24 mai 1950

La fête des Mères devient nationale

Colliers de nouilles, dessins maladroits, poèmes, chansonnettes et mots d’amour, les enfants (petits et grands) célèbrent leur maman au moins une fois par an le dernier dimanche du mois de mai, lors de la « fête des Mères ».

Inspirée de cultes païens, reprise par les natalistes du XIXème siècle, elle fut propagée par Vichy mais c’est la IVème République qui en fit une fête nationale en France.

Retour sur l’origine de cette tradition, à mi-chemin entre la propagande et l’argument commercial, mais dont le message d’amour reste essentiel de nos jours...

Charlotte Chaulin

Carte postale des années 1950. En agrandissement : Une photographie en noir et blanc d'une mère et de ses enfants célébrant la fête des Mères.

Les mamans, célébrées depuis bien longtemps

L’humanité a souvent rendu hommage à celle qui lui donne la vie, celle qui enfante, la mère. Dès l’Antiquité, les Grecs glorifient la maternité en célébrant tout au long de l’année, et particulièrement au printemps, la mère de tous leurs dieux, Rhéa. 

Au Vème siècle av. J.-C., les Romains rendent hommage aux femmes et aux mères lors des Matraliae. Cette fête qui se déroule le 11 juin, au moment où l’on se rapproche du solstice d’été, célèbre Mater Matuta, la déesse de l’aube et de l’enfantement.

Affiche de Félix Régamey pour la Fête des Mères, 28 mai 1906. En agrandissement : Journée nationale des mères de famille nombreuse. Affiche, [09 mai 1920]. Lithographie, Imprimerie Chambrelent, 81 x 60,5 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 17 FiB 940.Le Moyen Âge voit disparaître en Europe cette célébration au profit du culte d’une mère, celle du Christ. Et honorer la Vierge Marie ne peut être associé à une « fête des Mères » en raison des questions théologiques sur sa virginité. Ainsi le dogme de l’Immaculée Conception met-il de côté pendant quelques siècles la célébration de la maternité. 

La tradition réapparaît en Angleterre au XVIème siècle. Le « mothering Sunday », dimanche des mères, est institué pour donner le droit aux domestiques des grandes familles anglaises d’avoir un jour de repos par semaine afin de se retrouver en famille. 

Au début du XIXème siècle, en France, Napoléon Bonaparte évoque la création d’une fête des Mères officielle, célébrée au printemps. Il aurait confié l’idée à son premier chambellan, M. de Rémusat : « Une fête des mères, des enfants, de la famille, voilà ce que j’aimerais voir en France chaque printemps quand renaît la nature, car c’est à ma mère que je dois tout. »

L’idée n’aboutit pas mais ressurgit à la fin du siècle alors que le déclin de la natalité entraîne la naissance de mouvements familiaux et natalistes. 

En 1897, l’Alliance nationale contre la dépopulation, créée un an plus tôt par le médecin, démographe et statisticien Jacques Bertillon (1851-1922), lance l’idée d’une fête des enfants, afin de mettre en avant l’importance de la fécondité.

C'est dans cet esprit que Prosper Roche, instituteur à Artas, fonde en 1904 une société de secours mutuels « l'Union Fraternelle des Pères de Famille Méritants d'Artas ». Celle-ci prévoit l’organisation d'une journée annuelle pour remettre des « récompenses de haut mérite maternel ». Cette célébration a lieu pour la première fois le 10 juin 1906 dans la cour de l’école de garçons d'Artas et par cette célébration, les Artasiens déposent en quelque sort le brevet de la fête des mères.

Plus tard, en pleine guerre mondiale, le 16 juin 1918, le colonel de la Croix-Laval va instaurer la première « Journée des mères » officielle, à Lyon pour rendre hommage à toutes les femmes ayant perdu un fils dans les tranchées.

