5 mai 1988 - 4 novembre 2018 - Du drame d'Ouvéa au référendum - Herodote.net

5 mai 1988 - 4 novembre 2018

Du drame d'Ouvéa au référendum

Le 5 mai 1988, l'armée française donne l'assaut à des preneurs d'otages kanaks (note), sur l'île d'Ouvéa, une dépendance de la Nouvelle-Calédonie. 19 ravisseurs sont tués, soit la moitié du groupe environ. Les otages sortent quant à eux tous vivants de la grotte où ils avaient été confinés. L'armée déplore la mort de deux de ses hommes.

Trois jours plus tard, le 8 mai, le deuxième tour de l'élection présidentielle donne une large victoire au président sortant François Mitterrand (gauche) sur son Premier ministre Jacques Chirac (droite).

Le drame d'Ouvéa est l'acmé des revendications indépendantistes en Nouvelle-Calédonie. Il va aboutir cinquante jours plus tard, le 26 juin 1988, aux accords de Matignon (d'après l'hôtel Matignon, résidence du Premier ministre de la France). Ils sont complétés le 20 août 1988 par un texte signé rue Oudinot, au ministère de l'Outre-Mer. Il s'ensuit un compromis inespéré entre les représentants du gouvernement français et les chefs kanaks de ce territoire d'outre-mer.

Conformément à ces accords et à l'accord de Nouméa, dix ans plus tard, les électeurs calédoniens (pas tous) ont voté le 4 novembre 2018 sur le statut futur du « Caillou »...

André Larané, avec la contribution des Amis d'Herodote.net de Nouvelle-Calédonie

Accords de Matignon en 1988 (Jean-Marie Tjibaou en face de Michel Rocard et Christian Blanc), DR

Enjeux politiciens et revendications indigènes

Tout commence en 1984 avec la formation d'un mouvement indépendantiste kanak (ou canaque) en Nouvelle-Calédonie, le FLNKS (Front national de libération kanak et socialiste). Ses meneurs, Jean-Marie Tjibaou, Eloi Machoro et Yéwéné Yéwéné, aspirent à une revanche sur les Européens, les « Caldoches », qui leur ont pris leur terre et constituent désormais la majorité de la population de l'archipel.

Des incidents meurtriers éclatent qui opposent des indépendantistes et des Européens. Le 12 janvier 1985, Eloi Machoro est abattu par un tireur d'élite du GIGN (Groupe d'intervention de la Gendarmerie Mobile) lors de l'occupation d'une propriété européenne.

En 1986, la France se donne un gouvernement de droite en la personne de Jacques Chirac. Prenant le contrepied des gouvernements antérieurs, il apporte son appui aux Caldoches et à leur leader, Jacques Lafleur, leader des loyalistes et président du principal parti, le RPCR (Rassemblement pour la Calédonie dans la République).

Bernard Pons, ministre des départements et territoires d'outre-mer, concocte un nouveau statut que dénonce aussitôt le FLNKS. Le ministre organise aussi un référendum d'autodétermination ouvert aux habitants de la Grande Terre et des îles Loyauté (Ouvéa, Lifou et Maré).

Le 13 septembre 1987, à la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à l'indépendance ou demeure au sein de la République française ? », les Calédoniens répondent non à 98,3% (59% de participation), malgré les appels au boycott du FLNKS.

Des élections régionales sont alors programmées le 24 avril 1988, en même temps que le premier tour de l'élection présidentielle. Voyant que la voie des urnes lui est fermée, le FLNKS décide de recourir à la violence, en s'inspirant du lointain précédent algérien.

Sépultures des victimes indépendantistes de l'assaut de la grotte d'Ouvéa (5 mai 1988), DRLe 22 avril 1988, soit  deux jours avant les élections, une poignée de militants kanaks investissent la gendarmerie de Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa. Dans la panique, quatre gendarmes sont tués par balles (et non à coups de machette comme l'assurera Jacques Chirac). Deux d'entre eux, désarmés,sont abattus dans le dos. Un troisième, blessé, est achevé. Les Kanaks emmenèrent en otage les autres gendarmes, 27 au total. Ils se séparent en deux groupes. 

