1948 à 2006 - Israël et ses voisins : imbroglio démographique - Herodote.net

1948 à 2006

Israël et ses voisins : imbroglio démographique

Sur un territoire de moins de 30.000 km2 (la superficie de la Bretagne), Israël et les territoires palestiniens témoignent d'un incroyable imbroglio démographique qui rend inextricable la solution politique au conflit israélo-arabe.

D'un côté, un territoire de 20.620 km2, dont la population s'élève à 5,8 ou 6,2 millions d'habitants en 2000 selon les estimations. Cette population a enregistré, depuis l'indépendance d'Israël en 1948, une croissance démographique remarquable : elle s'est multipliée par 4,5 en 50 ans, sous l'effet d'un mouvement naturel important et d'un mouvement migratoire élevé.

De l'autre, des populations palestiniennes très majoritairement musulmanes, équivalentes en nombre à la population juive (en 2000). Éclatées entre plusieurs statuts et territoires, elles présentent des comportements démographiques disparates et une fécondité qui rejoint par endroits les records mondiaux.

D'après Gérard-François Dumont in : Les populations du monde, Paris, Éditions Armand Colin, deuxième édition, 2004.
Un croît naturel exceptionnel

Israël, avec un taux de mortalité infantile de 8 pour mille naissances et une espérance de vie moyenne à la naissance de 78,6 ans, ce qui implique un système sanitaire très évolué, peut être considéré comme ayant terminé sa transition démographique.

Or, Israël compte l'indice de fécondité le plus élevé des pays ayant une mortalité infantile inférieure à dix pour mille naissances, soit 2,9 enfants/femme, donc au-dessus du seuil de remplacement des générations. En outre, Israël est le seul pays à longévité proche de 80 ans dont le taux de natalité dépasse 20 pour mille habitants.

La seule explication possible d'un tel niveau de fécondité semble être l'environnement culturel et géopolitique dans lequel se trouve Israël. L'importance du contexte religieux est d'ailleurs établie par les chiffres précisant la fécondité différentielle en Israël.

La population d'Israël est notamment composée de trois types d'immigrants juifs :
- Les Juifs originaires des pays germaniques et slaves, les ashkénazes, représentent, avec leurs descendants, 35 % de la population totale d'Israël, sans compter ceux de l'ex-U.R.S.S.
- Les Juifs originaires des pays méditerranéens, les séfarades, représentent 32 % de la population d'Israël.
- Les Juifs originaires de l'ex-U.R.S.S. composent 17 % de la population.
- Le reste de la population d'Israël, soit 16 %, donc un million de personnes en l'an 2000 (contre 156 000 en 1948 après le départ de 360 000 «déplacés» lors de la première guerre israélo-arabe), n'est pas de confession juive : souvent désignés comme des Palestiniens de citoyenneté israélienne, ce sont des Arabes, et leur descendance, demeurés en 1948 sur le territoire attribué à l'État d'Israël par la résolution de l'ONU. Cette population représentait environ 60 % de la population totale en 1948. Ces Israéliens par la citoyenneté sont en majorité de confession musulmane, mais comprennent également des chrétiens et des Druzes.

La fécondité de ces différents groupes et à l'intérieur de ces groupes est différenciée. Au sein de la population «juive», soit 84 % de la population d'Israël, les chercheurs distinguent différents niveaux de religiosité : les «ultra-orthodoxes», estimés à 7 % de la population juive, les «orthodoxes», à 18 % de la population juive, et les «laïcs et religieux modérés» qui forment la grande majorité de la population juive (75 %).

Une étude indique pour la population juive ultra-orthodoxe une fécondité deux fois et demie supérieure à la moyenne nationale. Au sein de la population des Arabes de citoyenneté israélienne, la fécondité est également fort différenciée selon la religion : celle des musulmans est estimée à 4,5 enfants/femme (toujours en l'an 2000), celle des Druzes à 3,2 enfants/femme et celle des chrétiens arabes à 2,4 enfants/femme.

On considère que la fécondité moyenne en Israël ne descendra pas au-dessous de 2,5 enfants/femme d'ici 2020. Portée par une croissance naturelle remarquable, la population d'Israël est également dynamisée par d'importantes vagues migratoires.

