mauvaises langues sussurent : «Ce mariage va unir un palefrenier et une religieuse ; le palefrenier étant Marie-Henriette et la religieuse le duc de Brabant».

Marie-Henriette d'Autriche et Léopod de BelgiqueNéanmoins, ils s'acquittent de leur devoir, raison d'État oblige.

Après la naissance d'une première fille, Louise, qui laissera son nom à une belle avenue de la capitale, voici un premier garçon, Léopold, le 12 juin 1859. Puis une autre fille, Stéphanie.

L'unité précaire de la famille est brisée le 22 janvier 1869 par la mort du duc de Brabant. Lors d'un séjour dans la station thermale de Spa, près de Liège, le petit Léopold est  tombé dans un étang. Il a pu en être retiré à temps mais a attrapé dans la foulée une pneumonie à laquelle il n'a pas survécu.

Léopold, accablé, reproche à sa femme la mort de leur fils. Ils trouvent encore moyen de faire une fille, Clémentine, puis cessent toute relation. Marie-Henriette se retire, tantôt à Spa, station très courue de toute l'aristocratie européenne, tantôt à Ostende, station balnéaire plus paisible. Elle se consacre à ses filles, qu'elle élève sans amour.

Louise épousera un cousin débauché et pervers, qui lui imposera des jeux pornographiques. Rebelle, Louise trouve l'amour auprès d'un officier croate, ce qui lui vaut d'être qualifiée de folle et internée. Elle finira par être libérée et rejoindra l'homme de sa vie.

Stéphanie est mariée à 16 ans au meilleur parti d'Europe, croit-on : l'archiduc Rodolphe. Celui-ci lui donne une fille mais aussi une maladie vénérienne attrapée dans les lupanars, qui la laissera stérile. Après le drame de Mayerling et le suicide de son mari, elle refera sa vie avec un officier hongrois.

Clémentine, enfin, s'en sort plutôt bien. Elle a la douleur de perdre son cousin Baudouin, fils aîné de Philippe et frère du futur Albert Ier, dont elle était amoureuse. Résignée, elle demeure auprès de son père, qu'elle tente de réconforter.

Puis elle rencontre Victor Napoléon, fils du prince Jérôme et petit-fils de Jérôme Bonaparte, frère cadet de Napoléon Ier. Les deux jeunes gens envisagent le mariage mais Léopold II s'y oppose, ne voulant à aucun prix d'une union avec les Bonaparte. Toujours résignée, Clémentine attend le décès de son père pour épouser à 38 ans l'homme de sa vie. Le couple aura deux enfants et jouira enfin d'un bonheur durable et ô combien mérité.

Et le roi des Belges dans tout ça ? Animé par des besoins pressants, il multiplie les aventures, le plus souvent à Paris, à l'Élysée Palace, ou sur la côte d'Azur, dans ses propriétés de Saint-Jean-Cap-Ferrat, se souciant peu du qu'en-dira-t'on et de l'impopularité... Parfois aussi, il aime à se détendre par de longues promenades en tricycle sur la plage d'Ostende.

En 1900, alors que son épouse se meurt à Ostende, il rencontre à l'Élysée Palace une jeune courtisane d'origine roumaine, de seize ou dix-sept ans, Blanche Delacroix. Elle va devenir le dernier amour de sa vie. À l'imitation de son père, il va s'afficher avec elle sans trop de pudeur et même l'anoblir sous le nom de baronne de Vaughan. Blanche lui donne deux fils, comme avant elle Arcadie Claret avec Léopold Ier !

Sa fin de vie est douloureuse du fait de calculs rhénaux que les médecins échouent à soigner. Sur son lit de mort, quatre jours avant le voyage pour l'au-delà, il épouse sa jeune maîtresse. Dans le même temps, il éconduit ses filles, venues à son chevet en quête de réconciliation, et les prive de sa colossale fortune. 

Mais dans le souci d'accomplir jusqu'au bout son devoir de souverain, conscient des menaces qui pèsent sur la paix, il exige aussi, à la veille de sa mort, de signer la loi qui impose le service militaire obligatoire. Pointilleux, il rend l'âme le 17 décembre 1909, quarante-quatrième anniversaire de sa prestation de serment.

Succès publics et polémiques

Léopold II de Belgique (17 décembre 1865 – 17 décembre 1909)Le long règne de Léopold II ne saurait évidemment se réduire aux tourments et scandales de sa vie privée. Le roi a aussi mené une politique volontariste, dans les limites de ses prérogatives constitutionnelles, sans craindre d'engager sa fortune personnelle.

Il se passionne en premier lieu pour l'urbanisme et dote Bruxelles de grandes avenues et de monuments d'un goût parfois discutable, comme la Bourse du commerce ou le Palais royal, reconstruit à la suite d'un incendie. Il fait appel notamment à Charles Girault, un architecte français méconnu dans sa patrie, où il concevra seulement le Petit Palais (Paris).

La capitale atteint le million d'habitants et devient une capitale européenne. Son développement va de pair avec l'industrialisation du pays, illustrée par de grandes entreprises comme le chimiste Solvay.

Mais Léopold II voit plus loin encore. Il veut engager la Belgique dans la «course au drapeau» par laquelle les grandes puissances européennes se sont lancées à la conquête des dernières terres libres du monde, essentiellement en Afrique noire.

Le 12 septembre 1876, il ouvre une conférence de géographie au Palais royal de Bruxelles en vue de promouvoir l'exploration du continent noir et la lutte contre l'esclavage, prétexte à la conquête et l'occupation.

Deux ans plus tard, il reçoit l'aventurier américain Henry Stanley et lui confie une mission de reconnaissance dans le bassin du Congo, financée sur sa cassette personnelle. C'est le début d'une étourdissante aventure qui va conduire le roi des Belges à devenir, à titre personnel, le maître absolu de la rive gauche du Congo, soit environ deux millions de km2. 

Il ne connaîtra cette propriété qu'à travers les cartes et les rapports de ses agents. Surmontant les embûches britanniques, Léopold II obtient du chancelier allemand Bismarck la réunion d'une conférence internationale le 26 février 1885, à Berlin, qui va lui reconnaître officiellement la propriété du territoire, curieusement dénommé : «État indépendant du Congo».

Dans l'intérieur du pays, ses agents entament l'exploitation des ressources locales par des méthodes brutales. Ils soumettent les indigènes à des corvées pour développer notamment l'exploitation du caoutchouc ou collecter l'ivoire. Les réfractaires sont nombreux et les colons ripostent aux jacqueries par une répression impitoyable.

En 1904, un collaborateur de l'entreprise royale, Edmund Dene Morel, indigné, démissionne et fonde la «Congo Reform Association», ce qui laisse le roi indifférent. Peu après, il lègue le Congo à la Belgique. Mais le Parlement n'accepte le cadeau qu'après beaucoup d'hésitations et c'est seulement le 15 novembre 1908 que le territoire devient officiellement colonie belge.

Léopold II peut mourir avec le sentiment d'avoir réalisé son ambition : la Belgique est désormais un État qui compte. 

Publié ou mis à jour le : 2020-01-09 17:38:16

 
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