À Paris, sitôt l'alerte donnée, le gouvernement envoie pas moins de 700 militaires lourdement équipés sur la petite île d'Ouvéa. Le premier groupe se rend sans un coup de feu. Le second, isolé dans une grotte près du village de Gossanah, hésite sur la conduite à prendre.

Un jeune magistrat tente alors une négociation auprès des rebelles avec le capitaine Philippe Legorjus, du GIGN. Capturé, ce dernier doit livrer en otage six de ses hommes. Le capitaine et le magistrat effectuent plusieurs allers-retours entre Nouméa et la grotte pour tenter d'obtenir des chefs du FLNKS qu'ils fassent pression sur les preneurs d'otages et leur chef Alphonse Dianou.

Pendant ce temps, à Gossanah, le général Jacques Vidal prépare un assaut de la grotte sous la supervision du ministre Bernard Pons en personne. Ils ordonnent la fin des négociations et planifient l'assaut. L'« opération Victor », initialement prévue le 4 mai, est repoussée au lendemain... pour laisser au Premier ministre le temps d'accueillir à Paris deux otages français fraîchement sortis des geôles du Liban, Jean-Paul Kauffman, Marcel Carton et Marcel Fontaine.

Le matin du 5 mai, deux assauts successifs, avec 75 hommes d'élite du GIGN et du 11e Choc, ont raison des preneurs d'otages. 19 d'entre eux sont tués, soit la moitié du groupe environ. Les otages sortent quant à eux tous vivants de la grotte. L'armée déplore la mort de deux de ses hommes. Trois jours plus tard, le deuxième tour de l'élection présidentielle donne une large victoire à François Mitterrand. Pour Jacques Chirac, la fermeté n'aura pas payé.

Sitôt en fonction, le gouvernement socialiste de Michel Rocard entame des négociations avec le FLNKS. Chacun des protagonistes ayant le souci de calmer le jeu, elles aboutissent le 26 juin 1988 à l'accord de Matignon et se concluent par une poignée de main entre les protagonistes, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, sous les yeux de Michel Rocard et de son chargé de mission Christian Blanc (le succès monta à la tête de ce dernier, qui enchaîna dès lors avec bien moins d'éclat les postes à responsabilité). 

Les accords de Matignon-Oudinot sont entérinés par un référendum de pure forme le 6 novembre 1988. La Nouvelle-Calédonie est alors découpée en trois régions dont deux reviennent aux indépendantistes : les Îles de la Loyauté à l'Union calédonienne et le Nord au Palika.

Les responsabilités dans le drame d'Ouvéa

L'opinion publique a été fortement troublée par le drame d'Ouvéa mais l'éloignement, le manque de curiosité des médias et les remous de l'élection présidentielle ne lui ont pas permis d'obtenir de réponse à ses questions. Le drame est instructif en ce qu'il révèle un très large fractionnement des responsabilités :

• Le Premier ministre et son ministre de l'outre-mer ont eu la responsabilité la plus lourde, d'abord en attisant les conflits entre Kanaks et Caldoches au lieu de les apaiser, ensuite en engageant l'armée et des moyens démesurés pour libérer les otages, enfin en privilégiant très vite la manière forte, dans le but d'impressionner leur électorat,
• Le président de la République a eu aussi sa part de responsabilité en n'acceptant pas de médiation en temps utile et en signant l'ordre de donner l'assaut pour ne pas apparaître en retrait par rapport à son Premier ministre.
• Les dirigeants du FLNKS ont refusé d'intervenir auprès des preneurs d'otages pour éviter d'apparaître comme les complices d'une faction terroriste (cela vaudra à Jean-Marie Tjibaou et Yéwéné Yéwéné d'être plus tard assassinés par un dissident de leur parti).
• Des militaires ont failli à leur devoir en brutalisant des villageois.

Le drame d'Ouvéa a fourni au cinéaste Mathieu Kassovitz, en 2011, la matière d'un film engagé, L'Ordre et la morale.

