7 mai 2010

Homo sapiens convole avec Néandertal

Dans une étude publiée par la revue Science le 7 mai 2010, une équipe internationale de généticiens a révélé que des croisements ont eu lieu au Proche-Orient entre les hommes de Néandertal et des Homo sapiens venus d'Afrique.

Des croisements ont aussi eu lieu entre Homo sapiens et un cousin de Néandertal, l'homme de Denisova (Sibérie). Il en résulte que les Européens, les Asiatiques et les Océaniens seraient tous porteurs de gènes néandertaliens ou dénisoviens. Les Africains - aussi bien les Khoisans à peau cuivrée que les Noirs - en seraient quant à eux exempts du fait d'un lien exclusif avec Homo sapiens, notre ancêtre commun.

En parvenant à caractériser le génome à des dates très reculées, l'équipe conduite par le Suédois Svante Pääbo a ouvert aux préhistoriens de nouvelles voies de recherche très prometteuses. Depuis lors, année après année, les généticiens de différents pays enchaînent les révélations sur nos liens avec Néandertal.

André Larané, avec l'aimable contribution de Jean-Marc Simonet

Un aventurier de la recherche

Svante Pääbo, né en 1955, est le fils du Nobel de médecine Sune Bergström. Jeune chercheur, il fit la couverture de la revue Nature en 1985 pour avoir réussi à extraire des gènes de momies égyptiennes et caractérisé une partie de leur ADN (acide désoxyribonucléique).

Svante Pääbo et son équipe à l'Institut Max Planck (Leipzig)Là-dessus, dans son propre laboratoire, à Munich, il a été sollicité en 1993 pour étudier Ötzi, un chasseur d'il y a 5300 ans découvert dans un excellent état de conservation, dans un glacier entre l'Autriche et l'Italie. Une scientifique italienne, au sein de son équipe, découvrit que sa séquence d'ADN mitochondrial était à peu de chose près identique à la nôtre.

L'idée vint alors au chercheur de se pencher sur l'homme de Néandertal, disparu il y a plus de 30 000 ans. Mais les techniques disponibles ne lui permettaient encore que de décrypter l'ADN contenu dans les mitochondries, les « centrales énergétiques » des cellules, sans pouvoir atteindre celui du noyau.

Or, l'ADN mitochondrial, qui n'est transmis que par les femmes, ne donne des informations que sur les lignées maternelles. Sur la base de ces informations, Svante Pääbo en conclut qu'il y aurait eu « peu ou pas de croisements » entre Néandertal et nous.

En 1997, il prend la direction du tout nouveau département de génétique 
de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste à Leipzig, en Allemagne, qui travaille sur le décryptage du génome humain.

Il souhaite poursuivre ses recherches sur Néandertal. Mais les difficultés sont immenses car l'ADN est souvent désintégré en minuscules fragments. Il est également contaminé par celui des champignons ou des bactéries sans parler des chercheurs eux-mêmes.

En 2006, grâce à un budget conséquent, Svante Pääbo s'équipe de machines ultra-rapides qui permettent de traiter simultanément non plus 96 mais 200 000 fragments d'ADN à la fois. Il peut lancer pour de bon le programme de séquençage.

Son équipe arrive à extraire de l'ADN nucléaire, y compris sur des ossements de quelques centaines de milliers d'années. 

Elle travaille sur différents os fossiles dont trois os de femmes néandertaliennes vieux de 38 000 à 44 000 ans, recueillis dans la grotte de Vindija (Croatie), dont elle reconstitue 60% du génome. Elle le compare à celui des hommes actuels.

Les premiers résultats tombent au bout de quatre ans.

Dans le même temps, l'équipe identifie aussi une sous-espèce à partir de minuscules ossements (deux molaires et une phalange) découverts dans les années 2000 dans la grotte de Denisova, dans l'Altaï (Sibérie du sud).

Cet homme de Denisova, sur lequel on n'a pas plus d'informations, descendrait d'un ancêtre commun avec Homo neanderthalensis et Homo sapiens, il y a un million d'années. Il se serait séparé des Néandertaliens de l'Est il y a 425 000 ans...

Grotte de Denisova, dans les monts de l'Altaï (Russie), DR

Les amours fécondes de Cro-Magnon et Néandertal

Enfin vient en 2010 la sensationnelle publication dans Science des résultats concernant Néandertal. L'équipe de Leipzig montre que celui-ci, tout comme l'homme moderne (Homo sapiens), était porteur du gène FOXP2 associé au langage articulé. Il était donc bien doué de la parole.

Dans la foulée, en contradiction avec leurs premières études sur l'ADN mitocondrial, les chercheurs mettent en évidence des croisements entre Néandertal et Homo sapiens, preuve que les deux groupes étaient interféconds.

- mariages féconds au Moyen-Orient :

Ces croisements ont pu avoir lieu au Proche-Orient, il y a environ 80 000 à 70 000 ans, quand des groupes de Néandertaliens sont arrivés d'Europe. Si l'on en croit les scénarios des généticiens de Munich, ils y ont rencontré les Homo sapiens archaïques arrivés il y 150 000 ans environ, en provenance d’Afrique.

