1492 à 2012

D'Hispaniola à Haïti

L'actuelle république de Haïti (dico) a succédé à la colonie française de Saint-Domingue. Elle est née le 1er janvier 1804 suite à la révolte des esclaves et des libres de couleur, concomitante de la Révolution française, ce qui fait de Haïti le premier État noir indépendant de l'ère moderne.

La même année, son libérateur Jean-Jacques Dessalines ordonne le massacre de trois mille à quatre mille Blancs, femmes et enfants compris, qui avaient cru pouvoir demeurer dans le nouvel État et dont le seul tort était la couleur de peau. On peut y voir le premier massacre racial des temps modernes. Après quoi, le chef des insurgés se fera proclamer empereur sous le nom de Jacques Ier. Le nouvel État ne va jamais se relever de ce douloureux accouchement ni de la lourde indemnité de 150 millions de francs-or que va lui imposer le gouvernement français pour prix d'une reconnaissance internationale. Haïti est aujourd'hui le pays le plus pauvre de l'hémisphère occidental. 

Vaste comme la Belgique (27 750 km2) et peuplé de 12 millions d'habitants (2020) sans compter une importante diaspora en Amérique du nord (deux millions de personnes) et en France (environ soixante dix mille personnes), le pays souffre de l'absence de structures étatiques stables.  Faute de mieux, les ONG occidentales assurent tant bien que mal la survie des habitants mais les dissuadent de la sorte de se prendre en charge et ne leur laissent d'autre perspective que l'émigration. Pour ne rien arranger, l'argent gratuit qui vient de l'aide internationale et des envois de la diaspora alimente la corruption et le banditisme... 

André Larané

Carte d'Hispaniola (Paul Coulbois pour Herodote.net)

Christophe Colomb fonde Hispaniola

Située dans les Grandes Antilles (dico), Haïti occupe le tiers de l'île d'Hispaniola, déformation du nom Isla española que lui a donné son découvreur Christophe Colomb le 6 décembre 1492.

Les premiers habitants de l'île sont de pacifiques Indiens Taïnos, du groupe des Arawaks. Tous disparaissent tragiquement en quelques années. Ils sont victimes de la colonisation européenne (travail forcé et malnutrition, persécutions, maladies) ainsi que de l'invasion des terribles Indiens anthropophages du groupe des Caraïbes venus des îles voisines. D'un million en 1492, la population amérindienne n'est plus que d'une centaine d'individus en 1570.

Hispaniola est exploitée de façon brutale dès l'arrivée des Espagnols. En 1493, Christophe Colomb va chercher des plants de canne à sucre aux Canaries et les ramène à Hispaniola. L'île va ainsi produire de plus en plus de sucre, jusqu'à 1000 tonnes en 1570, mais la concurrence du Brésil l'amènera à ne plus en produire que 125 en 1625...

En 1494, un Espagnol découvre des pépites d'or dans les monts de Cibao, au coeur de l'île. Du coup, Christophe Colomb exige de chaque Amérindien de plus de 14 ans la livraison de l'équivalent d'une pièce d'or tous les trois mois. Impossible. L'île arrivera tout au plus à produire 276 kg d'or en 1501.

Bartolomeo, frère de Christophe Colomb, fonde en 1496 la première implantation permanente à Hispaniola. Il la baptise Nueva Isabela en hommage à la reine Isabelle de Castille. En 1502, la ville est détruite par un cyclone et reconstruite sous le nom de Santo Domingo de Guzman, en hommage cette fois à saint Dominique (de là le nom de Saint-Domingue ou république dominicaine qui est celui de la partie orientale de l'île, indépendante depuis 1844).

Colomb débarque à Hispaniola (gravure de Théodore de Bry, XVIe siècle, BNF)

XVIe siècle : les Espagnols s'installent

En 1508, Santo Domingo devient le siège de la vice-royauté des Amériques et le centre de la colonisation espagnole. Désireux de s'enrichir au plus vite avant de rentrer chez eux, les premiers Espagnols reçoivent des terres avec le droit de faire travailler les Indiens qui y vivent. C'est le principe du repartimiento

Les esclaves africains débarquent dès 1502 pour remplacer les Indiens dans les plantations et les mines. Indiens survivants et Noirs ne manquent pas de se révolter. C'est ainsi qu'un cacique (chef indien) du nom d'Henri se réfugie dans les montagnes avec des compagnons indiens et noirs et parvient à maintenir son indépendance pendant 13 ans. C'est le début du marronnage, nom donné aux fuites d'esclaves dans la forêt (de l'espagnol cimarrón, qui désigne quelqu'un « vivant sur les cimes »).

