Le 6 octobre 1973, l'armée égyptienne franchit le canal de Suez à la faveur de la fête juive du Yom Kippour, le Grand Pardon, pendant laquelle se recueillent beaucoup d'Israéliens. Son offensive sans déclaration de guerre prend de court les services de renseignement israéliens (le fameux Shin Beth).
L'armée égyptienne compte pas moins de 1500 chars, 222 bombardiers et près de 300 000 hommes. Elle prend à revers les troupes israéliennes qui stationnent dans le Sinaï depuis leur victoire triomphale de juin 1967 cependant qu'au nord, les Syriens reprennent le plateau du Golan.
Pour la première fois depuis son accession à l'indépendance un quart de siècle plus tôt, l'État d'Israël voit son existence menacée...
Le pari osé de Sadate
Le président Anouar el-Sadate a succédé trois ans plus tôt à Gamal Abd el-Nasser dont l'humiliante défaite dans la guerre des Six Jours n'a pas entamé le prestige. Sadate souhaite négocier avec Israël la récupération du Sinaï, conquis par Israël en 1967. Mais ses approches diplomatiques secrètes, que révéla plus tard le Secrétaire d'État américain Henry Kissinger, sont repoussées par la Première ministre israélienne Golda Meir.
Femme de grande énergie qui a pris une part essentielle à la lutte pour l'indépendance, celle-ci a succédé le 17 mars 1969 à Lévi Eshkol à la tête du gouvernement israélien et s'oppose de toutes ses forces à la rétrocession de tout ou partie des territoires conquis dans la guerre des Six Jours.
Trop confiant dans la supériorité de Tsahal et auréolé par son triomphe de 1967, le ministre de la Guerre, le général Moshé Dayan, repousse les avertissements du service de renseignement et refuse d'ordonner une mobilisation partielle préventive. Golda Meir s'aligne sur ses positions d'autant que se rapprochent les élections législatives, prévues en décembre 1973.
L'infériorité numérique des Israéliens demeure néanmoins importante avec 350 000 hommes mobilisables face à 650 000 soldats égyptiens et 150 000 du côté syrien, sans compter un potentiel de 60 000 du côté jordanien et 250 000 du côté irakien.
Les dirigeants israéliens craignent l'opprobre internationale pour le cas où ils anticiperaient l'offensive égyptienne comme en 1967. Quand survient celle-ci, Moshé Dayan s'effondre mais Golda Meir et les chefs de l'état-major se ressaisissent quant à eux très vite.
Faute de mieux, Sadate prend donc l'initiative de la guerre pour venger les Arabes de leurs humiliations passées et consolider sa légitimité auprès de ses concitoyens.
Le 6 octobre, deux armées franchissent le canal sur des ponts flottants au sud et au nord. Les soldats ouvrent plusieurs brèches dans la ligne de défense israélienne Bar-Lev.
Longue de 160 kilomètres, cette ligne légère était constituée d'un rempart de sable haut d'une vingtaine de mètres et de quelques dizaines de postes d'observation avec une quinzaine de soldats dans chacun d'eux. Les Égyptiens ouvrent le rempart de sable au canon à eau en puisant de l'eau dans le canal...
Les alliés syriens de l'Égypte lancent au même moment trois divisions blindées et mille chars sur le plateau du Golan, également occupé par les Israéliens depuis 1967. En quatre jours, ils s'emparent du mont Hermon et de la ville de Qunaytra.
C'est la quatrième fois que se heurtent les armées arabes et israéliennes, après la guerre de 1948, consécutive à la proclamation de l'indépendance de l'État d'Israël par l'ONU, l'opération israélo-franco-britannique de Suez en 1956 et la guerre des Six Jours en 1967.
Les Israéliens éprouvent pour le coup la plus grande peur de leur Histoire mais ils reprennent rapidement leurs esprits et jettent toutes leurs forces dans la bataille (275 000 soldats).
Sur le front sud, le 15 et le 16 octobre, les troupes blindées du général Ariel Sharon repassent le canal de Suez dans l'autre sens et établissent une tête de pont qui menace la vallée du Nil et Le Caire. Plus sérieusement, ils encerclent la troisième armée égyptienne qui s'était trop vite aventurée de l'autre côté du canal, dans la péninsule du Sinaï. La plupart des chars égyptiens sont détruits.
Dans le Golan, Tsahal riposte avec succès aux Syriens. Les Israéliens anéantissent l'aviation ennemie et s'engagent sur la route de Damas, la capitale syrienne.
Le 23 octobre, l'Égypte accepte le cessez-le-feu après que l'ONU, à New York, eût appelé les belligérants à négocier (résolution 338 du Conseil de sécurité). La Syrie l'accepte à son tour le lendemain... Seul l'Irak refuse toute négociation. À vrai dire, il n'a pas grand chose à craindre des Israéliens vu l'éloignement du front.
Les pertes humaines du côté arabe ne sont pas chiffrées. Quant aux Israéliens, ils ont à déplorer 3 000 morts, un chiffre important au regard de leur population...
Les aspects inédits de la guerre du Kippour
D'un point de vue militaire, la guerre du Kippour apparaît comme un « conflit charnière » entre un mode de combat qui est le fruit de la Seconde Guerre mondiale et celui né de l'application systématique des nouvelles technologies à l'outil militaire. Pour la première fois depuis 1945, un théâtre d'opérations mécanisé de haute intensité donne un aperçu de ce qu'aurait pu être un affrontement majeur entre l'OTAN et le Pacte de Varsovie.
Les trois semaines de cette guerre ont véritablement bouleversé la perception du combat dit « technologique » et les enseignements que l'on peut en tirer sont transposables sur de nombreuses autres batailles. Il va de soi que nous n'avons pu traiter de tous les concepts ; seuls les plus importants ont fait l'objet d'une courte analyse.
