9 mai 1950

La Communauté européenne du charbon et de l'acier

Le 9 mai 1950, Robert Schuman, ministre français des Affaires étrangères, lance l'idée d'une Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier (CECA).

Cette entité supranationale réunit l'Allemagne de l'Ouest, la France, l'Italie et le Benelux (Belgique, Luxembourg et Pays-Bas). Elle réintègre l'Allemagne (du moins sa partie occidentale) aux côtés des démocraties, cinq ans jour pour jour après la capitulation de l'Allemagne nazie, et prélude à la création de la Communauté économique européenne et de l'Union européenne !

Le plan Schuman marque la conception du projet d'Union Européenne. C'est pourquoi le 9 Mai est devenu le Jour de l'Europe.

André Larané
Jean Monnet et Robert Schuman annoncent le traité portant création de la CECA (9 mai 1950)

Le fruit d'un long mûrissement

Le plan a été mis au point par Jean Monnet, Commissaire général au Plan, avec le concours de quelques grands commis de l'État : Robert Marjolin, Étienne Hirsch, Pierre Uri, Paul Reuter, Jean Fourastié.

Autodidacte et négociant de terrain, libéral et atlantiste convaincu, fin politique et visionnaire inspiré, Jean Monnet a appris à se méfier des projets utopiques comme celui qu'avaient ébauché dans les années 20 les ministres Briand et Stresemann, l'un français, l'autre allemand. Aux grands principes abstraits, il préfère les réalisations concrètes, humbles d'apparence mais appelées à grandir d'elles-mêmes. 

Après la Seconde Guerre mondiale, il convainc le général de Gaulle de confier la reconstruction du pays à un Commissariat au Plan dont il prend la direction, à Paris, rue de Martignac. Il participe en particulier à la mise en oeuvre du plan Marshall. En 1949, les efforts des Européens commencent à porter leurs fruits. En France, l'inflation recule et le rationnement est abrogé à la fin de l'année.

Dans l'euphorie, les gouvernements français et italien concluent le 26 mars 1949 une union douanière avec l'ambition d'unifier à terme les deux économies. D'aucuns imaginent de rapprocher le couple franco-italien du Benelux, union douanière entre la Belgique, les Pays-Bas (Nederland) et le Luxembourg établie le 5 septembre 1944.

Au cours du même mois de mars 1949, Jean Monnet réunit à Londres les ministres de l'Économie français et britannique et leur propose une union économique en vue de fluidifier les échanges intra-européens et de remédier aux goulets d'étranglement qui apparaissent en particulier dans le charbon et l'acier, qui sont à cette époque les deux piliers de l'économie.

En effet, l'Allemagne de l'Ouest, qui se redresse rapidement, est tentée de réserver à son industrie sa production d'acier. La France, menacée de pénurie, manifeste de son côté des revendications sur la Sarre, un pays (Land) allemand voisin de la Lorraine et doté d'une sidérurgie dynamique... La situation menace de redevenir explosive.

Soucieux de leur indépendance, les Britanniques rejettent l'union franco-britannique proposée par Jean Monnet dès 1940 et relancée après la guerre ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoires. Le gouvernement travailliste au pouvoir à partir de juillet 1945 n'en signe pas moins avec la France le traité de Dunkerque du 4 mars 1947 par lequel l'Angleterre s'engage à soutenir militairement la France en cas de renaissance (improbable) du militarisme allemand. 

Mais une nouvelle opportunité se dégage outre-Rhin avec la naissance officielle, le 21 septembre 1949, de la République fédérale allemande (RFA), qui englobe les zones d'occupation américaine, britannique et française.

Jean Monnet entreprend donc de bâtir avec l'Italie, le Benelux et maintenant l'Allemagne fédérale un organisme supranational chargé de superviser et de répartir la production de charbon et d'acier.

L'Allemagne vaincue a la plus puissante sidérurgie d'Europe et ses ex-ennemis n'auraient pas vu d'inconvénient à la démanteler. En plaçant la sidérurgie allemande sous une tutelle commune, on neutralise les préventions des autres Européens à son égard. D'autre part, en offrant à la France un droit de regard sur l'industrie sarroise, la CECA l'amène à renoncer à ses revendications sur la Sarre.

Jean Monnet et son équipe bâtissent leur plan dans le plus grand secret. Ces hommes de terrain, en phase avec l'opinion publique, se méfient à juste titre des appareils politiques (communistes, gaullistes...) et craignent qu'ils ne leur fassent obstruction. Mais ils bénéficient heureusement du soutien enthousiaste de quelques hommes d'État : Robert Schuman mais aussi l'Italien Alcide de Gasperi et l'Allemand Konrad Adenauer, chancelier démocrate-chrétien de la RFA.