D'importantes vagues migratoires

La première vague migratoire juive vers le Proche-Orient est en fait antérieure à la création de l'État d'Israël et correspond à l'espoir caressé depuis la destruction de Jérusalem par Titus en 70. Depuis cette année 70, le peuple juif, dispersé dans le monde, entretient cet espoir : «L'an prochain à Jérusalem». Il prend forme à la fin du XIXe siècle avec une première émigration vers l'actuel territoire d'Israël. Elle est stimulée par la publication de L'État juif en 1896, livre dans lequel Theodor Herzl affirme l'existence d'une nation juive et la nécessité pour celle-ci de retrouver une patrie.

En 1905, Chaïm Weizmann, qui deviendra en 1949 le premier président de l'État d'Israël, crée le Fonds national juif pour acheter des terres en Palestine. L'émigration de retour s'amplifie et enregistre une deuxième vague migratoire après la déclaration Balfour de novembre 1917.

Une troisième vague migratoire des Juifs vers le Proche-Orient suit la création de l'État d'Israël le 14 mai 1948.

Nombre de juifs quittent des pays arabes ou asiatiques, soit selon les estimations pour la période 1948-1975 : 250 000 du Maroc, 130 000 de l'Iran, 75 000 de l'Egypte, 60 000 de l'Irak, 56 000 de la Tunisie, 35 000 de la Libye, 26 000 de la Syrie, 25 000 de la Turquie, 15 000 de l'Algérie, 7 000 d'Aden, et 6 000 du Liban. D'autres juifs viennent des différents pays d'Europe, les chiffres les plus élevés concernant la Roumanie, 270 000, et la Pologne, 156 000.

En dehors des pays communistes où, jusqu'à la chute de l'Empire soviétique, l'émigration est étroitement contrôlée, le reste du monde participe également à ce mouvement, et cette diversité des pays de départ a des effets politiques dans le pays d'arrivée, qui ne peuvent être parfaitement détaillés. En effet, dans les statistiques de l'immigration, les noms des pays ne sont pas cités, car la censure israélienne interdit de nommer le pays de départ des bénéficiaires de la loi du retour.

La fin du XXe siècle connaît en outre trois nouvelles vagues migratoires partiellement différentes, celle des juifs d'URSS, celle des Falashas, juifs originaires d'Éthiopie, puis celle des juifs de l'ex-URSS L'État d'Israël a toujours conservé de facto d'étroites relations diplomatiques avec l'URSS qui avait approuvé à l'ONU. sa création. Dans les années 1970, Israël obtient la possibilité d'accueillir environ 150.000 juifs originaires d'URSS, recevant ainsi sa quatrième vague migratoire depuis la fin du XIXe siècle.

Puis, dans les années 1980, les troubles civils qui se manifestent en Éthiopie mettent en évidence les risques rencontrés par une population descendant de Juifs établis depuis très longtemps dans ce pays. Israël organise alors l'émigration par voie aérienne de ces Falashas. En réalité, cette opération entraîne des résultats paradoxaux pour une immigration religieuse. En effet si, au titre de la Loi fondamentale de l'État d'Israël, l'immigration et la naturalisation automatique de toute personne pouvant justifier d'un grand-parent juif sont autorisées, il s'est trouvé que, parmi les Falashas amenés en Israël, certains étaient en fait musulmans.

La loi du retour débouchait ainsi sur ce que le quotidien Le Monde a appelé «une ironie de l'histoire du sionisme : les Arabes israéliens, qui sont en réalité des Palestiniens restés sur leurs terres lors de la création de l'État juif en 1948 ne peuvent faire venir leurs cousins de la bande de Gaza ou de Cisjordanie, mais l'Agence juive, organisme quasi-officiel, recrute des musulmans venus de pays lointains.».

