L'écriture

Histoire de quelques signes devenus vitaux

L'écriture a envahi nos vies. D'abord réservée à quelques érudits, elle est devenue la base du bagage de connaissances que tout un chacun doit acquérir, au point que ceux qui ont du mal à la maîtriser se sentent exclus de notre société. Elle répond en effet à un des besoins fondamentaux des hommes, la communication.

Isabelle Grégor
Scribes égyptiens, musée archéologique, Florence

Plus pratique que des signaux de fumée...

Pour que des communautés puissent se former, il faut pouvoir échanger sur les opérations de commerce, diffuser des ordres et garder des archives, c'est-à-dire se créer une mémoire historique.

Certaines sociétés se sont développées en s'appuyant sur un système primitif de communication (les signaux de fumée par exemple), mais d'autres ont cherché à maîtriser au mieux l'échange des informations. En faisant confiance à quelques traits tracés à la hâte, elles sont entrées dans une nouvelle dimension à l'histoire riche et mouvementée : celle de l'écriture.

Quand on ne sait pas écrire, on dessine

Tonalamatl Aubin, manuscrit aztèque, fac-similé, 1900 (exposition à Figeac, musée Champollion) Les mots, les expressions du visage, les gestes, la musique... Il existe bien des façons de faire passer un message. Encore faut-il que l'interlocuteur soit à proximité !

Le problème se complique lorsque la communication ne peut être directe ou que l'on veut conserver ce message. Dans ce cas, et tous les enfants le savent, le plus simple est de représenter ce que l'on veut dire sous la forme de dessins.

Est-ce dans ce but que les artistes préhistoriques ont orné leurs grottes de scènes de chasses et de cavalcades ? On ne le saura peut-être jamais, mais il est certain que l'intention était bien de transmettre une information, comme semblent encore tenter de le faire ces empreintes de mains, pour certaines avec les doigts mutilés ou simplement repliés, comme dans la grotte Chauvet, peinte il y a 35.000 ans. Il s'agirait ici d'un système de code, souvent associé à des séries de points, qui montre la volonté de partager une information, avec d'autres hommes ou avec des divinités.

peinture de la grotte de Pech-Merle, 18 000 s. av. J.-C.

Apprendre d'abord à compter : Sumer

Bulle et calculi, Iran, 3000 av. J.-C., musée du Louvre, Paris (dépôt à Figeac, musée Champollion)Si la dimension religieuse, nous le verrons, a toujours été liée à l'écriture, ce n'est pas elle qui a poussé nos ancêtres à s'approprier le langage écrit.

Il fallait plus prosaïquement connaître le nombre de sacs de grains disponibles !

Les marchands mésopotamiens ont d’abord employé des cailloux («calculi» en latin, qui a donné… «calcul») pour faire leurs comptes, puis, à Uruk, il y a près de 6000 ans, ils les ont remplacés par des boules en terre cuite.

Tablette d'Uruk, 3300 av. J.-c., musée du Louvre, Paris Couvertes d'encoches plus ou moins importantes, ces boules devenues trop réductrices sont enfin remplacées par des tablettes servant d'aide-mémoire.

Les Sumériens utilisent pour cela les matériaux qu'ils ont à profusion dans cette région marécageuse, c'est-à-dire l'argile et le calame (roseau). Ils perfectionnent leur système numérique et ajoutent des symboles pour savoir s'il est question d'ânes, de poules ou d'épis...

Des signes qui ne ressemblent plus à rien

Le commerçant veut-il faire savoir qu'il a des bœufs à vendre ? Il lui suffit de dessiner quelque chose qui y ressemble. Ainsi apparaissent les premiers pictogrammes (représentations schématiques), d'abord assez ressemblants, puis de plus en plus simplifiés.

Aux dessins maladroits de poissons, soleils et charrues s'associent ensuite des idéogrammes (signes représentant une idée) comme le pied, pour désigner le déplacement. Petit à petit, ces dessins se simplifient à l'extrême au point de rendre difficilement reconnaissable la figure d'origine.

Dans le même temps, vers 3000 av. J.-C, en Mésopotamie, les traits deviennent anguleux, ce qui vaut à cette écriture le nom de «cunéiforme» (expression latin qui signifie : en forme de clou). Facilement identifiable, elle reproduit le bout triangulaire du calame utilisé par le scribe, qui ensuite trace un trait droit, gagnant un temps considérable. Mais du coup, les dessins perdent leur valeur figurative. Et pour aller plus vite, on passe de la lecture verticale à la lecture horizontale. On ne reconnaît plus rien, il faut trouver un autre système !