La population autochtone disparaît en quelques décennies. Quelques Indiens se fondent par métissage avec les nouveaux arrivants d'Europe et d'Afrique. En 1535, le gouverneur Nicolas Ovando fait venir des plants de canne à sucre des îles Canaries et encourage leur plantation pour compenser l'épuisement des gisements aurifères.

L'héritage taïno

Sans le savoir, nous vivons aujourd'hui en partie sur l'héritage des malheureux Taïnos. Ces derniers nous ont légué une partie de leur alimentation : manioc, igname, patates douces, tabac et maïs. Ils nous ont laissé aussi quelques beaux témoignages de leur art.
Enfin, beaucoup de mots taïnos sont entrés dans notre langage courant : barbecue (de barbacoa, claie en bois pour griller la viande), boucanier (de boucan, lieu dédié à la cuisson de la viande), hamac (de hamaca), savane (de sabana, plaine sans arbres), ouragan (de huracan), tabac (de tabaco), patate (de patata), goyave (de guayaba), papaye (de papaya), maïs (de maïz) etc.

XVIIe siècle : les flibustiers livrent l'île à la France

Au XVIIe siècle, des boucaniers français commencent à s'installer sur l'île voisine de la Tortue. Eux-mêmes se dénomment pompeusement les « Frères de la côte ». Ce sont des chasseurs qui doivent leur nom au fait qu'ils consomment du boucan, c'est-à-dire de la viande séchée à la fumée. Ce sont aussi des pirates et des corsaires qui s'en prennent aux métaux précieux que les riches galions espagnols convoient du Mexique vers l'Espagne. Leur présence (ils sont près de 3 000) attire l'attention du roi Louis XIII et de son ministre Richelieu. Le gouvernement français était jusque-là indifférent aux conquêtes coloniales, si l'on met à part l'exploration du Canada et la prise de possession de la Martinique. Il se contentait d'encourager ses corsaires, qui attaquaient et pillaient les navires espagnols, chargés des richesses du Nouveau Monde ou d'esclaves d'Afrique (les « pièces d'Inde »).

Le 31 août 1640, avec le soutien discret de leur gouvernement, les flibustiers français expulsent leurs rivaux anglais de la Tortue et débarquent sur le nord de l'île d'Hispaniola. Quelques mois plus tard, le huguenot Le Vasseur occupe l'île de la Tortue pour le compte de la France. En 1642, le chevalier de Fontenay prend possession de l'ouest d'Hispanolia au nom du roi Louis XIII.

Dans la nouvelle colonie française, les plantations prospèrent sous le climat tropical de l'île : café, tabac, cacao, indigo... La canne à sucre tend à l'emporter sur les autres cultures. Un gouverneur, Bertrand d'Ogeron, fait venir des « engagés » européens pour travailler dans les plantations aux côtés des esclaves africains et dans les mêmes conditions. À la différence des Africains, ces hommes surnommés « Bas-Rouges » sont rémunérés et libérés au bout de 36 mois. Mais les planteurs ne tardent pas à renoncer à cette main-d'oeuvre, coupable de ne pas supporter le climat tropical et les mauvais traitements !

En 1697, le roi Louis XIV se fait céder légalement la partie occidentale d'Hispanolia par le traité de Ryswick qui met fin à la guerre de la Ligue d'Augsbourg. Cette acquisition marque le véritable commencement des ambitions coloniales de la France.

Habitation aux Antilles au XVIIIe siècle (gravure d'époque, médiathèque de l'architecture et du patrimoine)

XVIIIe siècle : une économie fondée sur l'esclavage

De son nom officiel « côtes et îles de Saint Domingue en l'Amérique sous le vent », la colonie devient très vite la plus prospère des possessions françaises d'outre-mer grâce à ses plantations de café, d'indigo et de canne à sucre et à ses nombreux esclaves noirs. Au début du XVIIIe siècle, l'île compte un total d'environ 30 000 habitants dont une moitié d'esclaves. Ce rapport moitié/moitié entre libres et esclaves est celui que l'on retrouve dans les sociétés les plus esclavagistes de l'Histoire, dans l'Antiquité gréco-romaine, en Afrique ou encore dans le monde musulman. Mais en l'espace d'un siècle, Saint-Domingue va se transformer du tout au tout...