Ils peuvent aussi compter sur le soutien de l'opinion publique. Il faut dire que le projet d'unir les Européens de l'Ouest alimente toutes les conversations depuis le début de la guerre froide et le voeu émis par Churchill, le 19 septembre 1946, à Zurich, de créer les États-Unis d'Europe sur la base d'une réconciliation franco-(ouest-)allemande : « Je vais vous dire une chose qui va vous étonner : la première étape de la reconstitution d’une famille de nations européennes doit être l’avènement d’une entente franco-allemande. C’est seulement ainsi que la France pourra exercer à nouveau son autorité morale sur l’Europe. Et l’Europe ne saurait se reconstituer sans le rayonnement spirituel de la France et de l’Allemagne ».

Son vœu est repris en mars 1947 par... le Congrès américain qui se déclare « favorable à la création des États-Unis d’Europe dans le cadre des Nations Unies ». L’objectif de Washington est d’allumer un contre-feu face à la menace soviétique. Soulignons tout de même aussi que, dans l'esprit de Churchill, la Grande-Bretagne ne figure pas dans cette famille de nations européennes limitée au Continent !

Mais le Vieux Lion, tout britannique qu'il soit, se laisse attendrir. En 1948, il figure parmi les présidents d’honneur du congrès de La Haye, le premier grand rassemblement fédéraliste européen qui débouche sur la création, en 1949, du Conseil de l’Europe. Le Royaume-Uni compte parmi les membres fondateurs de cette instance, dédiée à la culture et aux droits de l’Homme.

Jean Monnet s'émerveille dans ses Mémoires : « Quand on considère cette période où se partageait le siècle, on est frappé par une extraordinaire effervescence intellectuelle autour de l'idée européenne. À relire les manifestes des partis et et des mouvements de militants, les déclarations des leaders politiques et les articles dans la presse (...), on a le sentiment qu'un courant de pensée aussi riche ne pouvait qu'entraîner la réalisation de l'unité européenne la plus large ».

Des clivages durables

Jean Monnet et Robert Schuman le 9 mai 1950

À l'annonce du plan Schuman, l'opinion publique devine très vite sa portée et s'y montre dans l'ensemble favorable. Mais des clivages se dessinent dans l'heure entre les appareils politiques.

• En France, les chrétiens-démocrates du MRP de Georges Bidault et les socialistes de la SFIO de Guy Mollet, qui dominent le gouvernement, se rallient avec enthousiasme au projet. Mais les communistes du PCF et les gaullistes le dénoncent avec virulence ; les premiers parce qu'ils y voient avec raison un renforcement du camp pro-américain face au camp soviétique, les seconds parce qu'ils y voient un alignement sur Washington au détriment d'une politique européenne autonome. Les communistes évoquent dans L'Humanité  rien moins qu'une « nouvelle trahison, nouveau pas vers la guerre ». Le général de Gaulle, de sa retraite de Colombey-les-deux-Églises, ironise sur le « méli-mélo de l'acier ».

• De l'autre côté de la Manche, à Londres, Winston Churchill, redevenu Premier ministre, revient à son tropisme îlien et s'oppose au plan Schuman car il craint d'être tenu à l'écart des affaires du Continent. Par contre, le président américain Harry Truman l'approuve avec chaleur. Il y voit un indispensable renfort contre la menace soviétique, plus prégnante que jamais.

Dans l'année précédente, en 1949, les Occidentaux ont dû surmonter le blocus de Berlin mais ce fut au prix de la division de l'Allemagne en deux États rivaux ; les Soviétiques se sont par ailleurs dotés de la bombe atomique tandis que leurs alliés chinois ont pris le pouvoir à Pékin ; la Corée du sud vit sous la menace d'une invasion, qui surviendra le mois suivant.

Aux États-Unis, le sénateur Joseph MacCarthy s'est lancé dans une croisade anticommuniste. La situation internationale est plus que jamais tendue et le monde vit dans la crainte d'une troisième guerre mondiale qui mettrait aux prises les deux grands vainqueurs de la précédente, à coup de bombes nucléaires.

Habilement, Jean Monnet et Robert Schuman évitent de situer le projet européen dans ce différend entre le camp anglo-saxon et le camp soviétique afin de ne pas trop froisser les sympathisants communistes ou gaullistes, soit la moitié des citoyens français. Ils préfèrent souligner que l'Allemagne de l'Ouest, une fois engagée dans la CECA, n'aura plus ni l'envie ni la possibilité de relancer la guerre contre ses voisins.