L'idée surgit, simple et révolutionnaire : il suffit d'attribuer au signe représentant un chat, le son «cha». Et le tour est joué ! La naissance de l'écriture phonétique permet d'élargir considérablement la famille des mots transposables à l'écrit, en particulier en ouvrant la voie aux notions abstraites. Les archives commerciales peuvent désormais cohabiter avec les hymnes religieux, les annales historiques et les récits légendaires, en un mot avec la littérature.

Le premier héros connu s'appelle Gilgamesh : son épopée, retranscrite 2.600 av. J.-C. par des scribes sumériens, compose le premier récit imaginaire connu, célèbre notamment pour son épisode du déluge, bien plus ancien que celui de la Bible. Plus récent, le fameux code d'Hammourabi (1700 av. J.-C.) est le premier recueil de lois.

Et puisque l'écriture s'appuie désormais sur les sons, pourquoi ne pas retranscrire d'autres langues ? C'est ainsi que nous pouvons aujourd'hui déchiffrer les textes des anciens peuples de l'Iran, de l'Arménie ou encore des Hittites d'Anatolie, preuve de l'extraordinaire capacité d'adaptation de cette invention.

Au pays des hiéroglyphes : l'Égypte

Scribe Kaninisout, musée du Louvre, Paris A la même époque, dans la vallée du Nil, d’autres scribes s'activent également à retranscrire lois et contrats depuis le IIIe millénaire av. J.-C. Cette pratique de l'écriture est devenue un art non seulement à cause de la beauté des textes, mais aussi de sa complexité.

Champollion peut en témoigner. Combien de spécialistes européens se sont arraché les cheveux en maudissant ces anciens Égyptiens, qui n'avaient pas trouvé plus simple que de mélanger les signes retranscrivant uniquement les consonnes, ceux désignant les idées et ceux destinés à faciliter l'identification des précédents. Bref, une sorte de rébus artistique pour grammairiens philosophes.

Le hiéroglyphe (du grec hieron, «sacré» et gluphein, «graver») est en effet sacré puisqu'il a été offert par le dieu Thot, «le scribe parfait aux mains pures», aux hommes pour les aider à s'approprier le monde.

Cartouches, temple d'Hatchepsout à Deir el Bahari (Égypte), 1500 av. J.-C.

La Chine aussi

Pendant que le Moyen Empire égyptien s'installe à l'ombre des pyramides, les Chinois ne chôment pas et mettent au point l'écriture qui est encore la leur aujourd'hui. Voici une invention qui a traversé les siècles.

Tsang-Kié, inventeur des caractères chinois, 1685, BnF, Paris D'après la tradition, ce serait le ministre Cang Jie qui, vers 2700 av. J.-C. , aurait fait trembler les dieux de rage lorsque, avec ses quatre yeux, il observa les traces des pattes des oiseaux pour faire les caractères d’écriture. Les premiers caractères s'inspirent en effet de la forme des réalités à décrire avant de se styliser (par exemple, l'homme : 人) ou de former des idéogrammes. Ainsi, il suffit d'associer le signe de l'eau (氵) à celui des cheveux (木) pour faire naître l'idée de se laver les cheveux (沐). On part également du son lui-même auquel on ajoute une «clé» pour éviter les confusions entre homophones. On arrive ainsi à former près de 55.000 signes ! Heureusement, «seulement» 3000 sont nécessaires dans la vie courante.

Désireux de généraliser l’usage de l’écriture, Mao décida en 1958 la simplification de la graphie en diminuant le nombre de traits formant les caractères. C'est la maîtrise même de ces traits qui a permis le développement de l'art de la calligraphie, facilité par l'invention du papier au début de notre ère. Notons que le Japon et la Corée s'inspirèrent de leur grand voisin pour mettre au point leur propre écriture, au IVs. pour le premier, au XVe pour le second.

Le Sutra de la Grande Vertu de sagesse, Moheboreboluomijing, Chine, fin du Ve siècle, BnF, Paris
Y-a-t-il un Champollion dans la salle ?

Disque de Phaïstos, musée archéologique, Héraklion (Grèce)Les paléographes ont encore du travail car plusieurs écritures restent à déchiffrer. C'est le cas du linéaire A utilisé par les Minoens de Crète (de 2000 à 1500 av. J.-C.) sur des tablettes mises à jour à Cnossos par Sir Arthur Evans.

Sur cette même île est sorti de terre en 1908 un des plus grands mystères de l'histoire de l'écriture : un disque d'argile contenant une suite de caractères disposés en spirale, et dont on n'a retrouvé aucun autre exemple.