Le poids des communautés en Nouvelle-Calédonie de 1989 à 2014 (source : Les Nouvelles calédoniennes, DR)

Un laboratoire post-colonial

Les accords de Matignon-Oudinot ont entraîné une rénovation complète des institutions de l'île, avec pour conséquence de transformer le territoire en un laboratoire institutionnel. Les gouvernants français se sont défaits de leurs tropisme centralisateur et ont accordé des pouvoirs très étendus aux instances politiques territoriales ; ils ont reconnu les institutions coutumières kanakes en matière de justice ; ils ont entamé une politique volontariste de redistribution des terres en rachetant des terres à des propriétaires privés et en les confiant à des clans kanaks de manière « inaliénables, insaisissables, incommutables et incessibles ». Ils ont même autorisé des statistiques ethniques, interdites partout ailleurs dans la République française, pour mieux cerner les inégalités liées à l'origine ethnique.

Dans les années 1990, les leaders kanaks ont pu participer activement à l'exploitation du nickel à travers la Société Minière du Sud-Pacifique (SMSP), concurrente de la SLN. Dirigée par André Dang, Calédonien indépendantiste d'origine vietnamienne, la société est devenue le premier exportateur mondial de nickel et s'est dotée d'une usine de transformation à Koniambo, dans la province Nord. La chute brutale des cours du nickel dans les années 2010 l'a toutefois plongée dans de grandes difficultés.

Du fait de ces déboires, les leaders indépendantistes ont pu mesurer les difficultés qui les attendraient dans l'hypothèse d'une rupture avec la République française du fait de ces déboires... et aussi de la situation instable de leur voisin, le Vanuatu, ex-condominium franco-britannique des Nouvelles-Hébrides, devenu indépendant en 1980.

Pour beaucoup de Kanaks et d'autres Calédoniens, y compris de Caldoches descendants des premiers bagnards et colons, l'indépendance demeure toutefois leur horizon.

Le 5 mai 1998, soit dix ans après les accords de Matignon-Oudinot, les différentes parties en présence ont d'ailleurs conclu à Nouméa un nouvel accord en vue d'un nouveau référendum d'autodétermination. Il s'agit plus exactement d'une « consultation » au sens juridique, le gouvernement français se réservant le droit d'en tirer les conséquences par décret. La consultation aura lieu le dimanche 4 novembre 2018 sur la question : « Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante? ».

Pour contourner la crainte des indépendantistes que l'immigration ne modifie les rapports de force en leur défaveur, il a été convenu de restreindre le droit de vote à ce référendum aux électeurs déjà inscrits en 1994 ainsi qu'à leurs descendants. C'est ainsi que près de 174 000 électeurs ont pu s'inscrire pour ledit référendum cependant que 25 000 à 40 000 citoyens, pour certains installés en Nouvelle-Calédonie depuis de longues années, en ont été empêchés. 

Les indépendantistes, qui prônent la formation d'une république de Kanaky-Nouvelle-Calédonie, sont rassemblés au sein du FLNKS et de ses antennes, la vieille Union calédonienne et le Palika (Parti de libération kanak). Ils se disent ouverts à toutes les « victimes de l’histoire coloniale ».

Le camp d'en face est quant à lui représenté principalement par trois partis. Le plus important est Calédonie ensemble, partisan d'une autonomie aussi large que possible au sein de la République française. Le Rassemblement Les Républicains et les Républicains calédoniens sont également favorables à une autonomie étendue et même à la création d'une citoyenneté calédonienne complémentaire de la citoyenneté française.

Le Non à l'indépendance l'a finalement emporté à près de 60% des votants... Le suspense n'est pas terminé pour autant. La loi précise en effet qu’un tiers des 54 élus du Congrès calédonien pourront décider d'organiser une deuxième consultation en 2020, voire une troisième en 2022. Mais leur décision ne pourra intervenir qu'après le renouvellement du Congrès en mai 2019. Les élus indépendantistes ont déjà signifié qu'ils y étaient favorables tandis que les loyalistes s'y opposent.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-04 18:24:44

 
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