De l'Antiquité à nos jours

L'esclavage, une réalité qui dure

On assiste en ce début du XXIe siècle à un retour de l'esclavage dans de vastes parties de la planète, en particulier en Afrique noire depuis la vague de décolonisation des années 1960, mais aussi dans certains pays arabo-musulmans, dans le sous-continent indien où perdure l'esclavage pour dette, dans certaines régions chinoises et même en Europe, avec l'exploitation des populations fragiles issues de l'immigration illégale.

L'Organisation internationale du travail (OIT) estime à vingt-cinq millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l’esclavage, soit guère moins que d'esclaves dans le Nouveau Monde pendant les trois siècles de la traite atlantique. 

L'esclavage caractérise le fait de priver un être humain de ses droits (droit de choisir son travail et son lieu de résidence, droit de fonder une famille et d'élever ses enfants, droit de s'instruire et de nouer des relations avec les personnes de son choix, droit de se déplacer à sa guise) selon la définition donnée par les députés français : « le fait d’exercer sur une personne les attributs du droit de propriété ou de maintenir une personne dans un état de sujétion continuelle en la contraignant à une prestation de travail ou sexuelle, ou la mendicité ou à toute prestation non rémunérée » (15 mai 2013).

Esclaves nubiens, détail d'un bas-relief du tombeau du pharaon Horemheb, XIVe-XIIIe siècles av. J.-C. (Paris, musée du Louvre)Il est apparu avec les premières sociétés organisées, en Mésopotamie, il y a 5 000 ans, et a concerné d'abord des prisonniers de guerre que l'on choisissait d'asservir et d'exploiter plutôt que de les tuer. C'était un pis-aller humanitaire ! Le mot latin qui désigne les esclaves (servus) dérive de conservare (« conserver la vie ») et rappelle cette origine.

Si la réduction en esclavage des captifs de guerre a quasiment disparu, il n'en va pas de même d'une autre forme de servitude : l'esclavage économique. Il concerne les malheureux contraints de renoncer à leurs droits pour survivre ou de vendre leur enfant à des fins d'exploitation.

Essor de l'esclavage

Le mot actuel esclave vient du mot Esclavon ou Slave parce qu'au Moyen Âge, les Vénitiens et les Génois achetaient en grand nombre des païens de Slavonie (une région de la côte adriatique) ou d'Europe orientale. Ils les revendaient aux Arabes musulmans, lesquels faisaient une grande consommation d'esclaves blancs tout autant que de noirs. On évalue à 1,5 millions le nombre de Slaves razziés et réduits en esclavage de 1350 à 1450 tant par les Italiens que par les Mongols et les Arabes.

À partir du VIIe siècle et jusqu'au XXe siècle, l'esclavage a connu une extension sans précédent dans le monde arabo-musulman, alimenté par des captifs venus d'Europe orientale et méditerranéenne, du Caucase et de plus en plus d'Afrique subsaharienne. Plusieurs millions de blancs chrétiens ont été ainsi razziés dans les Balkans et sur les côtes méditerranéennes et atlantiques pour nourrir les plantations et les harems d'Orient. Mais  c'est surtout douze à dix-huit millions de noirs qui furent victimes de cette traite, à travers le Sahara et plus tard l'océan Indien. Leurs descendants ne sont plus là pour témoigner de leurs souffrances car la plupart de ces malheureux ont été castrés.

La chrétienté occidentale est devenue après l'An Mil la première région du monde sans esclaves, l'Église et les souverains prohibant la vente d'êtres humains, conformément à l'édit de 1315 : « Selon le droit de nature, chacun doit naître franc [libre] ».

Toutefois, au XVe siècle, sur le littoral méditerranéen, des marchands en contact avec le monde musulman ne manquèrent pas d'y acheter des esclaves pour leur compte personnel. C'est ainsi qu'est apparue au sud de la péninsule ibérique une économie de plantation similaire à celle qui existait au Moyen-Orient, avec un nombre conséquent d'esclaves africains.

Au XVIe siècle, la colonisation du Nouveau Monde a suscité de nouveaux besoins de main-d'oeuvre. Ne trouvant plus assez de ressources chez les Amérindiens et dans les bouges du Vieux Continent, les Européens ont fait venir des esclaves d'Afrique noire, où ils n'avaient guère de peine à trouver des vendeurs (marchands arabes ou roitelets noirs).