Planteur de Saint-Domingue (musée de Nantes)À la veille de la Révolution française, la partie française de Saint-Domingue assure près des 3/4 du commerce mondial de sucre, véritable « or blanc » du XVIIIe siècle ! C'est aussi le premier exportateur de café. En 1788, son commerce extérieur, évalué à 214 millions de francs, est supérieur à celui des États-Unis et représente le tiers de tout le commerce de la France.

Cette performance est le produit d'un système esclavagiste sans équivalent dans l'Histoire par son ampleur. La colonie compte en effet près de 600 000 habitants, dont 40 000 affranchis, essentiellement des mulâtres, et 500 000 esclaves noirs. Les affranchis n'ont pas les mêmes droits que les colons mais bénéficient d'une certaine aisance et sont parfois même propriétaires d'esclaves.

Les esclaves noirs sont introduits à Saint-Domingue dans le cadre de la traite atlantique, nom donné au trafic pratiqué par les Européens. De 10 000 par an au milieu du XVIIIe siècle, les entrées d'esclaves atteignent le rythme effarant de 30 000 par an dans les années précédant la Révolution, avec un pic à 60 000 en 1787 ! De ce fait, la majorité des esclaves des « habitations » (plantations) sont encore des captifs nés en Afrique.

Le rapport démographique devient, plus qu'en toute autre colonie, favorable aux esclaves avec un blanc seulement pour dix esclaves, contre un pour sept en Guadeloupe et un pour six en Martinique. Ce rapport de force impose un système répressif d'une violence sans pareille. C'est pourquoi, au fil du siècle (le Siècle des Lumières !), de nouveaux textes viennent périodiquement durcir l'édit promulgué par le marquis de Seignelay en 1685 et plus tard connu sous le nom de Code noir.

Dans le même temps, la partie espagnole de l'île, Santo Domingo, dépérit et compte à peine quelques dizaines de milliers d'habitants.

Révolte de la plaine du Cap (Saint-Domingue, 23 août 1791), gravure d'époque

De l'insurrection à l'indépendance

Le sort de l'île est bouleversé par la Révolution française. Le 15 mai 1791, à Paris, l'Assemblée nationale accorde timidement le droit de vote à certains hommes de couleur libres. Cette demi-mesure inquiète les colons blancs de Saint-Domingue qui songent à proclamer leur indépendance. Elle ne satisfait pas davantage les affranchis. Les uns et les autres s'affrontent violemment.

Une violente insurrection éclate le 23 août 1791, en un lieu appelé Bois-Caïman, près de Morne-Rouge. Elle réunit des esclaves, des nègres marrons (esclaves en fuite) et des affranchis avides de droits civiques et de liberté, sous la direction d'un prêtre vaudou, Boukman. Des centaines de blancs sont massacrés et de nombreuses habitations détruites.

Les commissaires de la République française Sonthonax et Polverel se résignent à proclamer la liberté générale des esclaves. Voyant cela, certains planteurs appellent les Anglais à leur secours.

Heureusement pour la France, le chef noir Toussaint Louverture quitte le camp espagnol pour celui de la France révolutionnaire. Avec le grade de général, il combat les Anglais et les chasse de l'île. La prospérité ne tarde pas à revenir. Il est vrai que le nouveau maître de l'île oblige ses frères de couleur à travailler comme salariés dans les plantations dont ils étaient auparavant les esclaves.

Le 8 juillet 1801, Toussaint Louverture proclame l'autonomie de l'île et se nomme Gouverneur général à vie de la nouvelle République. Le Premier Consul ne goûte guère cette initiative. Il arme une puissante expédition pour y mettre fin.

Les affres de l'indépendance

Toussaint Louverture est livré aux Français et envoyé mourir dans un fort glacé du Jura. C'est alors à un de ses lieutenants, Jean-Jacques Dessalines, que revient l'honneur de chasser les Français et proclamer pour de bon l'indépendance de l'île le 1er janvier 1804. Haïti devient ainsi le deuxième État américain indépendant après les États-Unis et la première république noire du monde. Mais il lui reste à se faire accepter par la communauté des nations « civilisées ».