Ce fameux «disque de Phaïstos» pourrait tenir compagnie à la «table de Cortone», plaquette de bronze couverte d'un texte étrusque que les spécialistes peuvent lire, mais pas comprendre.

Manuscrit de Voynich, XVe s., bibliothèque Beinecke, Université Yale L'étrusque est en effet une langue pré-indo-européenne qui a totalement disparu, alors que l'écriture de ce peuple, empruntée au grec, ne pose aucun problème de déchiffrement.

Ce n'est pas le cas des 26 «rongo-rongo» ou «tablettes parlantes» de l'île de Pâques réchappées des bûchers des missionnaires, et qui depuis se refusent à tout déchiffrage.

Dans une autre catégorie, citons enfin le manuscrit de Voynich dont la provenance est aussi mystérieuse que le texte qui couvre ses pages en vélin.

Écriture inconnue ou supercherie ? Toutes les hypothèses ont été avancées : à vous de vous pencher sur le problème...

Une écriture en trois dimensions : les Mayas

L'écriture maya aurait été créée à partir de celle des Olmèques, 300 av. J.-C. Victime de la fureur des conquistadors puis des missionnaires, seuls quatre codex mayas ont échappé aux flammes et nous sont parvenus. On y découvre toute la complexité de cette écriture basée sur l'utilisation de près d'un millier de glyphes représentant soit le mot lui-même, soit une syllabe. Devant loger dans des carrés, ces glyphes sont plus ou moins élaborés, passant de la stylisation à la figure entière d'un personnage, représentant lui-même une idée. Le scribe peut également choisir de ne reproduire qu'un détail, par exemple une patte pour représenter la sauterelle entière. Ou encore de mettre le lecteur face à une sorte de rébus pour l'obliger à relier les sons. A moins qu'il ne préfère se baser simplement sur les syllabes.

On comprend la perplexité des chercheurs. Ceux-ci ont fini par trouver la solution en observant non seulement les textes manuscrits, mais surtout les monuments. En effet, les représentations d'individus ou d'animaux sculptées sur les temples et palais, ne sont pas de simples images mais des inscriptions. Si on sait aujourd'hui les déchiffrer, il reste encore à élaborer une véritable grammaire du maya pour lever complètement le mystère de l'écriture précolombienne.

Codex de Dresde (XII-XVe s.), Sächsische Landesbibliothek, Dresde

Alpha, béta...

L'histoire de l'alphabet a commencé sur l'eau. Ce sont en effet les Phéniciens, peuple de marins installés au Liban actuel, qui en dispersèrent le principe autour de la Méditerranée entre le Xe et le VIIIe s. av. J.-C.

Leur apport a été souligné dès l'Antiquité par Hérodote comme par Pline : «Le peuple phénicien a l'insigne honneur d'avoir inventé les lettres de l'alphabet». Grâce à leurs 22 consonnes représentant les sons élémentaires de la langue et certainement empruntées aux Syriens d'Ougarit, ils feront entrer les Araméens (VIIIe s. av. J.-C.), Hébreux (VIIe s. av. J.-C.) et autres Arabes (VIe s. ap. J.-C.) dans le monde de l'écrit.

Portrait de jeune fille dite Sapho, fresque romaine de Pompéi, 1er s. ap. J.-C., musée archéologique, Naples Mais ce sont les Grecs qui eurent le plus d'influence sur les écritures européennes : perfectionnistes, ils intègrent au VIIIe s. av. J.-C. des voyelles, héritées de consonnes araméennes et prennent soin de distinguer capitales et minuscules.

Leur goût pour le commerce, qui leur fait traverser les mers, et surtout la richesse de leur littérature leur permirent de diffuser leur alphabet dans tout le bassin méditerranéen (écritures copte, géorgienne, arménienne, étrusque puis latine).

Notons également l'influence de la Bible, rédigée en grec à Alexandrie. Plus au nord, les runes scandinaves viendraient elles aussi de cette même écriture, par l'intermédiaire de l'étrusque (du IIe av. J.-C. au XIIIe s. ap. J.-C.), tout comme l'écriture brahmi, à l'origine du sanscrit indien.

A comme Taureau, B comme...

Certes, il est difficile de voir le lien entre notre première lettre et le cher ruminant ! Pourtant, à l'origine, le aleph désigne le taureau (ou le veau), dont il emprunte le visage : 

Mettez votre A à l'envers, et vous verrez se dresser les cornes de l'animal !

