Syrie

Cinq mille ans de patrimoine

Parce qu'elle est située géographiquement dans une position stratégique, la Syrie est depuis des millénaires une terre d'envahisseurs et de bâtisseurs.

Alors que l'actualité la place de nouveau sous les projecteurs, allons visiter les plus grands sites de ce pays pour découvrir la richesse infinie de son histoire.

Isabelle Grégor
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Deir-Moussa, peinture murale (Syrie) (photo : G. Grégor)
Patrimoine syrien, patrimoine de l'humanité

Parmi les sites antiques présentés ci-après, cinq ont été classés par l’UNESCO au patrimoine mondial de l'humanité : les anciennes villes d'Alep et Bosra, le Krak des Chevaliers et le château de Saladin, Palmyre et les « villes mortes » du Nord de la Syrie.

La Syrie patrimoniale

Au bord de l'Euphrate : Mari (3e millénaire av. J.-C.)

Remontons au 3e millénaire avant notre ère, dans l'est de la Syrie, aux frontières de l'actuel Irak. Devant nous s'étend la ville mésopotamienne de Mari, bâtie de toutes pièces pour profiter de la position stratégique du site : s'installer dans cette plaine revenait en effet à contrôler le trafic sur l'Euphrate.

Statue d’Ebih-il, super-intendant de la cité mésopotamienne de Mari, Paris, musée du Louvre.Devenue rapidement prospère, la cité-État était protégée par une digue et reliée au fleuve par un canal. Le système de canalisation était d'ailleurs sa fierté, puisqu'elle pouvait s'enorgueillir de la construction d'un autre canal de près de 120 km, reliant l'Euphrate au fleuve Khabur.

De forme circulaire, ses bâtiments en briques s'organisaient autour d'une ziggourat et d'un palais royal dont les 300 pièces aux décors peints étaient protégées par des murs atteignant parfois 4 mètres de haut. C'est ici qu'on a retrouvé une exceptionnelle collection de 15.000 tablettes éclairant l'organisation du pays sous le règne de son dernier roi (vers 1800 av. J.-C.), avant que les troupes du roi de Babylone Hammourabi ne la détruisent.

Les fouilles de la ville, découverte en 1933 par la pioche d'un paysan, ont permis aux archéologues français, tel André Parrot, de mettre au jour de splendides statues de gypse dont les grands yeux soulignés de khôl nous observent encore.

Les lions néo-hittites : Aïn Dara (XIe siècle av. J.-C.)

Ain Dara (Syrie), statue de lion hittite (photo : G. Grégor)Originaires d'Anatolie, les Hittites ont étendu leur royaume jusqu'au nord de la Syrie, construisant au XIe s. av. J.-C. une cité près de la source d'Aïn Dara.

La ville était placée sous la protection de son temple, certainement dédié à la déesse de l'amour et de la fertilité Ishtar. Pour entrer dans le bâtiment en basalte noir, dont la base des murs est toujours ornée de bas-reliefs, il faut passer devant un impressionnant lion, gardien du lieu.

Sur les dalles du parvis, l'empreinte gravée de deux pieds nus reste un mystère. De près d'un mètre de long, ils semblent indiquer la venue de la divinité dans son temple.

Plus loin, des griffes colossales de lion laissent deviner la taille des statues qui protégeaient l'endroit, aux côtés des sphinx ailés encore visibles. Le temple est malheureusement resté inachevé, victime de l'invasion de la région par les Assyriens au VIIIe siècle avant JC.

La magnificence romaine : Apamée et Bosra

Apamée (Syrie), mosaïque romaine (photo : G. Grégor)Au 1er millénaire av. J.-C., Assyriens, Babyloniens puis Perses se disputent la Syrie qui tombe vite entre les mains d'Alexandre le Grand grâce à sa victoire d'Issos en 333 av. J.-C.. À sa mort, le pays passe aux mains de son général Seleucos Nicator et de ses descendants, les Séleucides, jusqu'à l'arrivée des armées de Pompée en 64 avant JC qui en fait une province romaine.

La pax romana s'étend alors sur la région, permettant aux riches cités hellénistiques de se développer sur les routes des caravanes. C'est le cas d'Apamée qui profite de la sédentarisation de la population pour développer un cadre de vie grandiose.

