Philippe Pétain (1856 - 1951)

Du Panthéon à l'Enfer

Le mythique vainqueur de Verdun est né le 24 avril 1856 dans une ferme de Cauchy-à-la-Tour (Pas-de-Calais), au sein d'une famille de paysans honnêtes et pieux.

L'abbé Michel Lefebvre, un grand-oncle né en 1771 qui a combattu à... Fleurus et Jemmapes insuffle à l'enfant le goût des épopées militaires.

Que l'on songe un instant à ce raccourci d'un enfant éduqué par un témoin de la Révolution française et qui mourra beaucoup plus tard en ayant eu connaissance de l'explosion d'Hiroshima. À 15 ans, il est confronté à l'horreur de la guerre en secourant les blessés lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871.

Alban Dignat
Un officier prometteur

Officier de belle prestance, il fréquente volontiers les bordels comme la plupart de ses collègues et collectionne les succès féminins jusqu'à un âge très avancé, y compris sur le front.

Mais il ne se marie qu'à... 64 ans avec Eugénie Hardon, de 20 ans sa cadette, qui l'avait éconduit 13 ans plus tôt en raison de son manque de fortune personnelle. Ils n'auront pas d'enfant.

Bourreau de travail, soucieux du bien-être de ses hommes, Pétain est surnommé « Précis le Sec » en raison de son obsession du détail ou encore « Prince sans rire » en raison de son ironie mordante.

Il est nommé professeur à l'École de guerre en 1888. Considérant les changements considérables dans les armements depuis l'époque napoléonienne, il prône de nouvelles tactiques plus économes en vies humaines.

Son opposition farouche aux théories alors en vogue, qui prônent l'offensive à outrance, lui vaut beaucoup d'inimitiés.

Républicain indifférent à la religion, il s'oppose néanmoins aux menées anticléricales. À un fonctionnaire qui lui demande de ficher les officiers assidus à la messe, il répond avec ironie : « Me tenant toujours au premier rang des fidèles, je n'ai pas pour habitude de me retourner durant la messe ».

Au terme d'une carrière banale, et sans avoir jamais quitté la métropole ni participé aux guerres coloniales, Pétain plafonne au grade de colonel et s'apprête à prendre sa retraite quand survient la Grande Guerre.

Rappelé en catastrophe, il bénéficie du « limogeage » de nombreux officiers supérieurs qui ont témoigné de leurs insuffisances face au feu. Il se voit promu général de brigade dès le 31 août 1914, général de division le 14 septembre et général de corps d'armée le 20 octobre. C'est le début d'une carrière météorite.

Philippe Pétain pendant la Grande GuerreEn avril-mai 1915, lors de la deuxième bataille d'Artois, autour de la crête de Vimy, tout près de son lieu de naissance, il a l'idée d'une préparation d'artillerie qui permet à l'infanterie de progresser avec un minimum de pertes.

Sa nomination en février 1916 à la tête de la 2e armée avec mission de défendre Verdun lui ouvre les portes de la célébrité. Dès les premiers jours de l'attaque allemande, il organise la riposte avec efficacité. Dès la deuxième quinzaine de mars 1916, la presse loue le « vainqueur de Verdun », économe du sang des soldats (« Le feu tue ! » a-t-il coutume de dire). Il sait aussi galvaniser les troupes : « On les aura ! » (ordre du jour du 10 avril 1916).

Mais il tarde à obtenir des résultats et le 1er mai 1916, il est remplacé par Robert Nivelle et affecté au commandement du groupe des armées du Centre. En mai 1917, après la désastreuse offensive de Nivelle au Chemin des Dames, Pétain retrouve son panache et reprend à son rival le titre de « vainqueur de Verdun ».

Nommé commandant en chef des armées françaises par le gouvernement Ribot, il fait face à une vague de mutineries avec modération et fermeté, punissant les officiers défaillants, multipliant les remises de décorations, veillant à améliorer le sort des combattants et limitant les exécutions. L'armée lui doit de conserver sa cohésion dans cette passe difficile.

Pétain en visite sur le front après les mutineries de 1917Prudent, il renonce désormais aux offensives aussi meurtrières que vaines avec un programme qui tient en deux mots : « J'attends les Américains et les tanks ».

