24 février 1956

Rapport de Khrouchtchev au XXe Congrès

Dans la nuit du 24 au 25 février 1956, à Moscou, les délégués du XXe Congrès du Parti Communiste d'URSS s'apprêtent à quitter la salle après dix jours de débats sans anicroche ni surprise. Les journalistes et les délégués étrangers sont déjà sortis.

Nikita Khrouchtchev, Premier secrétaire du parti, demande alors aux délégués de se rasseoir et pendant quatre heures, il va leur lire un rapport secret dont il leur sera expressément demandé de ne divulguer aucun extrait écrit à l'extérieur (il sait bien malgré tout qu'il y aura des fuites)... 

Devant les délégués abasourdis, le secrétaire général accuse alors son prédécesseur Staline de crimes hélas bien réels. Notamment de la mise en accusation et de l'exécution de nombreux dirigeants communistes lors des grands procès de Moscou, vingt ans plus tôt (parmi lesquels Trotski). Il condamne également le culte de la personnalité qui a entouré le « petit père des peuples » et met en cause ses qualités de stratège pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais il reconnaît à Staline un « rôle positif » dans la collectivisation des terres et l'industrialisation, même si ces opérations se sont soldées par la déportation et le massacre de plusieurs millions de Soviétiques dans les années 1931-1936 !

Malgré toutes les précautions prises par les Soviétiques, le New York Times publie des extraits du rapport secret dès le 16 mars. Le texte a été bienveillamment fourni au quotidien de New York par la CIA (Central Intelligence Agency), qui l'a elle-même obtenu d'un leader communiste polonais juif. Celui-ci s'était irrité des allusions antisémites de Khrouchtchev et avait transmis le texte au Mossad (les services secrets israéliens).

Le rapport est publié in extenso quelques semaines plus tard. Il consacre la prise de pouvoir par Nikita Khrouchtchev et clôt son entreprise de « déstalinisation », trois ans après la mort du Vojd (« Guide » en russe, surnom de Staline).

Révolution de palais

Après la mort de Staline, le 5 mars 1953, un triumvirat composé de Malenkov, Beria et Molotov assure la succession au Kremlin mais la réalité du pouvoir revient à Beria, chef de la police.

Celui-ci, à l'encontre de sa réputation sulfureuse, tente de libéraliser le régime. C'est le « dégel ». Mais Beria est évincé et exécuté dès le 26 juin 1953 par ses comparses qui lui reprochent l'insurrection ouvrière de Berlin-Est, dix jours plus tôt.

Parmi les instigateurs du coup de force figure un apparatchik (homme d'appareil) influent mais encore peu connu à l'étranger, Nikita Sergueievitch Khrouchtchev. Cet Ukrainien de 61 ans, fils de mineur, a travaillé comme berger puis ouvrier avant de s'engager dans la Grande Guerre puis de combattre dans les troupes bolcheviques. Des études tardives lui permettent d'obtenir un diplôme d'ingénieur.

Dans l'ombre de Staline, il accède en même temps à de très hautes fonctions au sein du Parti communiste. C'est ainsi qu'il s'occupe de la construction du métro de Moscou. En 1937, il dirige le Parti communiste d'Ukraine et réprime les menées « nationalistes ». Il entre au Politburo, l'organe dirigeant de l'URSS, en 1939.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il prend une part active à la défense de Stalingrad. Puis il entre au présidium, qui remplace le Politburo, et, après la mort de Staline, participe à l'élimination de Beria. Cela lui vaut la fonction de Premier secrétaire du Parti communiste d'Union soviétique (PCUS).

Maître du puissant parti, il se sert de cette fonction, comme Staline avant lui, pour éliminer ses rivaux. Il lance une grande campagne en vue de la mise en culture des « terres vierges » du Kazakhstan avant de passer aux choses sérieuses...

Le 8 février 1955, Gheorghi Malenkov, président du Conseil des ministres et du présidium, confesse devant le Soviet suprême une série d'erreurs comme d'avoir voulu privilégier l'accroissement des biens de consommation. Il démissionne mais, signe des temps nouveaux, il n'est pas exécuté selon la bonne vieille tradition léniniste !

