Le 15 octobre 1983, une trentaine de personnes quittent Marseille pour rejoindre à pied Paris cinquante-cinq jours plus tard, le 3 décembre. Il s'agit de jeunes gens issus de l'immigration maghrébine des dernières décennies (« Beurs », Arabes en verlan) ainsi que d'un pasteur, Jean Costil (Cimade), et d'un prêtre, Christian Delorme. Ils terminent à plus de 100 000 participants et leurs représentants sont reçus à l'Élysée par le président François Mitterrand...
L’idée de cette « Marche des Beurs » avait été lancée par Toumi Djaidja, 20 ans, président de « SOS avenir Minguettes » après qu'il eut été grièvement blessé par une balle tirée par un policier dans son quartier de Vénissieux (Rhône). Rebaptisée Marche pour l'égalité des droits et contre le racisme, cette manifestation retentissante marque l'arrivée sur la scène française de la deuxième génération d'immigrés maghrébins. Elle dénonce ses difficultés d'intégration et exprime sa volonté de faire souche dans son pays de naissance.
Par une tragique simultanéité, elle est endeuillée par un meurtre gratuit d'une horreur absolue, dans le train Bordeaux-Vintimille, dans la nuit du 14 novembre 1983 : trois jeunes candidats à l'engagement dans la Légion étrangère, fortement imbibés d'alcool, s'en prennent sans motif autre que raciste à un travailleur algérien, Habib Grimzi. Ils le rouent de coups et le défenestrent. Ils seront arrêtés et condamnés à de très lourdes peines. Leur méfait inspirera l'année suivante à Roger Hanin le film Train d'enfer.
Double émergence du Front national et de SOS Racisme
Aux élections européennes du 17 juin 1984, l'impopularité du gouvernement socialiste et le retentissement de la « Marche des Beurs » valent au Front national de Jean-Marie Le Pen de faire irruption sur la scène politique avec 11% des suffrages, soit autant que le Parti communiste.
Alarmés, les jeunes militants Julien Dray et Harlem Désir convainquent des organisations israélites et des proches du Parti socialiste de se rapprocher des militants de la Marche.
Un an jour pour jour après celle-ci, le 15 octobre 1984, ils fondent ensemble l'association SOS Racisme, avec un symbole : une main colorée dressée contre l'adversaire, et un slogan : « Touche pas à mon pote ! »
SOS Racisme revendique le « droit à l'indifférenciation », en opposition au « droit à la différence » mis en avant par des associations comme le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA), dans lequel elle voit avec justesse le ferment du communautarisme. Par précaution, SOS Racisme exclut aussi certains meneurs de la « Marche des Beurs », dont elle craint l'antisionisme coloré d'antisémitisme.
L'opinion publique, ravie, voit dans le slogan de SOS Racisme l'expression juvénile de l'antiracisme et la promesse d'une société multicolore et fraternelle. Elle n'en discerne pas le sens véritable : l'affirmation qu'un délinquant devient intouchable dès lors qu'il est un ami (un « pote »). C'est la négation de la justice, de la loi et de l'égalité entre les citoyens.
Le philosophe Jean Baudrillard s'inquiète quant à lui de l'équivoque contenue dans la formule : « SOS-Racisme. SOS-baleines. Ambiguïté : dans un cas, c'est pour dénoncer le racisme, dans l'autre, c'est pour sauver les baleines.
Et si dans le premier cas, c'était aussi un appel subliminal à sauver le racisme, et donc l'enjeu de la lutte antiraciste comme dernier vestige des passions politiques, et donc une espèce virtuellement condamnée.
Il faut se méfier des traîtrises du langage. Le langage politique stéréotypé dit généralement le contraire de ce qu’il pense. Il dit ce qu’il pense en secret, par une sorte d’humour involontaire. Et l’acronyme SOS en fait partie intégrante » (Cool memories II, 1987-1990).
Quinze ans plus tard, après la victoire de l'équipe française en juillet 1998, lors de la Coupe du Monde de football, le slogan sera remplacé par l'évocation de la « génération black-blanc-beur ». Brève illusion. Derrière l'apparente générosité du propos, perce le danger du communautarisme et d'une société éclatée.
Par l'emploi du basic english (black au lieu de Noir) et du verlan (beur pour Arabe ou Nord-Africain) et la référence obsédante à des classifications ethniques et raciales, la « génération black-blanc-beur » se met en marge d'une communauté française fondée sur l'adhésion à une culture prestigieuse et aimable. L'islamisation de la jeunesse immigrée et l'islamisme radical pointent leur nez.
La petite main judéo-musulmane n'évoque plus que les illusions d'une époque révolue. Julien Dray, l'un des fondateurs de SOS Racisme, s'en fait l'écho quinze ans plus tard, en écrivant : « Avec la fin de la mixité sociale s'est mise en place la fin de la mixité ethnique. L'arrivée de l'immigration africaine a rajouté les blacks aux beurs. Le piège était refermé. Le processus d'intégration par le brassage des populations s'est brutalement interrompu... Beaucoup de jeunes impliqués dans des violences urbaines sont des blacks et des beurs. Réalité qu'enveloppe avec une fausse pudeur la périphrase "jeunes de banlieue" » (Julien Dray, État de violence, Editions n°1, 1999).




« Marche des Beurs »








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Deligny (20-10-2024 13:44:43)
Julien Dray, devenu depuis un fidèle commentateur sur les plateaux de télévision CNews : est-ce le vent ou la girouette qui tourne ?