En nombre très restreint - quelques dizaines ou centaines de milliers au maximum, les uns et les autres ont cohabité pendant près de trente mille ans sur cet espace en partageant les mêmes techniques de type moustérien (d'après le site néandertalien du Moustier, en Dordogne).

- parties triangulaires en Asie :

Partis du Moyen-Orient, les Homo sapiens métissés de Néandertaliens ont occupé toute l'Asie. Ils ont pu  à cette occasion copuler avec l'homme de Denisova comme le démontre la présence de ses gènes chez certains Asiatiques actuels.

Il s'ensuit que le génome des peuples d'Océanie et en particulier des Papous comporterait 3 à 6% de gènes denisoviens ! Plus surprenant encore, les Tibétains ont acquis un gène denisovien qui améliore le transport de l'oxygène dans le sang, ce qui leur a facilité la vie en altitude.

- bouderies en Europe :

Les Homo sapiens du Moyen-Orient ont aussi gagné le continent européen il y a environ 40 000  à 46 000 ans, peut-être en plusieurs vagues. Ils se sont établis dans les régions épargnées par les glaces, notamment en France et en Espagne, où on les connaît sous le nom de Cro-Magnon. Ils sont à l'origine des cultures caractéristiques du Paléolithique supérieur, à commencer par l'aurignacien.

Les Néandertaliens présents en Europe à ce moment-là ont-ils copulé avec les nouveaux-venus ? Pour l'équipe de Leipzig, rien n'est moins sûr car les Européens actuels ont autant de gènes néandertaliens que les Asiatiques et les Océaniens mais pas plus. La cohabitation entre Néandertal et Cro-Magnon a duré quelques milliers d'années avant que ne s'éteigne le premier, très certainement du fait d'une fécondité insuffisante.

- trente mille ans plus tard :

Des croisements initiaux entre Homo sapiens et Néandertal résulte la présence de 1 à 4% de gènes issus de Néandertal dans le génome des Européens et des Asiatiques actuels (note). Comme ce ne sont pas les mêmes gènes néandertaliens qui se retrouvent d'un individu à l'autre, nous perpétuerions au total environ 30% du patrimoine génétique de Néandertal !

De nouvelles révélations confirment et renforcent ces hypothèses. En 2016, à l'Institut Pasteur, Lluis Quintana-Murci et ses collaborateurs « apportent la preuve, entre autres, que, grâce à certains gènes hérités des Néandertaliens, les Européens résistent bien aux infections et globalement mieux que les Africains » (note). Cela dit, ces même gènes peuvent aussi être source d'allergies. Et tous les gènes hérités des Néandertaliens ne nous seraient pas bénéfiques...

Ces découvertes donnent à penser que Néandertal et Homo sapiens ne seraient pas à proprement parler des espèces différentes. Il faudrait alors ne plus parler d'Homo sapiens et d'Homo neanderthalensis mais d'Homo sapiens sapiens et d'Homo sapiens neanderthalensis !

Unité et mutations

Les découvertes des généticiens éclairent et approfondissent la connaissance de notre espèce, complaisamment baptisée Homo sapiens (l'« Homme qui sait » en latin). Elles témoignent de sa profonde unité et d'une proximité plus grande qu'on ne l'a cru avec Néandertal, du fait de l'interfécondité entre les deux groupes (note).

Comme tous les êtres vivants, nous nous caractérisons par l'ADN constitutif de nos cellules. Quand celles-ci se régénèrent, elles doivent répliquer l'ADN. Cette réplication se déroule un nombre incalculable de fois et entraîne de temps à autre des « erreurs ». La plupart sont réparées par l'organisme. Les autres s'avèrent soit létales et stériles, soit neutres ou bienveillantes.

Dans ces derniers cas, on a affaire à des « mutations génétiques ». Ces mutations sont le vecteur de la sélection naturelle théorisée par Charles Darwin : les individus porteurs des mutations les plus avantageuses dans un environnement donné tendent à se multiplier plus vite que les autres dans cet environnement.

De cette façon sont nées les différences les plus évidentes que nous observons entre les populations humaines (peau, cheveux, morphologie etc). Ces différences sont dites usuellement « raciales »... même si le terme de race est réprouvé en Europe de l'Ouest depuis qu'il a été employé à contresens par les idéologues de la fin du XIXe siècle et bien sûr les nazis pour désigner des catégories imaginaires, hiérarchisées et d'essence culturelle (« race juive » ou « race aryenne » par exemple).

À quoi pouvait ressembler l'Homo sapiens des origines ? Peut-être aux derniers Aborigènes d'Afrique (Khoisans, Pygmées, Hottentots) : petite taille et teint cuivré.

Les différenciations actuelles ont pu naître de mutations génétiques relativement récentes, il y a moins de 30 000 ans, avec l'apparition de noirs dans le delta du Niger, et l'apparition en Eurasie de blancs (Européens, Orientaux, Aïnous du Japon), de jaunes et également de noirs (Dravidiens de l'Inde et Mélanésiens d'Océanie) etc. Des analyses génétiques de 2008 indiquent par exemple que les yeux bleus remontent à guère plus de 8 000 ans !

Tout cela compose une espèce unique avec le charme de la variété.

Publié ou mis à jour le : 2020-05-18 17:07:02

 
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