Voici l'histoire de quelques-uns de ses congénères phéniciens :

beth (B) : la maison
jimel (J) : le chameau, avec son long cou
daleth (D) : la porte de la tente, en forme de triangle
kaph (K) : la paume, avec les doigts
mem (M) : l'eau, les vagues
ain (O) : l'œil
pe (P) : la bouche
resh (R) : la tête
sin (S) : la dent
tau (T) : la croix

De quelques inventeurs...

Souvent construites au fil des siècles, les écritures peuvent aussi être le fruit d'un seul homme. Ce fut ainsi pour évangéliser les Goths que l'évêque Ulfila imagina un nouvel alphabet. Dit «gothique», il lui permit de faire connaître la Bible aux peuples du Danube, et de leur offrir une culture littéraire (IVe s. ap. J.-C.).

Henry Innan, Portrait de Sequoya, 1830, National Portrait Gallery, Smithsonian Institution Pour la même raison, les deux frères Cyrille et Méthode s'inspirèrent de leur grec pour mettre au point l'alphabet cyrillique, toujours utilisé dans les pays de l'est de l'Europe, jusqu'en Mongolie. 

Encore plus à l'est, c’est le jésuite Alexandre de Rhodes qui adapte l'alphabet latin à la langue vietnamienne, en ajoutant points et accents pour retranscrire les sons locaux.

Le désir de garder la mémoire de son peuple a aussi poussé l'orfèvre cherokee Sequoyah à imaginer à partir de 1809 un alphabet de 86 caractères. 

Frédéric Bruly-Bouabré, Alphabet bété, 1990

En hommage à ce travail long et patient, le botaniste Endlicher baptisa les grands conifères du nom de «séquoias».

Pour boucler notre tour du monde des écritures, arrêtons-nous en Côte d'Ivoire où Frédéric Bruly Bouabré dessina à partir des années 1950 un alphabet composé de 448 syllabes pour transcrire la langue du peuple bété.

Et la musique ?

L'écriture a le plus souvent pour but de traduire des sons. Il était donc logique que les différentes civilisations tentent de mettre «sur papier» leur musique. Si on en trouve des traces à Ugarit (Syrie, XIVe s. av. J.-C.), cette pratique n'a commencé à prendre sa forme définitive qu'à partir du Moyen Âge en Occident.

C'est en effet l'âge d'or des chants religieux qui ne peuvent plus se contenter d'utiliser des lettres pour dire des sons. Constituée à l'origine d'accents («neumes») disposés au-dessus du texte chanté pour indiquer une note plus grave ou plus aiguë, la notation est isolée à partir du XIe s. sur une portée de 4 lignes. C'est à Guido d'Arezzo, bénédictin du XIe s., que l'on doit notre système actuel de transcription. Ses notes en forme de losanges deviennent rondes au XVIe s. pour s'adapter aux exigences de l'imprimerie.

Omniprésente et discrète : la ponctuation

Art d'accommoder les textes, ces petites pattes de mouches qui viennent s'intercaler entre les mots ont eu du mal à s'imposer. Pourtant, on s'est vite rendu compte que, sans cette aide, la lecture d'un texte devient vite pénible. Les érudits de la bibliothèque d'Alexandrie se penchent sur le problème au IIe s. av. J.-C. et finissent par imposer trois types de point. L'espace entre les mots, qui nous semble aujourd'hui naturel, n'apparaît qu'au VIIe s. ap. J.-C.

Le texte commence à être observé pour ses qualités esthétiques qui inspirent aux enlumineurs et copistes la création des majuscules ornées. Ce n'est qu'après la diffusion de l'imprimerie que l'apostrophe fait son entrée dans la ponctuation, accompagnée des points d'interrogation et d'exclamation.

Les écrivains s'en sont bien entendu emparé pour jouer, à l'exemple de Raymond Queneau qui utilise le «point d'indignation», ou encore comme les auteurs de bandes dessinées qui les accumulent pour évoquer les jurons.

D'autres ont préféré s'en affranchir totalement, à la suite de Blaise Cendrars et Guillaume Apollinaire.

Enfin, saluons la concision de Victor Hugo qui, souhaitant connaître le succès de ses Burgraves, envoya en 1843 un télégramme à François Buloz, administrateur de la Comédie-Française où était inscrit un simple : «?». Son correspondant, bien sûr, lui répondit : «!».