Avec la vague migratoire des Juifs d'URSS, puis de l'ex-URSS, une question semblable se pose. Dès que M. Gorbatchev, en 1990, ouvre aux juifs les vannes de l'émigration, des centaines de milliers d'entre eux affluent en Israël. Cette immigration s'effectue suivant un parcours triangulaire, car il n'y avait pas de ligne aérienne directe entre Moscou et Tel Aviv. Les émigrants passent généralement par Budapest et en profitent quelquefois pour bifurquer sur d'autres destinations, comme les États-Unis. L'importance que revêt cette migration pour les autorités d'Israël est soulignée par la décision du Grand Rabbin d'autoriser les vols de la compagnie nationale israélienne El Al les jours de sabbat et des fêtes juives. À l'aéroport de Lod, une banderole portant la mention «Exodus 90», accueille les arrivants.

Dans les années 1990, environ 700.000 juifs soviétiques sont ainsi arrivés en Israël. Dans un premier temps, personne n'a mis en doute qu'il s'agissait bien d'une immigration religieuse. Puis les Israéliens ont découvert une forte différence entre la première vague des années 1970, très imprégnée de judaïcité, et la seconde vague des années 1990, beaucoup moins pratiquante. Il était évidemment exclu d'effectuer un contrôle au pied de la passerelle, mais une enquête réalisée à l'automne 1994 conclut que près d'un tiers des cinq cent mille «juifs» alors arrivés de l'ex-URSS à cette date ne répondait pas aux critères religieux justifiant cette qualité.

Forte de ses dynamiques naturelle et migratoire, la population d'Israël connaît un taux annuel de croissance élevé, le plus souvent supérieur à 2 % depuis 1950. Stimulé par la vague migratoire la plus intense consécutive à la reconnaissance de l'État d'Israël en 1948, le taux annuel moyen de croissance des années 1950 s'est même élevé à 5,1 %.

Quant à l'évolution démographique future, elle est évidemment dépendante des niveaux à venir de la fécondité et des migrations. Concernant la première, la question se pose de savoir si la fécondité d'Israël va rester une exception démographique, tandis que la composition de la population semble se diversifier après une croissance de l'immigration non-juive. Le Bureau central de statistiques d'Israël a d'ailleurs créé le concept de «population juive étendue» regroupant les juifs, les chrétiens non arabes et les individus sans religion déclarée, distinguant cet ensemble de la population arabe vivant en Israël.

Les spécificités des territoires palestiniens

Outre ceux vivant en Israël ou dans des pays étrangers, les Palestiniens habitent dans deux territoire principaux:

– Le premier, la Cisjordanie, 5.640 km2, y compris Jérusalem-Est (67 km2) a été officiellement incorporé en 1948 au Royaume hashémite de Transjordanie, donnant naissance au Royaume de Jordanie. Mais la Jordanie, face aux risques de déstabilisation de son propre territoire, où vivent de nombreux réfugiés palestiniens, ne tient pas à garder ce territoire qui fut occupé par Israël après la guerre israélo-arabe de juin 1967. À cette même date, Israël annexe la partie orientale de Jérusalem, mettant sous son autorité la ville divisée en 1948 en Jérusalem-Ouest et Jérusalem-Est.

– Le second territoire palestinien, la bande de Gaza (380 km2), non contigu à la Cisjordanie, a été placé en 1948 à titre provisoire sous administration égyptienne, puis est resté occupé par Israël de la guerre de 1967 à la mise en ouvre des accords d'Oslo (1992) décidant de le confier à l'Autorité palestinienne.

Les évolutions des deux ensembles palestiniens sont diversifiées.

– Cisjordanie

En Cisjordanie, le taux d'accroissement des années 1950 demeure faible en raison de taux de mortalité encore élevés. Après la guerre de 1967, la Cisjordanie perd des habitants, car nombre d'entre eux fuient l'occupation israélienne notamment vers la Jordanie et le Liban.

Depuis 1970, le taux de croissance ne cesse de s'élever en raison d'une mortalité abaissée par des conditions sanitaires améliorées et d'une natalité portée par une haute fécondité et par une composition de la population particulièrement jeune. Ainsi, en 2000, l'indice de fécondité est estimé à 5 enfants/femme, en baisse par rapport aux décennies précédentes, dans un pays dont l'espérance de vie à la naissance est de 72 ans, le taux de mortalité infantile de 22 décès pour mille naissances, et le taux de mortalité de 4 pour mille.

