15 décembre 1995

L'arrêt Bosman introduit la spéculation dans le foot

Les footballeurs, des travailleurs comme les autres ? Telle est, en résumé, la question à laquelle la Cour de Justice des Communautés Européennes (CJCE) dut répondre le 15 décembre 1995. Sans en avoir conscience, les juges donnèrent un puissance coup d'accélérateur à la financiarisation du football en autorisant les clubs à recruter des joueurs dans la plupart des pays européens et même africains.

Yann Coz

Entrée à pas comptés de l'argent dans le sport

Pour comprendre les enjeux, il convient de partir de ce qui différencie un sportif professionnel d’un travailleur en entreprise. Leur carrière étant particulièrement brève, les sportifs n'ont pas de contrats à durée indéterminée, ce qui est pour eux un avantage : jusqu’aux années 1960, voire 1970 dans certains pays, les joueurs étaient liés à vie à leur club et celui-ci pouvait les transférer à volonté (une pratique qui a encore cours aux États-Unis dans certains sports).

D’autre part, l’organisation des championnats fait que les sportifs ne sont pas libres de rompre leur contrat comme n’importe quel travailleur. Ils sont tenus d’aller au bout du contrat, sauf cas très particulier, et sauf accord de leur employeur. Ils sont ainsi assurés de conserver leur salaire initial... y compris si leurs performances ont décliné.  Par ailleurs, si un club souhaite engager un joueur qui a encore plusieurs années de contrat avec un autre club, il doit en général négocier une indemnité de transfert avec ce dernier.

Les dates auxquelles les joueurs peuvent signer des contrats sont limitées dans l'année car il ne s'agit pas de déstabiliser  les équipes par des départs et des arrivées incessants. Enfin, last but not least, avant 1995, les équipes de football professionnelles ne pouvaient aligner que trois joueurs d’une nationalité différente sur le terrain.

C’est dans ce contexte que s'est nouée l’affaire Bosman, du nom de Jean-Marc Bosman, joueur belge du RFC Liège. Celui-ci souhaitait à la fin de son contrat rejoindre Dunkerque en deuxième division française. Liège demanda donc une compensation financière au club français puis, la situation s’envenimant, Jean-Marc Bosman fut suspendu par son club liégeois et empêché ainsi de jouer pendant une saison.

Dès lors, le litige gagna les prétoires et la cour d’appel de Liège posa à la CJCE (aujourd'hui Cour de Justice de l'Union Européenne) deux questions préjudicielles : le traité de Rome de 1957 permet-il « qu'un club de football puisse exiger et percevoir le paiement d'une somme d'argent à l'occasion de l'engagement d'un de ses joueurs arrivé au terme de son contrat par un nouveau club employeur » et d’autre part « que les associations ou fédérations sportives nationales et internationales puissent prévoir dans leurs réglementations respectives des dispositions limitant l'accès des joueurs étrangers ressortissants de la Communauté européenne aux compétitions qu'elles organisent ? ».

Rappelons que la CJCE/CJUE ne se prononce en général pas sur le fond des affaires mais sur la compatibilité de normes nationales au droit européen. Sa réponse tomba le 15 décembre 1995 :

« 1) L'article 48 du traité CEE s'oppose à l'application de règles édictées par des associations sportives, selon lesquelles un joueur professionnel de football ressortissant d'un État membre, à l'expiration du contrat qui le lie à un club, ne peut être employé par un club d'un autre État membre que si ce dernier a versé au club d'origine une indemnité de transfert, de formation ou de promotion.

2) L'article 48 du traité CEE s'oppose à l'application de règles édictées par des associations sportives selon lesquelles, lors des matches des compétitions qu'elles organisent, les clubs de football ne peuvent aligner qu'un nombre limité de joueurs professionnels ressortissants d'autres États membres. »

Le 1) ne surprit personne car l’indemnité de transfert pour les joueurs ayant achevé leur contrat était alors déjà en cours de disparition. Mais c’est le 2) qui révolutionna le monde du football en mettant un terme au nombre maximal de joueurs non-nationaux dès lors qu’ils étaient ressortissants européens.