Nikita Khrouchtchev, ayant vaincu son principal rival, lui offre généreusement un strapontin au Conseil des ministres. Et aussitôt réoriente la politique soviétique. Comme Beria avait commencé d'élargir les prisonniers du Goulag, Khrouchtchev accélère le mouvement. Le 10 mars 1955, il octroie un passeport et le statut de citoyen à part entière à tous les anciens condamnés (plusieurs millions de personnes condamnées). Deux mois plus tard, il décrète une amnistie pour toutes les personnes condamnées pour collaboration (vraie ou supposée) avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale.

Le 14 mai 1955, en contrepoint à la formation de l'OTAN, six ans plus tôt, par les Occidentaux, Khrouchtchev signe à Varsovie un pacte militaire avec les représentants de sept pays satellites d'Europe centrale : Albanie, Bulgarie, Hongrie, Pologne, République démocratique allemande (RDA), Roumanie et Tchécoslovaquie. Les forces de ces pays sont placées sous un commandement unifié (soviétique). Elles interviendront dans les pays du Pacte eux-mêmes, en Hongrie puis en Tchécoslovaquie.

Mais dès le lendemain, en signe d'apaisement, « Monsieur K » signe aussi avec l'Autriche un traité de paix qui consacre la neutralité de ce pays et se solde par l'évacuation de toutes les troupes soviétiques du pays natal de Hitler ! Quelques jours plus tard, le 26 mai, il débarque à Belgrade, capitale de la Yougoslavie, pays communiste dissident, dirigé d'une main de fer par Josip Broz Tito. Et là aussi, il surprend son monde en reconnaissant les torts de l'URSS dans le conflit idéologique qui l'oppose depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale à la Yougoslavie.

La « déstalinisation » est dès lors bien engagée et l'URSS peut repartir de l'avant, du moins Khrouchtchev l'espère-t-il. La dénonciation des crimes de Staline - dans lesquels le Premier secrétaire du PCUS a eu une part active ! - est la cerise sur le gâteau.

Cataclysme planétaire

La divulgation du rapport du XXe Congrès a des effets détonants. Elle nourrit l'idée que Staline aurait dévoyé l'utopie généreuse du marxisme-léninisme et par ricochet sème le doute sur la légitimité du régime soviétique.

L'Humanité, quotidien officiel du Parti Communiste Français, publie un article sur la mise en cause de la dictature stalinienne en URSS mais se garde de tout aventurisme au contraire de son homologue italien. En Italie, L'Unita est le premier journal communiste à publier le rapport Khrouchtchev et le Parti Communiste Italien s'engage dans une voie réformiste qui l'amènera à rompre avec Moscou.

Les peuples de Pologne et de Hongrie croient venue l'heure de leur libération. Ils réclament liberté et neutralité. Mais dès octobre 1956, les chars soviétiques entrent à Budapest et écrasent la révolte dans le sang.

Mao Tsé-toung, le leader de la Chine populaire, s'inquiète de la brèche ouverte dans l'idéologie marxiste-léniniste. Il dénonce le « révisionnisme soviétique » et se fait le défenseur de l'orthodoxie. Il s'approprie la mémoire de Staline et prend ses distances avec l'URSS de Nikita Khrouchtchev. Les deux Grands du monde communiste sont bientôt au bord de la guerre et ne vont plus cesser de se quereller.

Krouchtchev accentue sa mainmise sur le Parti et le pays malgré les soulèvements de Pologne et de Hongrie ainsi que la rupture d'avec Pékin. En 1958, après avoir évincé ses derniers rivaux, Molotov, Kaganovitch et Malenkov, il se fait nommer Premier ministre.

En octobre 1961, enfin, il achève la « déstalinisation » en faisant enlever le corps de Staline du mausolée de la Place Rouge, où repose déjà Lénine, et en le faisant inhumer au pied du mur du Kremlin, près des autres chefs soviétiques.

Bibliographie

L'histoire de l'URSS a nourri une imposante littérature. À défaut de lire le volumineux ouvrage du grand historien François Furet (Le passé d'une illusion), on peut se reporter à la biographie de Lénine par Hélène Carrère d'Encausse ou à l'essai d'Alain Besançon : Présent soviétique et passé russe.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-02-23 09:13:56

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net