Dès le 22 septembre 1804, le héros de l'indépendance se fait proclamer empereur sous le nom de Jacques Ier dans une pitoyable pantalonnade imitée de Napoléon. Il ordonne par ailleurs le massacre des quelques milliers de blancs, hommes, femmes, et enfants, qui avaient cru pouvoir vivre dans le nouvel État. Ses excès amènent un soulèvement et l'empereur est tué dans une embuscade le 17 octobre 1806. C'est le début d'une lutte d'influence qui ne va plus cesser jusqu' à nos jours entre la minorité mulâtre et la majorité noire.

Couronnement de Jacques Ier Dessalines (peinture naïve haïtienne)

Henri Christophe, ancien esclave noir, succède à Dessalines dans le nord de l'île, cependant que le sud tombe sous la domination d'un mulâtre, Anne Alexandre Pétion. La partie orientale est quant à elle récupérée par l'Espagne en 1814.

Christophe se fait couronner roi sous le nom de Henri Ier en 1811. Mais il est contraint au suicide en 1820. Il se tire dans la tête... une balle en or ! Pétion en profite pour réunifier les deux territoires. Instruit par l'expérience, il conserve les formes républicaines. Il apporte aussi un soutien actif aux créoles hispano-américains en guerre contre Madrid et permet au premier d'entre eux, Bolívar, de reconstituer ses forces à Haïti. À sa mort, le 29 mars 1818, un autre mulâtre lui succède. C'est Jean-Pierre Boyer. Il va gouverner la république haïtienne pendant un quart de siècle, jusqu'à sa chute en 1843.

Les colons blancs de la partie espagnole s'étant émancipés de Madrid le 30 novembre 1821, Boyer ne leur laisse pas le temps de savourer leur indépendance et annexe sans attendre leur république. Celle-ci reprendra pour de bon son indépendance après la chute du président haïtien, sous le nom de République dominicaine.

Une reconnaissance internationale chèrement payée

Le président règle encore le différend avec l'ancienne métropole. Il accepte en 1825 de verser à tempérament une lourde indemnité (150 millions de francs-or) en échange de la reconnaissance par la France de son indépendance. Haïti va devoir l'acquitter jusqu'en 1888. Prenant prétexte de cette indemnité dans laquelle ils voient une forme de protectorat de la France sur Haïti, les États-Unis et les jeunes États latino-américains vont longtemps refuser de reconnaître la république noire (ils ne s'y résoudront qu'en 1862, sous la présidence d'Abraham Lincoln). Beaucoup plus tard, le président Aristide va tenter d'expliquer le retard de Haïti par le poids de cette indemnité finalement ramenée à 90 millions. Une assertion très exagérée selon l'historien Frédéric Régent. Il n'est que de se rappeler que la France a payé en 1815 sept cents millions de francs-or aux Alliés qui ont abattu l'empire napoléonien.

Après la fuite de Jean-Pierre Boyer, le 13 février 1843, il s'ensuit une nouvelle période d'anarchie au terme de laquelle, en 1847, un militaire noir de 65 ans, Faustin Soulouque, s'impose comme... empereur sous le nom de Faustin Ier. Il est à son tour renversé et chassé en 1859.

Avec le retour de la République, les planteurs mulâtres, enrichis dans la culture du café, imposent leur domination sur les petits paysans et travailleurs noirs. Les inégalités se creusent. Les mauvaises pratiques agricoles accélèrent la déforestation et le lessivage des pentes, stérilisant du même coup les sols. Les petits paysans s'en trouvent d'autant plus appauvris. Les tensions sociales s'aggravent comme jamais. Les jacqueries se multiplient...

Le gouvernement de Washington s'inquiète de cette instabilité chronique à ses portes et décide d'y porter remède. Le 28 juillet 1915, les Marines débarquent à Port-au-Prince. Ces troupes vont tenter de rétablir l'ordre dans l'île, non sans brutalités, cependant que des civils et des entrepreneurs américains tentent de remettre sur pied l'économie, les infrastructures et l'administration. Désespérant d'achever leur mission, les troupes américaines quittent l'île le 21 août 1934 sur l'ordre du président Roosevelt.

