23 octobre 1956

Meknès, un massacre oublié

En comparaison des événements qui préludèrent et suivirent l’indépendance de l’Algérie, l’accession du Maroc à l’indépendance paraît s’être produite sans heurts. Une impression renforcée par l’excellence des relations entre la France et son ancien protectorat qui contraste avec les incessantes récriminations algériennes envers son ancienne métropole.

Or, durant les années 1955 et 1956, trois massacres d’Européens se produisirent au Maroc. Les deux premiers sont bien documentés et ils eurent lieu avant l’indépendance, les 20 et 21 août 1955 à Kenitra et à Oued-Zem où ils firent plusieurs dizaines de victimes françaises, dont nombre de femmes et d’enfants.
Le troisième qui se déroula à Meknès, le 23 octobre 1956, sept mois après l’indépendance. Il est totalement ignoré du public français et même de la communauté scientifique (note). La raison en est peut-être qu’au même moment se déroulaient les événements de Budapest (23 octobre-10 novembre) et se préparait l’expédition de Suez (5 novembre).

Bernard Lugan
Bernard Lugan, témoin malgré lui

Né à Meknès en 1946 au foyer d’un officier de marine, l’historien Bernard Lugan (note) était lors des événements tragiques d’octobre 1956 en classe de sixième chez les Oratoriens à Meknès-Plaisance, à une dizaine de kilomètres de la ville. Il fut sauvé par son grand-père, un héros de Verdun qui avait heureusement conservé ses réflexes du temps de guerre. Il réussit à le ramener en ville juste avant la coupure de la route par les émeutiers, lesquels attaquèrent ensuite des véhicules européens, les retournant avec leurs occupants et y mettant le feu.

Ce 23 octobre vers 17h, le quartier dans lequel habitait la famille Lugan fut dégagé par des légionnaires. Sans doute s’agissait-il d’une décision prise au niveau de la compagnie car, selon la version officielle française, ce ne serait que le lendemain matin que la Légion aurait reçu l’ordre de participer au quadrillage de la ville. Quoiqu’il en soit, ce sont bien des « képis blancs » qui ont ramené le calme dans ce secteur du boulevard de Paris, au grand soulagement du futur historien de l'Afrique.

Les cinq leaders FLN au départ de leur avion à Rabat le 22 octobre 1956 : de gauche à droite, Ben Bella, Khider, Lacheraf (caché), Ait Ahmed, et Boudiaf, entourant le prince Moulay Hassan, futur roi Hassan II (photo : Paris Match, N°395)

Le détournement de l’avion du FLN

Le 2 mars 1956, la France reconnaît l’indépendance du Maroc par la signature d’une déclaration commune mettant fin au protectorat. Au mois d’avril, l’Espagne restitue à Rabat la zone nord qui était sous son contrôle puis, au mois d’octobre, la ville de Tanger. Elle conserve en revanche l’enclave de Sidi Ifni, la zone de Tarfaya, et le Sahara occidental.

Une fois indépendant, le Maroc, comme également la Tunisie, devient une base arrière pour les indépendantistes algériens. Le 22 octobre 1956, l’avion marocain qui vient de décoller de Casablanca en direction de Tunis et qui transporte cinq hauts responsables du FLN, Ahmed Ben Bella, Hocine Aït Hamed, Mohammed Boudiaf, Mostefa Lacheraf et Mohammed Khider, est détourné sur Alger par les services français et les cinq hommes sont emprisonnés en France.

Au Maroc, ce détournement d’un avion marocain est considéré comme un affront car ses passagers sont les hôtes du sultan. Partout dans le pays éclatent alors des manifestations, mais c’est à Meknès, à mi-distance de Rabat et Fès, au coeur des plateaux céréaliers du Maroc où sont établis de nombreux colons européens, qu’elles prennent le tour le plus dramatique. Peut-être en raison de l’importante population d’origine algérienne qui y vit.

Meknès est pourtant, en théorie, la ville la plus sûre du Maroc car les quartiers européens situés sur le plateau sont séparés de la médina, la ville marocaine, par l’oued Boufekrane. Et surtout, parce que la région abrite la plus importante garnison française du pays, à savoir 8 000 hommes. Plus de 5 000 d’entre eux sont stationnés en ville, à savoir des éléments appartenant au 4e Régiment étranger d’infanterie, au 3e Régiment de Spahis, au 41e Régiment des Transmissions, aux 7e et 8e Régiments de Tirailleurs Marocains, à un Groupe de Transport et du Train, au 64eRégiment d’Artillerie d’Afrique, au 12e Régiment de Chasseurs d’Afrique, à divers éléments du Matériel, du Génie, de la Gendarmerie mobile et de l’aviation etc.

Or, comme plus tard lors des tragiques journées de juillet 1962 à Oran, Paris n’ordonne pas à ces forces d’intervenir pour faire cesser la tuerie. Le souci du gouvernement français est alors de ne pas s’immiscer dans une opération de maintien de l’ordre qui, selon lui, relève des autorités marocaines puisque le pays est indépendant. Aussi, alors qu’elles sont en alerte depuis le début de la matinée, les unités demeureront dans leurs casernes jusqu’à 17 heures, laissant ainsi le champ libre aux émeutiers.

Scène d'incendie pendant les émeutes du 23 octobre 1956, dans la médina de Meknès(photo : Paris Match, N°395)

Le massacre du 23 octobre

Le 23 octobre, au début de la matinée, de violentes manifestations anti-françaises parties du quartier algérien de la médina de Meknès s’approchent donc de la ville européenne.Vers midi, les Israélites vivant dans leur quartier du mellah se réfugient dans les camps militaires français.