Quelques années plus tard, en 2002-2003, une série d’arrêts sont venus élargir encore la portée de cet article en assimilant aux ressortissants de l’Union européenne les sportifs d’États ayant signé des accords d’association avec l’UE, soit la plupart des pays africains. Dès lors, la règle limitant le nombre de footballeurs extra-communautaires à trois ne s’appliqua pratiquement plus qu'aux sportifs sud-américains.

Ainsi, en dotant les sportifs des droits de tous les travailleurs européens dans une affaire qui n’était pas un affrontement de multimillionnaires du football, mais concernait les championnats « inférieurs », la justice européenne bouleversa toute l’économie du sport et fit du football et du marché des transferts un gigantesque casino.

Une mondialisation accélérée du sport

Ce n'est pas pour autant avec l’arrêt Bosman que débuta le « sport-business ».

Juan Antonio Samaranch, homme d’argent s’il en est, président du Comité International Olympique dès 1980, fit attribuer en 1990 les Jeux Olympiques d’été de 1996 à Atlanta, dont le principal mérite est d’abriter le siège de Coca-Cola, l’un des principaux sponsors des Jeux, là où tout le monde attendait Athènes, pour le centenaire des Jeux de l’ère moderne.

Dans le foot, Silvio Berlusconi racheta le Milan AC en 1986 et fit venir à grands frais les trois magiciens hollandais Marco Van Basten, Ruud Gullit et Frank Rijkaard grâce auxquels il remporta notamment deux coupes d’Europe des clubs champions (l’ancêtre de la Ligue des champions). Par la suite, il s’appuya sur sa réussite sportive pour entrer en politique. Côte français, c’est en 1993 la victoire en coupe d’Europe de l’Olympique de Marseille présidé par Bernard Tapie, l’incarnation même du businessman des années 1980, qui marqua l’entrée dans une nouvelle ère.

Cependant, le contexte de mondialisation accélérée de l’économie de la fin des années 1990 et des années 2000 fait que l’arrêt Bosman marque bien une inflexion. En effet, l’explosion des recettes liées aux droits télévisuels, tant dans les pays où se jouent le championnat qu’à l’étranger, notamment en Asie, permeirent aux clubs les plus puissants de se livrer à une compétition sans retenue pour les meilleurs joueurs.

En 2000, le Real Madrid enleva ainsi le Portugais Luis Figo à son ennemi juré, le Barça de Barcelone pour 62 millions d’euros puis, en 2001, Zinédine Zidane à la Juvenus de Turin pour 75 millions d’euros : ce fut la grande époque des « Galactiques » (surnom des Madrilènes) qui raflaient tout sur leur passage. À leur suite, on vit bientôt apparaître des équipes ne comptant que peu ou pas du tout de joueurs nationaux. En 1999, Chelsea fut le premier club professionnel à faire jouer onze titulaires étrangers.

La détection de talents devint en revanche un enjeu majeur pour les clubs, dont certains se spécialisèrent dans l’acculturation de joueurs prometteurs d’autres continents avant de les revendre à de plus grands clubs. L’afflux d’argent provoqua aussi des dérives. De nombreux jeunes Africains ou Sud-Américains furent attirés par des intermédiaires douteux en Europe dans des conditions scandaleuses, sans jamais percer au haut niveau.

Où sont les supporters ?

Les équipes des grands clubs n'ont plus d'attache territoriale ou nationale et, de plus en plus, il en est de même de leurs supporters ! Les fans des clubs Arsenal, Liverpool, Tottenham, Real, Barça, PSG... se recrutent dans le monde entier et l'on peut imaginer un jour ces clubs réduits à une marque mondialiséée !