Mais quand Ludendorff, général en chef des armées allemandes, lance sur Amiens, le 21 mars 1918, une offensive de la dernière chance, c'est Ferdinand Foch que les Anglais et Georges Clemenceau désignent comme généralissime des armées alliées, de préférence à Pétain, jugé trop pessimiste et timoré.

Les deux hommes vont s'opposer violemment lors de la dernière offensive allemande, sur la Marne. Foch ordonne le 18 juillet 1918 une contre-attaque que décommande aussitôt Pétain. Foch impose malgré tout son point de vue et les faits vont lui donner raison, la contre-offensive brisant la résistance allemande.

En novembre 1918, l'impassible Pétain éclate en sanglots quand le généralissime Foch lui interdit de lancer une offensive qui aurait débuté le 13 novembre et aurait conduit les troupes en Allemagne et peut-être à Berlin ! Lui-même ne cache pas son opposition à un armistice qu'il juge prématuré.

Le 8 décembre 1918, à Metz, il n'en reçoit pas moins son bâton de maréchal des mains du président de la République Raymond Poincaré.

De l'honneur à l'infamie

Philippe Pétain en couverture du Petit Journal en 1916Après la guerre, Pétain, devenu une légende vivante, achète une propriété dans le Midi, à Villeneuve-Loubet, mais poursuit par ailleurs de multiples activités.

À l'École de guerre, il pousse en avant un jeune officier en lequel il discerne un potentiel élevé. Il a nom Charles de Gaulle et devient son aide de camp. En matière militaire, les deux hommes partagent la conviction que les chars seront l'âme des batailles à venir. Il seront intimement liés jusqu'à leur brouille de 1938 à propos d'un livre de De Gaulle.

En 1925, à 70 ans, Pétain part combattre la rébellion d'Abd el-Krim, dans le Rif marocain, après avoir fait démettre le maréchal Lyautey de sa fonction de Résident général au Maroc (cette inconvenance lui est vivement reprochée par de Gaulle). Il n'empêche que, sur le terrain, le vieux maréchal retourne la situation en quelques mois et ce succès renforce son image d'homme providentiel.

Le maréchal entre à l'Académie française en 1931. Immensément populaire, en particulier dans les milieux de gauche qui voient en lui le modèle du militaire républicain et laïc, il devient ministre de la Guerre en 1934.

Un journaliste, Gustave Hervé, répète déjà à cette époque : « C'est Pétain qu'il nous faut ».

L'autorité du vieux soldat est intacte mais il commence à être rattrapé par son âge et manifeste des pertes de mémoire (78 ans).

En 1939, ayant persisté dans son refus de devenir président de la République, Pétain est envoyé comme ambassadeur à Madrid. « La place du plus noble, du plus humain de nos chefs militaires n'est pas auprès du général Franco », s'indigne Léon Blum.

Pétain n'a cure de son avis et se réjouit de cette fin de carrière dorée... jusqu'au 16 mai 1940, quand arrive à l'ambassade un télégramme lui ordonnant de rentrer sans tarder à Paris. On ne compte plus que sur lui à Paris pour sauver la France confrontée à l'invasion allemande.

Doté des pleins pouvoirs par la Chambre des députés, repliée à Vichy, le Maréchal met sa popularité au service de la Collaboration avec l'occupant. Il croit ce faisant servir les intérêts de la France.

Le 13 décembre 1940, il congédie Pierre Laval. Les Français se bercent d'illusions. Ils y voient le signe que le Maréchal veut reprendre la main sur les affaires au détriment du maître d'oeuvre de la collaboration, toujours à Paris pour traiter avec l'occupant allemand. Dans les faits, Pétain, qui n'est pas moins  « collaborationniste » que Laval, lui en veut surtout de le prendre pour une « potiche », ainsi qu'il l'a qualifié.

Le Maréchal espère préserver les restes de vitalité du pays, saigné à blanc par la précédente guerre, en attendant des jours meilleurs... comme en d'autres temps la Prusse vaincue par Napoléon 1er. À Vichy, il affecte de bonnes relations avec l'ambassadeur américain. Cela n'empêche pas le président Roosevelt de tenir la France pour quantité négligeable ; il hait de Gaulle et les gaullistes mais n'a pas pour autant d'estime pour Pétain.