Vers 14 heures, après avoir été repoussés par la police franco-marocaine, des manifestants réussissent à s’infiltrer dans la ville européenne. Puis, vers 15 heures, l’émeute déferle sur la ville et sa périphérie cependant que certains policiers marocains ouvrent le feu sur leurs collègues français.

Fermiers européens des environs de Meknès, après le pillage de leur ferme, octobre 1956 (photo : Paris Match, N°395)Des groupes d’émeutiers pourchassent alors les civils européens dans les rues, retournant les voitures et tuant leurs occupants. Plusieurs policiers français isolés dans le commissariat situé à la sortie de la médina sont lynchés puis déchiquetés et démembrés. Leurs restes sont ensuite brûlés et jetés dans les bassins de l’Agdal, le grand réservoir d’eau de la ville.

Sous le commandement d’un vétéran de l’Armée d’Afrique, le capitaine Barbagelata, ancien officier des Goums marocains durant la campagne d’Italie, les plus décidés des Européens se forment en groupes d’auto-défense et réussissent à interdire aux émeutiers l’accès au centre-ville (services municipaux, boulevard de Paris et avenue de la République).

Aussi, à17 heures, quand les forces françaises reçoivent enfin l’ordre d’intervenir, les manifestants sont contenus. Ils sont ensuite repoussés et la ville est quadrillée par l’armée française. De leur côté, les FAR (Forces armées royales), la jeune armée marocaine, refoule l’émeute vers la médina. Un couvre-feu d’une semaine est décidé par le commandement militaire français et l’armée française évacue provisoirement une partie des femmes et des enfants vers Rabat et Casablanca, cependant que les blessés les plus graves sont acheminés par avion vers Marseille.

Dans la périphérie de la ville, pendant que celle-ci est mise au pillage, les fermes des colons sont attaquées. D’autant plus facilement qu’après l’indépendance du mois de mars, leurs propriétaires ont été contraints de rendre les armes prêtées par l’armée française. Le 25 octobre, trois Français dont une fillette de 10 ans sont tués. Dans le bled, les attaques de fermes se prolongent jusqu’au 28 octobre.

Le bilan de ces émeutes oubliées fut de 45 morts européens et de 32 blessés graves. Quant aux dégâts matériels, ils furent considérables. Quelques jours plus tard, la vie reprit son cours. Les cellules psychologiques n’existaient pas encore…

Funérailles du policier Schell, abattu de cinq balles à son domicile (Meknès, octobre 1956, photo : Paris Match, N°395)

Procès verbal de l’audition d’une infirmière, Mlle Vanderkerkhoff, témoin du lynchage des policiers à Dar Baroud

« En bas, dans la rue, autour de Dar Baroud, l'excitation montait parmi les émeutiers. Les femmes surtout paraissaient les plus acharnées. Plusieurs étaient armées de révolvers. Les hommes étaient armés de couteaux, haches, barres de fer, bâtons, pierres.
Le corps d'un Marocain qui venait d'être tué était porté par d'autres Marocains qui se dirigeaient vers Sidi Amar. C'est à ce moment que les manifestants ont commencé à jeter des pierres sur le poste de Dar Baroud. (…) Des coups de feu ont été tirés de l'intérieur du poste, je n'ai pas vu ce qui se passait à l'intérieur, mais à ce moment les émeutiers se sont rangés en deux haies parallèles, laissant entre eux une allée d'un mètre de largeur environ, et ce de l'intérieur du poste jusqu'au chantier qui se trouve de l'autre côté de la rue.
Deux Marocains portant un tronc complètement dénudé sans tête ni jambes sont passés entre ces deux rangées hurlantes qui frappaient au passage sur ces débris humains. Ils sont allés les jeter à l'intérieur du chantier, suivis d'autres Marocains portant la tête et les jambes. Quelques instants après, ils sont sortis à nouveau portant un homme encore vivant qui se débattait. Il portait une plaie au flanc droit. Il m'a paru assez grand, teint clair, cheveux châtains. (…) Arrivés au milieu de la cour, ils l'ont arrosé d'essence et ils y ont mis le feu. Ses cris
« Pitié ! Pitié ! » dominaient les hurlements de joie de la foule. Ils l'ont laissé brûler quelques minutes, puis ses cris ayant cessé, ils ont éteint le feu. Un Marocain s'est alors précipité sur le corps, en coupa la tête qu'il a fichée au bout d'un piquet et a continué à dépecer le corps. Le tout a été jeté sur le premier corps et le piquet a été planté en terre à l'intérieur du chantier. Des gamins se sont ensuite amusés à jeter des pierres sur cette tête comme sur une cible.
Pendant ce temps, un troisième corps a été sorti. Il était couvert de sang, l'épaule droite était complètement nue et a été jetée sur les deux autres corps sans être mutilé. Immédiatement après, un quatrième corps été sorti. Il portait encore un pantalon kaki. Le torse nu. Un bras avait été arraché, le droit, je crois. Je ne sais pas s'il était encore vivant, mais à ma vue un Marocain s'est jeté dessus et à ouvert le ventre d'un coup de couteau. Un flot de sang a jailli et ceux qui étaient le plus près se sont rués pour boire le sang. Celui qui était armé d'un couteau a continué à découper des morceaux de chair qu'il donnait aux autres, lesquels allaient les jeter sur les autres débris à l'intérieur du chantier. Un quart d'heure plus tard environ, un cinquième puis un sixième corps ont été sortis. Je ne me souviens plus lequel, mais l'un des deux était encore en vie et les manifestants lui ont écrasé la tête à coups de pierre. Ces deux nouveaux corps ont été jetés sur les autres, puis les émeutiers ont décidé d'aller chercher de l'essence pour y mettre le feu. »

Publié ou mis à jour le : 2019-11-25 18:14:57

 
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