La guerre du Kippour vit se généraliser l'emploi des missiles. L'efficacité de ceux-ci fut loin d'avoir atteint les résultats fabuleux affichés par les belligérants. Pourtant, la banalisation des missiles changea la perception du combat aéroblindé (synergie entre le combat aérien et blindé pour optimiser les résultats finaux).
Sans la maîtrise des technologies permettant de développer le renseignement de types électronique et électromagnétique que sont la détection, le brouillage des missiles, l'identification des engins ennemis par infrarouge et les radiotélécommunications, il n'eut pas été possible de gagner cette guerre pour les Israéliens. Eux qui n'avaient pas toujours utilisé ces techniques à bon escient, surtout au début de la guerre du Kippour, en ont tiré les leçons au Liban, en juin 1982.
Les drones de type Teledyne Ryan-124 Firebee (BQM-34-A), véhicules aériens sans pilote, jouèrent un rôle efficace dans la guerre du Kippour. Ils servirent principalement aux opérations de reconnaissance et de surveillance, ainsi qu'aux opérations à haut risque. Les drones n'avaient encore jamais été utilisés à la guerre et les Israéliens furent les seuls à sen servir. Leur nombre n'était pas impressionnant et beaucoup furent détruits par les Égyptiens et les Syriens.
Les aviateurs israéliens effectuèrent de nombreuses missions de reconnaissance aérienne au-dessus des quartiers généraux et sensibles égyptiens et syriens avec des 6 RF-4 Phantom, à raison de deux missions par jour. Aucun appareil ne semble avoir été perdu. Ce qui prouve le haut niveau de discrétion de ces bijoux technologiques.
L'ennui est qu'il fallait plusieurs heures pour analyser les photographies prises lors de ces missions, ce qui laissait aux cibles mobiles le temps de se déplacer.
En 1973, les Américains avaient placé sur orbite deux satellites de reconnaissance. Le premier, un Big-Bird, était en vol orbital depuis le 13 juillet 1973 ; le second, un KH-8, avait été lancé le 27 septembre 1973, à la suite des rapports rédigés par la CIA qui voyait d'un mauvais oeil les actions arabes menées contre Israël. Selon toute vraisemblance, les Américains n'auraient pas lancé d'autres satellites. Le rôle de ces engins fut donc minime dans le camp américain. Cependant, les photographies d'une qualité inconnue auparavant prises par ceux-ci permirent d'éviter certains conflits, principalement près du canal de Suez.
Contrairement aux États-Unis, l'URSS voulut innover dans le secteur des satellites espions pour déjouer les plans de l'ennemi. Les satellites russes avaient donc surtout servi à prolonger un peu plus le combat, le temps que les deux grandes puissances puissent s'accorder sur les termes d'un cessez-le-feu acceptable par l'ensemble des parties au conflit. -
Épilogue
La guerre du Kippour a vu pour la première fois l'utilisation de l'arme du pétrole. Le 17 octobre 1973, onze pays arabes exportateurs de pétrole annoncent un embargo sur leurs livraisons aux pays alliés d'Israël, parmi lesquels les États-Unis, le Portugal, l'Afrique du Sud... et les Pays-Bas, membre de la Communauté européenne, pour faire pression sur eux.
Les gouvernements de la Communauté (aujourd'hui, l'Union européenne) se gardèrent bien d'afficher leur solidarité avec celui des Pays-Bas... témoignant ainsi de la fragilité de la diplomatie occidentale face aux enjeux économiques et de politique intérieure (le sacro-saint « prix de l'essence à la pompe » !). Il n'empêche que la guerre et le blocus du pétrole ont débouché sur le premier « choc pétrolier » de l'Histoire, avec une hausse brutale du prix du baril.
Le 11 novembre, Israéliens et Égyptiens signèrent un accord au kilomètre 101. Sur la base de cet accord, les adversaires revinrent sur leurs positions d'avant le conflit.
Malgré la défaite des armées égyptienne et syrienne sur le terrain, Sadate peut se flatter d'avoir gagné son pari. Il avait fait peur aux Israéliens et mobilisé les peuples arabes en sa faveur. Il tira parti de son relatif triomphe pour engager la tête haute des négociations de paix avec l'ennemi juré (Camp David, 1978)... Elles lui coûtèrent la vie !
Dans l'État hébreu, le cessez-le-feu fut rapidement suivi d'une explication musclée. Golda Meïr et Moshé Dayan furent mis en cause pour l'impréparation de l'armée et rendus responsables de la mort de nombreux soldats. Suite aux résultats décevants des élections de décembre 1973, la Première ministre tenta de reformer une coalition mais les attaques persistantes contre son ministre de la Défense l'obligèrent à démissionner le 10 juin 1974. Elle futt remplacée par le général Itzhak Rabin.
Dès avril 1974, toutefois, une commission de cinq membres présidée par le juge Shimon Agranat, président de la Cour Suprême, rendit un rapport dans lequel elle disculpe toutefois les membres du gouvernement de toute responsabilité dans les erreurs initiales.
Bibliographie
Principal ouvrage de référence : P. Razoux, La guerre israélo-arabe d'octobre 1973. Une nouvelle donne militaire au Proche-Orient, Paris, 1999.














Vos réactions à cet article
KIKO (22-10-2013 23:04:31)
J'étais au KM 101. Il y régnait une incroyable fraternité entre les militaires de rangs subalternes Israëliens et Egyptiens, très surprenante. L'Egyptien n'est pas belliqueux et a toujours souhai... Lire la suite