Retour de l'instabilité

Après le départ des Américains, l'île retourne à ses démons et les coups d'État se succèdent. Le 12 décembre 1956, le président Paul Magloire quitte le pays en laissant les caisses de l'État vides et le pays une nouvelle fois au bord de la guerre civile.

François Duvalier (1907-1971)Le 22 octobre 1957, l'arrivée au pouvoir d'un médecin de campagne et ethnologue noir de 50 ans, François Duvalier, laisse espérer une sortie des ténèbres. Mais l'on doit vite déchanter...

Le nouveau président instaure une dictature népotique et sanglante en s'appuyant sur une milice privée, les « tontons macoutes ». À force d'obstination, il obtient du Vatican le droit de désigner lui-même les évêques catholiques du pays et n'a pas de scrupule à livrer les évêchés à de véritables « macoutes » aussi conciliants avec le dictateur qu'avec les prêtres du vaudou.

En 1971, à sa mort, il laisse le pouvoir à son fils, le très médiocre Jean-Claude Duvalier (19 ans). Nouveau président à vie, marié à une représentante de la bourgeoisie mulâtre, celui-ci est chassé vers la France en 1986 par un soulèvement populaire.

Espoir trahi

Le 16 décembre 1990, après plusieurs années de désordre, le père Jean-Bertrand Aristide (37 ans) est élu à la présidence. L'élection démocratique de ce militant des droits de l'homme est accueillie avec enthousiasme par l'opinion démocratique mondiale qui se prend à espérer un changement de cap à Haïti. Mais ses maladresses valent au prêtre d'être renversé par un coup d'État militaire sanglant le 29 septembre 1991.

Aristide revient au pouvoir dans les fourgons de l'armée américaine, avec la bénédiction de l'Organisation des Nations Unies, le 19 septembre 1994. Mais à peine les militaires de Washington et les casques bleus de l'ONU sont-ils repartis que l'ancien « curé des bidonvilles » renoue avec les pratiques dictatoriales et sanglantes de ses prédécesseurs. Défroqué et marié à une avocate de la bourgeoisie mulâtre, il pille sans vergogne les caisses de l'État tandis que le peuple se repose pour sa survie sur les organisations caritatives occidentales. On en vient à regretter la dictature duvaliériste et à désespérer de la capacité des Haïtiens à se gouverner !

Aristide est à son tour chassé du pouvoir le 1er mars 2004 cependant que des militaires américains débarquent une nouvelle fois à Port-au-Prince. Les successeurs d'Aristide renouent avec ses pratiques : corruption, népotisme, impéritie.

Avenir bouché

Rien ne permet de présager un futur souriant à un pays surpeuplé, marqué par la déforestation, le sida, la misère, la corruption et la douleur lancinante d'une Histoire tragique.

Les terres bien arrosées et autrefois fertiles ont été ravinées et stérilisées par des pratiques agricoles archaïques (cultures sur brûlis). C'est au point que la production agricole serait aujourd'hui deux fois moins importante qu'au temps de l'esclavage. Vue d'avion, la frontière qui sépare Haïti de la République dominicaine ne manque pas de surprendre : d'un côté l'ocre des sols lessivés et stériles, de l'autre le vert tendre des cultures et des forêts.

La population est massivement illettrée et la pratique généralisée de la langue créole, essentiellement orale, décourage les campagnes d'alphabétisation.

Les pays occidentaux - la France en premier lieu - , s'interrogent sur le moyen de venir en aide à ce pays au malheur duquel ils ont une part de responsabilité. Ils hésitent sans fin entre le devoir d'assistance, le droit d'ingérence, la mise sous tutelle et une recolonisation dont personne ne veut. Ces mêmes pays sont tentés de se décharger sur l'Organisation des Nations Unies et les organisations caritatives (ONG) du soin de maintenir l'ordre et d'assurer le fonctionnement a minima des structures étatiques. Il s'ensuit que l'île est devenue depuis l'éviction des Duvalier un protectorat des ONG, qui justifient ainsi de leur existence auprès de leurs donateurs.

Reste la chaleur d'une culture à nulle autre pareille : une langue, le créole, et une religion, le vaudou, qui conservent, étroitement emmêlés, les souvenirs de la colonisation française et des origines africaines ; une société matriarcale où les femmes élèvent souvent seules des enfants de différents pères ; des couleurs qui s'affichent sur les murs, dans des peintures naïves d'une très grande richesse d'inspiration.