La ville, qui tient son nom de l'épouse de Seleucos, a compté jusqu'à 500.000 habitants avant d'être frappée par plusieurs tremblements de terre. On peut encore imaginer sa grandeur passée en se promenant sous les 400 colonnes ouvragées du cardo maximus, long de presque 2 kilomètres.

À l'autre bout du pays, à la frontière jordanienne, se dresse un autre exemple du savoir-faire romain : le théâtre de Bosra.

Pratiquement intact, il doit son exceptionnel état de conservation à son utilisation militaire et à l'accumulation du sable et des gravats à l'intérieur, au fil des siècles.

Bosra (Syrie), théâtre (photo : G. Grégor)

Devenu citadelle au XIIIe siècle, il se présente encerclé d'un imposant corset de fortifications en basalte noir, surplombant le fossé creusé tout autour. Du haut de ses 37 gradins, 8 000 spectateurs pouvaient profiter de son exceptionnelle acoustique.

Devenue une des plus importantes villes byzantines, Bosra fut la première cité syrienne à être conquise par les armées arabes, en 635. C'est ici que, dit-on, un moine avait quelques années auparavant remarqué un petit garçon protégé dans tous ses déplacements par un nuage. Il prédit une grande destinée à l'enfant, qui devint le prophète Mahomet.

Bosra (Syrie), théâtre, mur de scène (photo : G. Grégor)

Palmyre, cité de légende (1er-IIIe siècles)

Depuis 3.000 ans, Palmyre est l'aimant qui attire les voyageurs au centre de la Syrie... En 1691, c'est cependant par hasard que des marchands anglais redécouvrent les ruines au milieu du désert.

Palmyre (Syrie) (photo : G. Grégor)

L'ancienne oasis, déjà citée dans la Bible sous le nom de Tadmor, est située idéalement sur les grandes routes des caravanes commerçant avec l'Orient. L'opulence de la ville étape, entre la mer et l'Euphrate, attire les regards de Rome qui envoie Marc-Antoine la piller en 41 av. J.-C..

En 267, la reine Zénobie prend la tête du royaume et décide de l'émanciper de Rome. En quelques années, elle parvient à s'emparer de l'Égypte et d'une partie de l'Anatolie, n'hésitant pas à se déclarer Augusta. L'empereur Aurélien met fin à ses ambitions et la ville, pillée quelques années après, commence un long déclin.

Palmyre, le théâtre (Syrie) (photo : G. Grégor)

Les monuments byzantins chrétiens

Basilique de Saint-Simeon (Syrie), restes de la colonne de saint Siméon (photo : G. Grégor)La religion chrétienne a très tôt séduit la Syrie, notamment grâce à saint Paul, converti sur le chemin de Damas. À partir du IVe siècle, l'empire byzantin s'étend sur la région, faisant notamment d'Antioche (en Turquie actuelle) un haut centre culturel et religieux tandis que celles que l'on appelle aujourd'hui « les villes mortes », au nord, sont au sommet de leur splendeur (IIIe-IXe siècle).

Un jour, au Ve siècle, un moine nommé Siméon décida de s'installer sur une plateforme à une quinzaine de mètres de haut pour mieux méditer et se rapprocher du ciel. Il y resta 36 ans, devenant à jamais Siméon le Stylite (du grec style : colonne), symbole de la mortification et du renoncement, mais pas de l'isolement : il aimait en effet recevoir pèlerins et dignitaires à qui il donnait des conseils du haut de son pilier.

Celui-ci, ou du moins ce qu'il en reste, se dresse toujours devant la basilique byzantine construite en l'honneur du saint, peu après sa mort. Destiné à accueillir des milliers de croyants, l'ensemble était l'un des plus considérables sanctuaires chrétiens d'Orient.

Au siècle suivant, l'empereur Justinien décida d'asseoir sa mainmise sur la région en construisant des postes armés destinés à protéger son empire des attaques perses. C'est ainsi que sortit de terre la place forte en briques de Qasr Ibn Wardan, composée d'une église, d'un palais pour le gouverneur et d'une caserne.