Le mercato, la grande foire annuelle

Aujourd'hui, les enjeux liés aux transferts se matérialisent lors de la période au cours de laquelle les transferts sont autorisés – encore que des négociations plus ou moins secrètes aient lieu tout au long de l’année. Ce « mercato » a lieu à l’intersaison, en été, mais il s’achève bizarrement en général après le début des championnats (ainsi le 31 août 2021). Une « session de rattrapage » en hiver permet aux clubs de compléter leur effectif de manière très ponctuelle mais demeure très secondaire.

Par bien des aspects, le mercato d’été ressemble aux foires médiévales : retour chaque année aux mêmes dates, ferveur religieuse ou presque, excès commerciaux, divertissement… On voit maintenant des émissions sportives qui lui  sont consacrées. Il devient un spectacle en lui-même avec autant de rebondissements qu’un match (ainsi avec à l'été 2021 les rumeurs sur un transfert de Kylian Mbappé du Paris Saint-Germain au Real Madrid).

Vu les enjeux, on pourrait s’attendre à ce que le marché des transferts réponde à une logique économique. Leur montant est déterminé par deux, voire trois, critères : d’une part le niveau du joueur, évidemment (auquel s’ajoute son exposition médiatique), d’autre part le nombre d’années restant à courir à son contrat et enfin l’éventuelle possibilité de le revendre, c’est-à-dire son âge. En réalité, et c’est ce qui fait l’intérêt du spectacle qu’est ce mercato, la logique cède le pas à l’irrationnel : tractations occultes entre clubs et agents des joueurs, urgences nées d'une blessure sur le terrain (Panic buying), effets d’imitation, volonté de se concilier les supporters en recrutant un joueur populaire, affinités personnelles avec l’entraîneur… sont autant d’éléments qui font du mercato un spectacle imprévisible et quelque peu divertissant.

À terme, l’arrêt Bosman a entraîné une augmentation du niveau de jeu moyen des clubs ; il a aussi contribué à donner leur chance aux joueurs issus de petits pays qui peuvent plus facilement intégrer une grande équipe mais il a aussi entraîné une homogénéisation du football, chaque club européen pratiquant un jeu assez comparable, avec une concentration des meilleurs joueurs entre les clubs les plus riches. Les petits clubs, qui pouvaient faire la surprise en coupe d’Europe dans les années 1980-90 ne le peuvent plus aujourd’hui. Et surtout, l’économie du football post-Bosman est insoutenable financièrement, comme la crise du covid-19 l’a fait apparaître. Le salaire astronomique de Lionel Messi a ainsi largement plombé les finances du Barça. Désormais seuls s'en sortent les clubs propriétés de milliardaires ou d’États pétroliers, à la notable exception du Bayern de Munich, qui a su adapter sa tradition de club familial aux nouvelles circonstances. L’impression générale est celle d’un système devenu fou, entraîné dans un endettement sans fin.

Les mégatransferts valent-ils la peine ?

En 2021, la barrière des 100 M€ a été franchie à deux reprises avec les transferts du Belge Romelu Lukaku et de l'Anglais Jack Grealish. Ce 1er septembre, le PSG a refusé le montant record de 200 M€ pour le transfert de Kylian Mbappé au Real Madrid...
Le retour sur les dix plus gros transferts de ces dernières années laisse pourtant dubitatif : cinq  peuvent être considérés comme au mieux des demi-succès au vu des attentes exprimées lors de la signature : Neymar au PSG, Philippe Coutinho, Antoine Griezmann et Ousmane Dembele à Barcelone – club spécialiste des transferts ratés –, Cristiano Ronaldo à la Juventus Turin et Eden Hazard au Real Madrid, voire celui Paul Pogba à Manchester United. À un niveau inférieur, les supporters rennais ont encore le souvenir cuisant du transfert pour 150 millions de francs en 2000 du Brésilien Severino Lucas, qui ne confirma jamais les espoirs placés en lui.

Publié ou mis à jour le : 2021-09-14 17:48:20

 
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