Bibliographie

Il existe peu d'ouvrages en français sur l'histoire d'Haïti, sans doute en raison d'une réticence des historiens et des citoyens de l'Hexagone à aborder cet aspect peu glorieux de leur propre Histoire. Le livre le plus intéressant est celui de l'écrivain haïtien en exil Jean Metellus : Haïti, une nation pathétique (250 pages, Denoël, 1987).

Le cimetière des bonnes intentions

Haïti souffre de sa totale dépendance à l'égard des riches donateurs étrangers, qui dissuade ses élites de se prendre en charge (c'est de ce point de vue l'exact opposé du Somaliland, qui ne peut compter que sur lui-même faute de reconnaissance internationale). Depuis la disparition des Duvalier et le délitement de l'État, la survie des Haïtiens repose toute entière sur les ONG occidentales et cette dépendance s'est considérablement accrue après le dramatique tremblement de terre du 12 janvier 2010. Ainsi l'ONG Médecins sans Frontières gère-t-elle tant bien que mal les services de santé. Mais cette aide étrangère ne s'étend pas au maintien de l'ordre et au respect du droit... Il s'ensuit qu'en l'absence d'une police et d'une justice fermes, le pays est devenu la proie de clans mafieux qui s'ingénient à piller les médiocres ressources tirées de l'aide occidentale, des envois de la diaspora et de la présence des ONG. L'un de ces gangs a ainsi assassiné le 7 juin 2021 le président Jovenel Moïse, lui-même à leur solde. 

Publié ou mis à jour le : 2023-10-09 13:45:01
mcae.fr (11-10-2023 08:02:12)

Hérodote nous résume le destin de l’ile sur une longue période, ce qui nous permet de prendre de la hauteur. Ce qui choque, c’est le contraste entre la diversité des origines, des parcours, des convictions de ceux qui ont gouverné le pays, et la désolante similitude de leurs gestions : asseoir le pouvoir sur un socle de richesse issue du travail forcé.
Le récit d’Hérodote, parle des horreurs de la guerre, d’alliances, de trahison, comme dans les cours monarchiques ou les citées grecques de l’antiquité. Mais dans cet événement majeur qu’on nous présente comme l’autonomisation des esclaves libérés « par eux-mêmes », il n’est à aucun moment question d’un changement qualitatif de statut social. Comme aux Etats -Unis, les anciens esclaves restent des fournisseurs de travail quasi gratuit, non plus seulement pour les plantations, mais pour toute la société, puisqu’il ne sont plus la propriété d’un privé, mais des salariés sur le marché de l’emploi.
Manifestement, Toussaint Louverture comme Jacques Dessalines, n’avait pas de vision pour leur île autre que de faire face aux retours de bâtons pour châtier leur audace. Leurs successeurs, François Duvalier, le prêtre Aristide, n’avaient pas de projet socio-économique pour remplacer l’esclavagisme, et ne s’y intéressaient pas.
L’abolition de l’esclavage est un immense fiasco. Aujourd’hui, les 15 heures de travail imposées à ceux qui refusent obstinément les emplois indignes, réintroduisent dans notre société, les corvées et la domesticité. La droite qui combat le chômage est sans doute trop timorée, le retour de l’esclavage et des châtiments corporels pourrait l’éliminer complètement. Mais nous avançons dans ce sens, à petits pas.
J’ai vu ce matin sur Arte, le témoignage d’une Vénézuélienne, qui est dentiste, mais avec une si faible clientèle qu’elle survie en travaillant sur une plate-forme informatique. Pour s’en sortir, elle doit travailler 7 jours sur 7 et 17 heures par jour, sur son téléphone et dans tous les moments de sa vie, même en voiture. La plate-forme, anonyme, non identifiée, se réserve le droit de ne pas payer le travail, si elle estime qu’il a été livré trop tard.

Nous sommes au bout du système d’accumulation, ses victimes sont si nombreuses, si majoritaires et si désespérées, que rien désormais ne pourra les empêcher de construire un nouvel ordre mondial.
Avec nous ou contre nous.

Gilles Aerts (08-03-2014 04:48:38)

Un excellent article ! Je le recommande chaudement.