Plus au sud, au cœur du désert, à 90 km au nord de Damas, le monastère de Deir Mar Moussa al-Habacha (Saint Moïse l'Abyssin) illustre la vigueur de l'église syriaque des premiers siècles. Perché sur une colline, l'édifice renferme des fresques murales très colorées, datées du XIe siècle.

À l'abandon pendant plusieurs siècles, ce monastère a été réhabilité en 1982 à l'initiative d'un jésuite italien, le père Paolo, qui en fait un lieu de rencontre oecuménique. Malheureusement, il n'a pas résisté en 2012 à la guerre civile...

Deir-Moussa, peinture murale (Syrie) (photo : G. Grégor)
La grande mosquée de Damas (VIIIe siècle)

Affaibli par les attaques perses, l'empire byzantin ne peut résister longtemps aux troupes musulmanes qui achèvent la conquête de la Syrie, peuplée de tribus arabes, en mois de deux ans (634-636).

La dynastie des Omeyyades s'installe alors au pouvoir, créant un art de vivre fondé sur la tolérance et le goût des arts. En témoigne la grande mosquée de Damas, un des plus importants monuments des débuts de l'islam, et un des plus beaux.

La grande mosquée de Damas (Syrie) (photo : G. Grégor)

Bâti sur un emplacement sacré ayant accueilli successivement un temple romain et une église byzantine, la mosquée est sortie de terre en moins de sept ans (708-715). Dans la grande cour de 6.000 m2, en marbre blanc, un petit édifice en hauteur devait renfermer le trésor.

Il est couvert de mosaïques, comme le portique où brille un panneau représentant des jardins luxuriants. La salle de prière, malheureusement détruite par un incendie en 1893, renferme un monument ottoman contenant, dit-on, la tête de saint Jean-Baptiste, que l'islam reconnaît comme un prophète sous le nom de Yahya. Jésus, que l'islam reconnaît aussi comme un prophète, est également lié à cet endroit puisque la tradition explique que c'est de l'un des minarets qu'il redescendra pour combattre l'Antéchrist.

La grande mosquée de Damas avec, à gauche, le tombeau de saint Jean-Baptiste (Syrie), DR
Un manuscrit itinérant : le codex d'Alep

Le codex d'AlepÉcrit au Xe siècle en Palestine, le codex d'Alep connut un destin plein de rebondissements. Considéré comme le plus vieux manuscrit de la Bible hébraïque, il fut conservé pendant 6 siècles par la communauté juive d'Alep, jusqu'en 1947. À cette date en effet, des émeutes anti-juives provoquèrent l'incendie de la synagogue où il était abrité. Jeté à la foule mais sauvé des flammes, il fut mis au secret dans plusieurs familles avant que la décision de le faire sortir du pays ne soit prise. Mais comment procéder ?

Finalement, on choisit de lui faire passer la frontière feuille par feuille. En 1958, 295 des 487 pages sont remises au gouvernement israélien. L'espoir de reconstituer le manuscrit est toujours présent, puisque 30 ans après, de nouveaux morceaux continuent de rejoindre le premier ensemble d'extraits, rassemblés au Sanctuaire du Livre de Jérusalem.

La science arabe : Hama (XIIe-XIVe siècle)

Hama est née du fleuve Oronte, et elle lui doit aujourd'hui encore sa renommée. Elle possède en effet un ensemble unique de 17 norias, grandes roues en bois et fer pouvant atteindre jusqu'à 20 m de hauteur. Construites pour les premières sous les Ayyoubides (Saladin et ses successeurs, XIIe siècle), les norias permettent grâce à un système de gobelets de « monter » l'eau du fleuve jusqu'à une rigole et ainsi assurer l'irrigation de terres en hauteur.

La grande noria de Hama (Syrie) (photo : G. Grégor)

En 1982, ce « jardin sur l'Oronte », pour reprendre l'expression de Maurice Barrès qui chanta les « humbles roues du moulin élevées à la dignité de poèmes vivants », subit les bombardements ordonnés par le président Hafez el-Assad pour mettre fin à la révolte des Frères musulmans.

Malgré cet épisode qui détruisit certains monuments de la ville, les norias sont toujours là et actives, constructions ingénieuses qui illustrent l'essor des sciences arabes. Se développèrent en effet à cette époque, à partir des apports grecs et hindous, les mathématiques, l'astronomie et la médecine notamment. Par exemple, Alep renferme un hôpital daté du XIVe siècle, qui rend hommage aux chirurgiens et herboristes de l'époque, experts en leurs matières.