Point d'interrogation, carte postale ancienne
Une écriture pour les doigts : le braille

Aveugle à la suite d'un accident dans l'atelier de bourrelier de son père, Louis Braille intègre à dix ans l'Institution royale des jeunes aveugles à Paris, en 1819. Il s'y familiarise avec les caractères en relief de l'écriture mise au point par Valentin Haüy. Devenu à son tour enseignant, Braille entend parler de l'invention de Charles Barbier de la Serre, la sonographie, qui retranscrit 36 sons en relief. Le jeune aveugle va alors passer son temps libre à perfectionner une nouvelle méthode, testée en 1827. Il s'agit d'un alphabet s'inspirant de celui des voyants, enrichi en 1837 d'un système de notation pour la musique. Victime de tuberculose, il meurt en 1852, léguant au monde une écriture qui devint vite internationale. Sa dépouille est inhumée au Panthéon à l'exception de ses mains, conservées dans son village natal.

;> :-D (@@)

Aujourd'hui encore, certains signes continuent à s'intégrer à notre écriture quotidienne, à l'image de ce «@» à l'origine controversée : abréviation de la préposition «ad» latin, c'est-à-dire «vers, chez» ? héritage des marchands vénitiens du XVIe s. pour désigner la quantité contenue dans une amphore ? petit signe pratique utilisé par les commerçants américains pour indiquer une unité ?

Quoi qu'il en soit, l'arobase était bien présent sur les claviers lorsque l'informaticien Ray Tomlinson l'adopta en 1971 pour l'intégrer dans les adresses e-mail. Et il n'est pas prêt à en repartir ! Gageons également que les binettes, émoticônes ou smileys, créés en 1963, vont encore longtemps venir ajouter de l'émotion et de la fantaisie à nos messages ;)

L'alphabet de Victor Hugo (Alpes et Pyrénées, 1839)

 

Alphabet illustré des objets familiers, 1873, BnF

« Avez-vous remarqué combien l’Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? – L’arbre est un Y ; l’embranchement de deux routes est un Y ; le confluent de deux rivières est un Y ; une tête d’âne ou de bœuf est un Y ; un verre sur son pied est un Y ; un lys sur sa tige est un Y ; un suppliant qui lève les bras au ciel est un Y. […] A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx ; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main ; D, c’est le dos ; B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la brosse ; C, c’est le croissant, c’est la lune ; E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre ; F, c’est la potence, la fourche, furca ; G, c’est le cor ; H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours ; I, c’est la machine de guerre lançant le projectile ; J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance ; K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie ; L, c’est la jambe et le pied ; M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées ; N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale ; O, c’est le soleil ; P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos ; Q, c’est la croupe avec sa queue ; R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton ; S, c’est le serpent ; T, c’est le marteau ; U, c’est l’urne ; V, c’est le vase (de là vient qu’on les confond souvent) ; je viens de dire ce qu’est l’Y ; X, ce sont les épées croisées, c’est le combat ; qui sera vainqueur ? on l’ignore ; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu ; Z, c’est l’éclair, c’est Dieu ».

Quand l'écriture devient art

Écrire, c'est d'abord dessiner, créer des formes et si possible, des formes élégantes. Lorsque le soin avec lequel on trace les lettres devient plus important que le message même, on entre dans le monde de l'art. 

Chansonnier cordiforme, Savoie, XVe siècle, BnF

Signature de Soliman le Magnifique, XVIe s., LACMA, Los Angeles C'est le cas dans pratiquement toutes les civilisations ayant développé l'écriture : on peut penser au talent des copistes du Moyen Âge, en Occident, tout comme à l'obstination des artistes d'Orient qui n'hésitent pas à retravailler encore et encore le même caractère pour atteindre la perfection.

Guillaume Apollinaire, Calligramme, extrait du poème du 9 février 1915, (Poèmes à Lou). La calligraphie ou «belle écriture» fut particulièrement développée en terre d'Islam : parce que la religion interdisait les représentations humaines, elle devint le premier élément décoratif des monuments de cette civilisation, alliant beauté, variété et message religieux.

Guillaume Apollinaire s'en inspira-t-il ? Reprenant une technique déjà utilisée par François Rabelais, ses Calligrammes («belles lettres», 1918) ne purent rivaliser avec les œuvres de son ami Pablo Picasso, comme il le prétendit, mais ses poèmes dessinés rappellent toute la richesse de l'écriture, à la fois forme et sens.

Bibliographie

L'Art d'écrire, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert- Karen Brookfield, L'Écriture et le livre, Gallimard («Les Yeux de la découverte»), 1993
- Georges Jean, L'Écriture, mémoire des hommes, Gallimard («Découvertes» n°24), 1987
- Michel Renouard, Naissance des écritures, éd. Ouest-France («Histoire»), 2011
- «L'écriture depuis 5000 ans», L'Histoire («Les collections») n°29, octobre-décembre 2005.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-05 17:06:46

 
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