Le traumatisme des pertes humaines de la Grande Guerre amplifie la crainte de la dépopulation. En 1920, la contraception et l’avortement sont interdits. Soucieux de repeupler la France, les pouvoirs publics invitent les femmes à devenir mères en faisant des efforts pour favoriser la natalité, comme les primes d’allaitement. Ils incitent alors les municipalités à organiser au mois de mai une journée pour célébrer les mamans. « Mais il ne s’agit pas de célébrer toutes les mères » précise l’historienne des femmes Françoise Thébaud. « Seulement celles de familles nombreuses d’au moins trois ou quatre enfants. »

Aux États-Unis, l’initiative d’Anna Jarvis

Anna Jarvis (1864-1948) hérite de sa propre mère, Ann Reeves Jarvis (1832-1905), la campagne pour une journée spéciale dédiée à la célébration des mères. En effet, Mme Jarvis a passé sa vie à mobiliser les mères pour qu'elles s'occupent de leurs enfants et elle voulait que le travail des mères soit reconnu.

Photographie d'Anna Jarvis (1864-1948). En agrandissement : Norman Rockwell (1894-1978), peintre et illustrateur américain, à l'œuvre sur une affiche officielle de la fête des mères de 1951.« J'espère et je prie pour que quelqu'un, un jour, trouve une journée commémorative des mères en sa mémoire pour le service inégalable qu'elle rend à l'humanité dans tous les domaines de la vie. Elle y a droit », a-t-elle un jour déclaré.

Très active au sein de l'Église épiscopale méthodiste, elle y a, à partir de 1858, dirigé des clubs de travail pour la fête des mères afin de lutter contre les taux élevés de mortalité infantile et juvénile, principalement dus aux maladies qui ravageaient leur communauté à Grafton, en Virginie occidentale.

Lorsque Mme Jarvis décède en 1905, sa fille Anna, frappée par le chagrin, promet alors de réaliser le rêve de sa mère.

Trois ans après le décès de Mme Jarvis, la première fête des mères est célébrée à l'église méthodiste Andrews de Grafton. Anna choisit le deuxième dimanche de mai pour qu’il soit toujours proche de la date du 9 mai, jour du décès de sa mère. 

En 1910, la fête des mères devient un jour férié en Virginie occidentale et son succès est tel qu’en 1914, le président Wilson la déclare fête nationale.

Une idée mise en application par Vichy

La véritable consécration de cette célébration commence en 1941. C’est sous le régime de Vichy qu’elle devient une fête nationale, célébrée le dernier dimanche de mai sous la dénomination de « journée des Mères ».

Affiche du 25 mai 1941 diffusée dans les écoles françaises pour promouvoir la journée des Mères. En agrandissement : Différentes affiches de propagande nataliste du gouvernement de Vichy.Avec son idéologie nataliste « Travail, Famille, Patrie », le régime de Vichy s’empare du thème défendu par les mouvements natalistes de l’entre-deux-guerres et vient apporter « la touche finale » à la tendance qui se développait depuis le XIXème siècle en officialisant la journée des mères le 25 mai 1941.

Vichy incite les enfants à la prendre en charge. Ce jour-là, une affiche propagandiste est placardée dans toutes les écoles de France. Le message suivant y est inscrit : « Ta maman a tout fait pour toi, le Maréchal te demande de l’en remercier gentiment… »

L’initiative est relayée par des membres du corps enseignant et du gouvernement. Le secrétaire d’État à l’Éducation Nationale, l'historien Jérôme Carcopino, fait envoyer une lettre au corps enseignant : « L’enfant doit inventer et décider lui-même le geste qu’il accomplira. Il doit pouvoir l’entourer de tout le secret et de tout le mystère qu’il désire. »

Cette même année, le filleul du Maréchal Pétain, Jacques Chevalier, prononce un discours : « Par le don de sa personne et le rayonnement de son amour, la mère est l’âme de la famille. Elle transmet, avec la vie, les vertus qui font les peuples forts. »

La mère de famille acquiert une existence sociale à part entière.  Les mairies d’arrondissement organisent la célébration de la journée des Mères le 31 mai 1942. Le peu de moyens mis en place fait dire à Jean Cocteau, ironique, « fête des Mères, fête de la Misère. »