La citadelle d'Alep (XIIIe siècle)

Depuis 4 millénaires se dresse au centre d'Alep un ancien tell, colline mi-naturelle mi-artificielle de près de 40 mètres de haut. On dit même qu'Abraham y fit une halte pour traire sa vache rousse. Mais c'est au XIIe s. que le fils du sultan Saladin entreprit d'en faire une place forte entourée d'un fossé large de 30 mètres. L'époque était en effet aux constructions guerrières pour contrer l'avancée des croisés Francs, déjà installés sur la côte. Pour empêcher tout assaut, l'émir en fit recouvrir les pentes inclinées de larges dalles glissantes, retenues par des restes de colonnes antiques.

Meurtrières, angles droits des couloirs et autres chemins de ronde complètent le dispositif sur lequel se brisèrent tous les efforts des Francs. Certains cependant y pénétrèrent, mais couverts de chaînes : ce fut le cas de Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, qui y passa seize années de sa vie. Les Mongols en vinrent cependant une première fois à bout au XIIIe s., avant que Tamerlan ne la détruise en 1400.

La citadelle d'Alep (Syrie) (photo : G. Grégor)
Des Hashashins aux Assassins

On ignore souvent que le mot assassin est lié à l'histoire de la Syrie. Il vient du terme hashashin, dérivé de hashish, qui désignait les membres d'une secte ismaélienne arrivée en Syrie au XIe siècle. Sous la direction de Rashid al-Din Sinan, surnommé « le vieux de la montagne », ils se lancèrent dans des opérations visant à l'élimination de personnalités chrétiennes ou sunnites.

Les chroniqueurs francs de l'époque racontent que ces commandos, très entraînés, utilisaient le hashish pour accroître leur détermination. La secte fut anéantie au XIIIe siècle par les Mamelouks mais laissa dans la mémoire des croisés une trace profonde qui valut à ces guerriers d'être immortalisés dans notre langue.

Les croisés en leurs châteaux (XIIe siècle)

Si le nom de Saladin est désormais lié à l'ancien château de Saône, situé au nord-ouest du pays, ce n'est pas parce le célèbre guerrier le fit construire, mais parce qu'il s'en empara (1188). Plus vaste citadelle franque construite en Terre Sainte, elle fut d'abord la fierté d'une seule famille, celle de Robert de Saône, vassal du prince d'Antioche, qui vit grand : la place forte s'étend sur 5 hectares, protégée par un fossé qui a permis de la détacher de la montagne. Mais les bâtisseurs ont pris soin de conserver, se dressant au milieu de ce fossé, une sorte de pilier pour supporter le pont-levis.

Le château dit de Saladin (Syrie) (photo : G. Grégor)

Malgré ses proportions, le château de Saladin n'a pas connu la gloire d'une autre citadelle, dressée à proximité de la frontière libanaise : le Krak des Chevaliers. Les superlatifs manquent : « Ce que le Parthénon est aux temples grecs et Chartres aux cathédrales gothiques, le Krak des Chevaliers l'est aux châteaux médiévaux » (T. S. R. Boase). Symbole de puissance, il fut confié en 1144 à l'ordre des Hospitaliers, fondé pour protéger les pèlerins chrétiens. Ses deux enceintes ponctuées de 13 tours résistèrent à plusieurs assauts et sièges, dont celui mené par Saladin lui-même en 1188.

Le Krak des Chevaliers  (Syrie) (photo : G. Grégor)

À l'intérieur, près de 2.000 militaires pouvaient vivre dans le labyrinthe composé de grands réfectoires, salles de garde et réservoirs. Les soldats pouvaient se sentir un peu en Europe en admirant le style gothique champenois de la salle capitulaire. Le Krak ne s'avoua vaincu que dans les dernières années de la présence franque en Orient, lorsque le sultan Baybars envoya en 1271 ses troupes à l'assaut de la soixantaine de combattants qui y étaient encore présents. La fin des croisades, en 1291, marqua le début du déclin de la forteresse qui devint un abri pour les populations locales.

Le Krak des Chevaliers  (Syrie) (photo : G. Grégor)
Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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