Cette traite atlantique a surtout prospéré aux Temps modernes (XVIIe et XVIIIe siècles) avec le développement des plantations de canne à sucre et de tabac, grâce aux avantages fiscaux des gouvernements européens, soucieux de réduire leurs importations (note). Dans les travaux de force, les Africains ont fini par complètement se substituer aux « engagés » européens de sorte qu'on en est venu à assimiler le travail servile à l'esclavage des noirs. Ainsi s'est développé en Amérique du nord le racisme et le mythe de la supériorité de la race blanche.

Faute de pouvoir interdire l'esclavage dans les colonies, les gouvernements européens ont choisi de l'encadrer pour en limiter les abus. C'est ainsi que le fils du grand Colbert, ministre de Louis XIV, édicta en mars 1685 un texte réglementaire plus tard appelé Code Noir.

De l'abolitionnisme au retour de l'esclavage

L'esclavage, pudiquement qualifié d'« institution particulière » par les élites des Lumières, a été progressivement aboli à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle dans les États américains et les colonies européennes grâce à l'action des sociétés philanthropiques d'inspiration chrétienne.

Après la Seconde Guerre mondiale, l'influence des idées démocratiques a conduit à son abolition dans l'ensemble des États de la planète. Les derniers pays à l'abolir officiellement ont été deux pays arabo-musulmans : l'Arabie séoudite en 1962 et la Mauritanie en 1980.

Mais l'esclavage n'a pas disparu pour autant. Il est très présent dans le sous-continent indien où l"endettement et les accidents de la vie conduisent des millions de malheureux à vendre leurs enfants ou  se placer sous la sujétion de leur créancier.

En Afrique du Nord, au Maroc comme en Algérie, les immigrés d'Afrique noire se plaignent d'être traités avec mépris, honteusement exploités et souvent violentés. « La couleur de peau est toujours associée à un statut inférieur. Des tribus pratiquaient l'esclavagisme dans tout le Maghreb et c'est resté dans l'imaginaire collectif », souligne le sociologue marocain Mehdi Alioua (Le Monde, 26 novembre 2017).

Au cœur du continent africain, l'effondrement des États et des administrations hérités de la colonisation européenne entraîne la reprise de trafics humains à grande échelle (note). En 2001, la presse a révélé la résurgence du travail servile et fait état de bateaux chargés d'enfants dans le golfe de Guinée. En Côte d'Ivoire, au Gabon ou encore au Ghana, de petits planteurs et des artisans profitent ainsi de l'extrême misère de certaines contrées pour acheter des enfants à vil prix à leurs parents (note).

Mémorial de l'esclavage à Gorée (Photo : Rémi Jouan).Dans toute la frange sahélienne au sud du Sahara (Mauritanie, Mali, Niger, Nigeria, Tchad, Soudan), de sanglantes tensions perdurent entre les descendants d'esclaves et leurs anciens propriétaires, généralement des nomades musulmans à peau claire.

Dans les années 1990, les commerçants mauritaniens du Sénégal ont été ainsi victimes de violences meurtrières de la part d'émeutiers noirs qui les ressentaient comme liés aux anciens trafiquants d'esclaves. Plus récemment, en Centrafrique, une agression venue du nord musulman et du Tchad voisin a réveillé dans la population noire la phobie des anciens trafiquants musulmans. Les commerçants de la capitale, immigrés récents, en ont fait les frais.

Chez les bédouins qui nomadisent dans la région du Niger, l'esclavage concernerait encore plusieurs millions de personnes, des noirs au service de leur maître jour et nuit, toute leur vie durant, et qui sont tués sans autre forme de procès s'ils tentent de s'enfuir. Au Soudan, dans le bassin supérieur du Nil, le trafic d'esclaves perdure entre les régions du sud, peuplées de noirs animistes ou chrétiens, et les régions du nord, dominées par des Arabes musulmans.

Sur les côtes de Libye, les noirs qui tentent de gagner l'Europe sont embarqués par les trafiquants musulmans sur des rafiots dans des conditions plus abominables que le « bois d'ébène » aux XVIIe-XVIIIe siècles. Des images d'un marché d'esclaves en Libye, volées par la chaîne CNN en novembre 2017, rappellent la persistance en islam de la traite négrière et même son regain, favorisé par le recul de l'ordre occidental.