Message du Maréchal Pétain aux mères de familles françaises le 25 mai 1941

« Depuis dix mois, je convie les Français à s’arracher aux mirages d’une civilisation matérialiste. Je leur ai montré les dangers de l’individualisme. Je les ai invités à prendre leur point d’appui sur les institutions naturelles et morales auxquelles est lié notre destin d’homme et de Français.
La famille, cellule initiale de la société, nous offre la meilleure garantie de relèvement. Un pays stérile est un pays mortellement atteint dans son existence. Pour que la France vive, il lui faut d’abord des foyers.
Le foyer, c’est la maison où l’on se réunit, c’est le refuge où les affections se fortifient. C’est cette communauté spirituelle qui sauve l’homme de l’égoïsme et lui apprend à s’oublier pour se donner à ceux qui l’entourent.
Maîtresse du foyer, la mère, par son affection, par son tact, par sa patience, confère à la vie de chaque jour sa quiétude et sa douceur. Par la générosité de son coeur, elle fait rayonner autour d’elle l’amour qui permet d’accepter les plus rudes épreuves avec un courage inébranlable.
Mères de notre pays de France, votre tâche est la plus rude. Elle est aussi la plus belle.
Vous êtes, avant l’État, les dispensatrices de l’éducation. Vous seules savez donner à tous ce goût du travail, ce sens de la discipline, de la modestie, du respect qui fait les hommes sains et les peuples forts. Vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne.
Et voici qu’aujourd’hui dans nos deuils, dans nos misères, vous portez la plus lourde croix.
Mères de France, entendez ce long cri d’amour qui monte vers vous.
Mères de nos tués, mères de nos prisonniers, mères de nos cités qui donneriez votre vie pour arracher vos enfants à la faim, mères de nos campagnes, qui, seules à la ferme, faites germer les moissons, mères glorieuses, mères angoissées, je vous exprime aujourd’hui toute la reconnaissance de la France. »

La fête des Mères est inscrite dans le calendrier républicain

Il faut attendre la IVème République pour que la « fête des Mères » soit inscrite en tant que loi, dans le calendrier républicain. Le président socialiste Vincent Auriol promulgue la loi du 24 mai 1950 qui stipule : « La République française rend officiellement hommage chaque année aux mères françaises au cours d’une journée consacrée à la célébration de la « fête des Mères ».

Publicité pour la marque d'électroménager Moulinex ciblée pour la fête des Mères dans les années 1960. En agrandissement : Fête des mères : publicité pour la marque Moulinex. La Vie, du 8 au 14 mai.L’organisation des festivités est prise en charge par le ministère de la Santé, puis par celui de la Famille. Fustiger Vichy pour ses agissements en complicité avec l'Allemagne nazie n'empêche pas les socialistes de récupérer certaines idées que le régime avait mis en place en 1940, et c'est le cas de sa politique nataliste qui connaît une certaine continuité.

Cette politique est, il est vrai, en symbiose avec l'esprit du temps. En effet, les démographes ont observé en France et dans une moindre mesure dans les autres pays européens une spectaculaire remontée de la fécondité et des naissances dès 1942.

Au moment le plus noir de l'Occupation et de la guerre, les couples se sont repris à espérer et se sont remis à faire des enfants. De 1,5 enfant par femme environ dans les années 30, la fécondité des Européennes est remontée à plus de 2,5 dans les années 1950 (avant de diminuer à nouveau par la suite).

La Vème République reprend elle aussi cette célébration. Cette fête devient dans les années 1960 un moyen d'encourager la consommation et de vendre des appareils ménagers...

Toujours est-il que la tradition perdure et que les Français célèbrent leur mère chaque année le dernier dimanche du mois de mai, sauf exception, si la date coïncide avec celle de la Pentecôte, la fête des Mères a alors lieu le premier dimanche de juin.  

Même si les enfants continuent de concevoir des cadeaux « faits main » à l’école, à l’initiative des enseignants, les marques et grands magasins se réjouissent encore, eux aussi, de l’arrivée de cette fête, qui constitue pour eux un excellent argument commercial.

Publié ou mis à jour le : 2020-06-12 13:54:43

 
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