« Messieurs, il n'est plus question de vaines paroles mais d'un acte, d'un acte hardi, d'un acte constructif... La France accomplit le premier acte décisif de la construction européenne et y associe l'Allemagne », déclare Robert Schuman devant la centaine de journalistes réunis à Paris, au ministère des Affaires étrangères, au quai d'Orsay, ce qui rend « toute guerre entre la France et l'Allemagne non seulement impensable mais matériellement impossible ».

L'hypothèse d'une telle guerre est de toute façon devenue invraisemblable. Saignée à blanc, tourmentée par le souvenir des crimes nazis, avec un territoire occupé sans limite de durée par les vainqueurs, mutilée et divisée en deux États, l'Allemagne a été immunisée à jamais contre tout désir de revanche. Le chancelier Adenaueur ne manque pas une occasion de le rappeler. Lui-même, Rhénan catholique et libéral, s'accommode volontiers de la scission de la partie occidentale d'avec la partie orientale, reliquat de la Prusse autoritaire et luthérienne. En mars 1950, devant un journaliste américain, il fait même le vœu d'une fusion économique et politique de l'Allemagne fédérale et de la France.

Il n'empêche qu'à la suite de Jean Monnet et Robert Schuman, journalistes et hommes politiques reprendront régulièrement l'antienne d'un projet européen destiné à prévenir le retour de la guerre entre la France et l'Allemagne !

La construction européenne est née de la « guerre froide »

Après 1945, l'Allemagne et les Allemands apparaissent tout à fait vaccinés contre toute pensée belliciste. Il en va également de la plupart des autres Européens de l'Ouest. La guerre entre États européens devient proprement inconcevable.

C'est un autre péril qui va conduire les démocraties oues-européennes à se rapprocher : la guerre froide et la rivalité entre États-Unis et URSS. Les Occidentaux et les démocrates sont en effet terrifiés par la menace communiste : blocus de Berlin en 1947, « coup de Prague » en 1948, prise de pouvoir à Pékin en 1949, invasion de la Corée du sud en 1950 etc. C'est ce qui les conduit à créer en 1949 une alliance militaire sous l'égide des États-Unis, l'OTAN, puis, l'année suivante, la CECA.

Le « parapluie nucléaire » américain va assurer une longue période de paix (armée) aux Européens et faciliter leur rapprochement. Fort logiquement, en 1989, la chute du Mur de Berlin et l'effondrement du communisme vont enlever à la construction européenne ses motivations géopolitiques et politiques. Ne vont plus rester que des motivations économiques et financières (marché unique, monnaie unique...). Pas de quoi emballer les esprits ni faire rêver quiconque...

Vers l'Union européenne

La conférence officielle qui met en place le plan Schuman s'ouvre le 20 juin 1950 au salon de l'Horloge, au quai d'Orsay, sous la présidence du ministre, en présence des six délégations nationales. Elle se conclut le 18 avril 1951 par la signature du traité de Paris entre l'Allemagne, la France, l'Italie, le Benelux (Belgique, Luxembourg et Pays-Bas)... et sans le Royaume-Uni. La CECA entame son existence, prévue pour durer cinquante ans (elle sera dissoute en 2002). 

Le 10 août 1952, Jean Monnet prend naturellement la présidence de la Haute Autorité de la nouvelle institution, à Luxembourg.

Mais voilà qu'éclate la guerre de Corée. Elle relance la guerre froide entre les États-Unis et l'URSS et ravive la menace d'une invasion de l'Europe par les Soviétiques. Les États-Unis plaident pour un réarmement de l'Allemagne fédérale. Impensable pour les Français !

Alors, Jean Monnet sort de sa prudence habituelle et se fait le chantre d'un réarmement européen. Les six pays fondateurs de la CECA envisagent rien moins qu'une Communauté Européenne de Défense (CED) avec 40 divisions sous le même uniforme. C'est une manière de réarmer l'Allemagne sans avoir à craindre qu'elle menace à nouveau ses voisins. C'est aussi un renfort bienvenu pour l'OTAN et les États-Unis face à l'URSS.

Le 27 mai 1952 est signé le traité de défense commune. Mais il soulève des réticences chez le chancelier Adenauer (« Mon pays a perdu suffisamment de sang ; il ne veut pas réarmer ») et, en France, l'opposition résolue des communistes (cela va de soi) et des gaullistes. Là-dessus survient la mort de Staline et la fin de la guerre de Corée. On se dit que la défense commune peut attendre. Le 30 août 1954, à Paris, l'Assemblée nationale rejette le principe même d'un débat sur le projet de traité malgré les protestations des démocrates-chrétiens et des socialistes.

Après cet échec, les partenaires de la CECA reviendront à plus de mesure et signeront à Rome, le 25 mars 1957, le traité d'où est issue l'actuelle Union européenne.

Publié ou mis à jour le : 2020-06-09 15:13:10

 
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