L'esclavage dans le monde au XXIe siècle (source : Washington Post)

L'Europe découvre à son tour l'esclavage

En Europe occidentale, l'esclavage fait son retour après mille ans d'absence. Il réapparaît dans les communautés africaines, dans les ambassades moyen-orientales et dans des ateliers asiatiques. Dans tous ces milieux, on exploite des immigrants clandestins rendus dociles par la privation de passeport et la menace de la prison. L'esclavage s'introduit aussi dans certaines franges de la bourgeoisie française, où l'on emploie avec bonne conscience des femmes et des hommes de ménage d'origine africaine ou asiatique sans trop se poser de questions sur leur statut et sur leur degré de liberté vis-à-vis de leurs congénères.

Aux Antilles et en Guyane, dans les départements français d'outre-mer, les pouvoirs publics et les élus tolèrent l'emploi d'immigrés haïtiens comme ouvriers agricoles ou domestiques, dans des conditions très proches du travail forcé et de l'esclavage. En Italie du sud et en Andalousie, de grandes exploitations agricoles embauchent dans une totale illégalité des migrants clandestins tout juste débarqués et corvéables à merci. Le trafic est organisé par les mafias locales.

L'aggravation des conditions sociales, la précarisation du salariat et le recul de l'État de droit rendent plus difficile la traque de ces pratiques que l'Europe  a eu le privilège d'ignorer pendant plusieurs siècles. Le combat contre l'esclavage n'est en rien achevé et il serait pour le moins malheureux d'en parler comme d'une affaire du passé. Félicitons-nous que les députés français l'aient reconnu et inscrit ce crime dans le Code pénal le 15 mai 2013. Le crime étant identifié, reste à le combattre.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2023-02-10 19:36:10
Laurent Braquehais (17-06-2024 09:51:27)

N’oublions pas la loi « mémorielle » du 10 Mai 2001 portée par Christiane Taubira qui occulte complètement la traite africano-musulmane. Il ne fallait pas perturber les communautés de ces origines installées en France a-t-elle dit elle-même. Bel exemple d’objectivité.

Ludwina (19-02-2023 10:20:54)

Enfin une histoire complète de l'esclavage, qui fait la part de l'esclavage antique et oriental ! Nous pouvons nous culpabiliser de l'avoir pratiqué, mais pourquoi ne pas nous vanter d'avoir été les premiers de toute l'histoire humaine depuis 8000 ans, à avoir réussi à l'abolir ?

Philippe (24-05-2021 12:10:55)

On peut faire mille et une critiques sur un sujet aussi terrible ; a priori, l'article date de 2006 avec un premier commentaire à cette époque. Moi, je le découvre aujourd'hui en 2021. Je le trouve plutôt bien rédigé, sans parti pris particulier ; certaines vérités ne sont pas vraiment faciles à rappeler.

Bernard (10-05-2021 15:24:39)

Remarquable mise au point historique.

L'esclavage est aussi vieux que l'humanité. Toutes les sociétés, pratiquement sans exception, l'ont pratiqué sous diverses formes, mais c'est l'honneur de l'Occident d'y avoir mis fin. Au cours du dernier millénaire, l'arbre (l'esclavage triangulaire Afrique-Amérique-Europe, à but uniquement mercantile) ne doit pas cacher la forêt (l'esclavage musulman, génocidaire) dont l'étendue, la durée (un millénaire) et la barbarie (castrations par millions) ont été sans précédent dans l'histoire des hommes. C'est la persistance des raids barbaresques qui a entraîné l'intervention française en Afrique du Nord en 1830.

GLB (10-05-2020 12:13:11)

Incomplet et partial, dommage !

Marc Dugois (10-05-2020 11:42:04)

Je suis désolé de ne trouver votre article ni complet ni honnête en nous auto-congratulant sur notre refus de l'esclavage et en oubliant qu'il a existé partout sauf chez les Aborigènes d'Australie. En Chine, chez tous les Indiens d'Amérique et surtout en Afrique où tous les fonctionnaires européens envoyés pour arrêter l'esclavage après la conférence de Berlin dont c'était un des buts, ont tous sans exception écrit à leur gouvernement que l'Afrique était structurellement esclavagiste et qu'ils étaient incapables d'y arrêter l'esclavage. Aucun blanc n'a d'ailleurs réduit un Noir en esclavage. Ils étaient achetés à des Noirs qui les avaient réduits en esclavage.
Ce qui me préoccupe c'est que l'on puisse juger remarquable un tel article qui n'est que dans l'air du temps et fort loin d'une vérité objective. On dirait du Taubira un peu policé.
L'esclavage revient très fort dans tout l'occident, par le mondiialisme qui est un esclavage dans l'espace, par la dette qui est un esclavage dans le temps et par l'immigration qui est un esclavage ici et maintenant. Se féliciter chaque 10 mai de notre propre aveuglement est dérisoire.