En conséquence, le taux de natalité s'élève à 36 pour mille, un taux presque aussi important que dans certaines phases prétransitionnelles et le taux d'accroissement naturel à 3,2 %, chiffre élevé pour un territoire dont les conditions de mortalité se sont améliorées. Ce chiffre est deux fois et demi supérieur à celui d'Israël. Aussi, depuis 1970, la population de la Cisjordanie s'est multipliée par trois, augmentant de 0,69 million d'habitants à 2 millions d'habitants sous l'effet du mouvement naturel et dans le contexte d'un maelström migratoire.

– Gaza

Les croissances démographiques de la Cisjordanie, qui paraissent déjà exceptionnelles, sont en fait dépassées à Gaza. Certes les conditions de mortalité y sont un peu moins favorables qu'en Cisjordanie, avec une espérance de vie à la naissance de 70,8 ans (en 2000) et un taux de mortalité infantile de 26 pour mille naissances.

Gaza compte un des niveaux de fécondité les plus élevés du monde - 6,6 enfants/femme en 2000 - et le plus élevé au monde compte tenu d'un niveau relativement faible de mortalité infantile. Gaza est donc, plus encore que la Cisjordanie, une exception démographique.

Le taux de natalité y dépasse 40 pour mille habitants et le taux annuel d'accroissement naturel 3,9 %. En conséquence, la population de Gaza s'est multipliée par 4,6, augmentant de 245 000 habitants en 1950 à 1 132 000 en 2000.

NDLR : cette explosion démographique tient à ce que l'organisme onusien en charge des réfugiés palestiniens (UNRWA) considère comme un réfugié chaque habitant de l'enclave, né ou à naître, et le prend aussitôt sous son aile sa vie durant. Les couples n'ont dans ces conditions aucune raison de se priver d'enfanter.

Divergences et convergences des densités

L'addition des deux Territoires palestiniens indique une population de plus de trois millions d'habitants sur 6.020 km2, soit une densité de 524 habitants/km2, supérieure à celle d'Israël qui est légèrement inférieure à 300 habitants/km2.

Néanmoins, la divergence est grande entre Gaza, dont la densité s'élève à près de 3.000 habitants/km2, autrement dit celle d'une agglomération urbaine, et la Cisjordanie, dont la densité avoisine 360 habitants/km2, soit un chiffre qui n'est pas considérablement supérieur à celui d'Israël. On peut même le juger inférieur dans la mesure où la grande majorité du peuplement d'Israël se concentre dans la moitié nord du pays, notamment dans l'étroite bande côtière entre la Cisjordanie et la mer Méditerranée, où se trouve la principale agglomération économique d'Israël, Tel-Aviv-Jaffa, près de 400.000 habitants, tandis que le sud du pays, comprenant le Néguev, est très peu peuplé. L'autre ville importante, Jérusalem, compte 450 000 habitants juifs et environ 220.000 non-juifs, ces derniers résidant essentiellement à Jérusalem-Est.

Demeurent en suspens la question des réfugiés palestiniens provisoirement établis en Jordanie, au Liban ou plus généralement dans le Moyen-Orient ainsi que la question des juifs résidant en Cisjordanie et à Gaza, et des Palestiniens résidant en Israël sans en avoir la citoyenneté. Il est donc difficile de prévoir comment va évoluer la répartition du peuplement du Proche-Orient, car elle dépend aussi de l'attitude des diasporas juive et palestinienne comme des évolutions géopolitiques.


Épisode suivant Voir la suite
Israël et la Palestine aujourd'hui
Publié ou mis à jour le : 2017-10-23 11:33:08

 
Seulement
20€/an!

Des cadeaux
pleins d'Histoire

La boutique d'Herodote.net, ce sont des idées de cadeaux pour tous ceux qui aiment l'Histoire

Voir la boutique

Histoire & Civilisations
est partenaire d'Herodote.net


L'Antiquité classique
en 36 cartes animées


Nos utopies
Le blog de Joseph Savès