Le Maréchal est obligé de rappeler Laval, sous la pression des Allemands, le 17 avril 1942 avec des pouvoirs quasiment illimités. Il est très vite entraîné dans des compromissions de plus en plus douteuses. Ainsi encourage-t-il la Légion des volontaires français contre le bolchevisme qui combat sur le front soviétique aux côtés des Allemands. Il ordonne aux troupes françaises d'Afrique du Nord de résister au débarquement anglo-saxon du 8 novembre 1942.

Il approuve aussi la création par Joseph Darnand de la Milice, le 30 janvier 1943, destinée à traquer les résistants. Enfin, il conduit dès le 3 octobre 1940 une politique ouvertement antisémite. Il est à peu près certain que, dès janvier 1943, il n'ignore pas plus que Laval le sort fait aux juifs par les Allemands.

Dernières illusions

Le 26 avril 1944, Pétain se rend à Paris pour la seule fois pendant l'Occupation. On est à quelques semaines du débarquement de Normandie mais le Maréchal n'en est pas moins acclamé devant Notre-Dame par 30 000 personnes environ (il y en aura un million pour saluer de Gaulle quatre mois plus tard).

Début août, le chef du gouvernement Pierre Laval fait sortir de sa résidence surveillée l'ancien président de la Chambre des députés Édouard Herriot et le rencontre à Paris. Il lui suggère de réunir ses anciens collègues en assemblée pour constituer un gouvernement provisoire, restaurer la IIIe République... et éviter l'arrivée du général de Gaulle. Herriot tergiverse et le plan échoue. Pétain, de son côté, confie à l'amiral Auphan une délégation de pouvoir à de Gaulle. Le message est confié le 27 août au général Juin mais celui-ci, semble-t-il, s'abstient de le remettre au chef de la France Libre...

Finalement, comme les Alliés menacent Vichy, les Allemands demandent à Pétain et à ses ministres de se réfugier chez eux. Le vieillard tente de refuser mais les soldats défoncent sa porte et, le 20 août 1944, c'est sous bonne escorte que le Maréchal est conduit à Belfort puis à Sigmaringen (Bavière). Il y retrouve les principaux chefs de la collaboration, y compris Laval, qu'il a pris en haine. À l'approche de l'armée de De Lattre, les prisonniers sont évacués vers l'Est. Pétain obtient de son geôlier de passer par la Suisse, où il obtient l'asile politique. Là-dessus, il demande son rapatriement en France (« pour défendre mon honneur et couvrir ceux qui m'ont servi »). Le 26  avril 1945, il est pris en charge par le général Koenig au poste-frontière de Vallorbe et conduit au fort de Montrouge.

« La vieillesse est un naufrage »

Le 23 juillet 1945, Pétain est déféré devant une Haute Cour de justice présidée par le président de la Cour de Cassation Mongibaux. L'accusation est portée par le procureur général Mornet. Ces deux magistrats avaient comme la plupart de leurs confrères prêté serment au Maréchal quelques années plus tôt...

Ses compromissions valent à Pétain d'être condamné à mort et frappé d'indignité nationale, malgré la défense talentueuse d'un jeune avocat, Jacques Isorni. « Vous êtes maréchal de France, chef de l'État. Des millions de Français vous ont aimé, vous aiment encore. Vous ne pouvez pas vous défendre comme ça [en affectant la sénilité et les troubles de mémoire] », dit-il à son auguste client. De Gaulle, chef du gouvernement provisoire, le grâcie en considération de son grand âge et il va finir ses jours en prison, à l'île d'Yeu, le 23 juillet 1951, à 95 ans. 

Par sa condamnation, Pétain a perdu ses biens, ses grades militaires et son fauteuil d'académicien mais non sa dignité de Maréchal, laquelle, de façon formelle, ne peut être retirée.

La leçon de ce titre épilogue ? On la doit au général de Gaulle : « La vieillesse est un naufrage », écrit-il dans ses Mémoires de guerre à propos de son ancien protecteur.

Sources bibliographiques

Cette notice biographique doit beaucoup à l'excellent article de l'historienne Georgette Elgey (Historia, août 2005, pages 52-59). Elle emprunte aussi à l'imposante somme de Marc Ferro, Pétain (Fayard, 800 pages, 1987).

Publié ou mis à jour le : 2019-11-22 12:05:34

 
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