Soy (12-01-2011 15:10:16)

Il faut faire attention à la dénomination ''bourgeoisie''. Elle n'est plus ce qu'elle était. Il est totalement erronée d'impliquer que formée à l'étranger, cette dite bourgeoisie a un profond mépris pour le peuple. C'est dangereux. Depuis très longtemps, trop longtemps, on a tendance à confondre élite, bourgeoisie à mulâtre. Trop longtemps, trop souvent ceci a été utilisé par nos dirigeants pour manipuler le peuple dans un sens ou dans un autre, et donner une justification à leur incapacité de gérer ce pourquoi ils avaient été élu.
Comme dans tous les pays du monde, il existe de ces familles bien nanties depuis des générations, voir des siècles. Cela ne donne pas le droit à certains de pointer du doigt ces gens qui travaillent très dur pour maintenir ce que leurs ancêtres et parents leur ont légué. Sont-ils coupables de ce qu'ils ont reçu? Je ne le crois pas. Les quelques rares hôtels de ce pays appartenaient et appartiennent encore à des gens de vieilles et travailleuses familles. Certains d'entre eux ont tout perdu avec le séisme.
Je suis issue d'une vieille famille, descendante de colons français. La branche de laquelle je suis issue a céder à la révolution des esclaves son domaine coloniale et s'est enrôlé dans l'armée indigène. Les 2 autres frères ont abandonné l'île et sont partis vivre aux USA.
Mes parents et les parents de mes parents ont beaucoup sacrifier pour nous élever, nous éduquer et nous former.
Je n'apprécie guère l'implication de cette partie de votre texte parce qu'elle implique quelque chose de négatif.
Depuis peu avant la présidence d'Aristide, il y a une nouvelle classe de nouveaux riches grâce au trafic de la drogue. Si vous parlez de cette bourgeoisie, j'approuve car celle-ci est indécente et étale une richesse indécente à grands cris.
Auriez-vous investis, vous, des millions dans l'état actuel des choses, en regardant comment ce pays évolue depuis ces 25 à 30 dernières années.
Condamner nos dirigeants et leur irresponsabilité, leur manque de patriotisme, leur incapacité à rallier toutes les couches de la société et vivre en répétant cet atavisme hérité des français: diviser pour régner.
Dans l'ensemble, votre article était clair et précis.
Je vous remercie de tenir compte de ma remarque.

Évariste (15-02-2010 07:08:51)

Éléments de réponse à la question de Jacques Boutté : avec toutes les précautions qu'imposent l'éloignement de l'époque considérée, un ordre de grandeur de l'équivalent contemporain de cette somme de 90 MF or peut être estimé en utilisant le taux de conversion de l'INSÉÉ : 3,60876 €/F. Ce qui nous fait environ 350 M€ de 2009...
Référence : http://www.insee.fr/fr/themes/indicateur.asp?id=29&page=achatfranc.htm

Jacques Boutté (20-01-2010 09:08:29)

J'aimerais savoir ce que représente aujourd'hui la somme de 90 millions de francs or que Haïti aurait versée à la France au XIX siècle .J'ai tenté des calculs qui m'amènent à penser qu'un remboursement actuel ne permettrait pas même de construire et d'equiper un hôpital .Quelqu'un peut-il m'éclairer ?

guillaume (19-01-2010 11:48:41)

il n'y a plus d'avenir pour les haitiens en Haiti car il leur manque l'essentiel, à savoir de la surface vraiment agricole ou un état assez fort pour imposer un controle des naissances.
Mais l'avenir a t'il seulement un sens pour un peuple emprunt de fatalisme et préoccupé à survivre? La solution,il me semble, ne peut venir que de l'exterieur et la proposition de monsieur Wade de leurs offrir une terre d'exil africaine me parait tout à fait salvatrice.
Cet echec d'une nation à vivre ensemble a des précédents historiques car ce fut parfois le sort des peuples que d'etre finallement emportés par l'anarchie consécutive à la faillite intellectuelle des élites à gérer leurs biens communs(Maya,Angkor,Paques,etc...).
C'est étrange comme le récent échec du sommet de Copenhague s'impose dans mon esprit à cet instant,pas vous?

Jacques (17-01-2010 18:20:48)

Ainsi, la première fois qu'une campagne de Napoléon échoua, ce fut à Haiti en 1803? 10 ans avant la défaite en Espagne?

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