R.F (01-12-2017 10:31:14)

Merci pour ce remarquable dossier sur l'esclavage. Vos deux articles sont une mise au point historique globale, complète et bienvenue en ces temps où on raconte n'importe quoi sur le sujet.

HERVE Georges (28-03-2015 23:56:04)

Abomination de l'esclavage aux États Unis a surtout été due aux intérêts des industriels nordistes qui avaient besoin de clients pour acheter leurs produits (cf. Ford) alors que les planteurs sudistes voulaient conserver leur abondante main-d’œuvre quasi gratuite pour vendre leurs productions agricoles aux industries et marchés européns.
Cela n'enlève rien aux philantgropes.

synecdoque (11-08-2013 18:09:49)

Bonjour,
Ma réaction au paragraphe ci-après :

"Les compagnies pétrolières occidentales, comme autrefois les planteurs de sucre, favorisent la course à l'argent facile, ….."
Il ma parait extrêmement simpliste d'accuser les compagnies pétrolières d'être responsable de la politique conduite par le gouvernement du Soudan.
L'auteur de l'article fait preuve d'un parti pris bien dans l'air du temps et dans la lignée du "politiquement correct" qui consiste à mettre sur le dos des "méchants occidentaux" tous les maux de ces malheureux peuples africains qui n'arrivent pas à se prendre en main et à instaurer des régimes démocratiques.
Les cris de victoires après les sois-disant "printemps" et ensuite les déceptions et les nouvelles protestations de ces peuples montrent bien que ces freins et blocages des libertés de toutes sortes sont locaux et n'ont plus rien à voir avec les occidentaux, aussi bien en Afrique centrale qu'en Afrique du nord.

Cordialement à tous.

JPL (04-05-2008 13:44:17)

Je souhaite apporter une information à "S.BenHamida" qui précise que "l'Islam recommande à ses adeptes d'abandonner l'esclavage".
Le christianisme interdit purement et simplement l'esclavage. Le non payment du salaire est un crime "qui crie vengeance au ciel", selon les termes du catéchisme.
Mais évidemment, entre les préceptes d'une religion et ce que font réellement ses adeptes, il y a une marge.

Michel (10-09-2006 18:10:00)

Tres intéressant. La situation des Haitiens aux Antilles est "apparemment" quand même plus favorable que ce qui est dit. Droits sociaux, carte de séjour, immatriculation à la sécu etc... Dans la plupart des cas, certains sont devenus des entrepreneurs. Il est vrai qu'il existe a leur encontre, encore, une ségrégation de la part des Antillais Francais qui est inadmissible. Pour les immigrés clandestins, la situation est sans doute bien plus précaire et d'autant plus inacceptable. Mais elle est peu connue et il est évident que comme les marchands de sommeil , propriétaires d'ateliers clandestins, et commercants et passeurs peu scrupuleux ,en Europe, ici aussi la misère humaine est exploitée... mais je ne crois pas que les autorités soient si bienveillantes et tolérantes que cela... bien au contraire, mais elles ont de nombreux kilomètres de côtes et de frontières à garder et pas tant de moyens, surtout quand s'ajoutent a leurs taches d'empêcher les trafics de drogue en tous genres.

F. Clemente (31-08-2006 18:01:03)

J'ai lu cet article avec un grand intérêt. Je le trouve très intéressant et on y apprend beaucoup de choses sur cette histoire si délicate à traiter. Est-il vrai que le métissage brésilien est lié au fait que les Portugaises restaient dans leur pays, à la différence des Espagnoles ?

Alex-J. (17-05-2006 16:28:28)

Bravo pour ce fabuleux dossier sur l'esclavage. C'est en tout cas ma prof d'histoire qui va etre contente!!

florent (11-05-2006 16:46:02)

Tres brillant article. J'ai cependant du mal à m'expliquer comment en 1848 la France a aboli l'esclavage sans donner le droit de vote à tous les citoyens...Peut être pourrez-vous m'éclairer ? Herodote.net répond :
La IIe République a appliqué le suffrage universel pour tous les adultes de sexe masculin (conformément aux idées de l'époque).

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