14 février 1945

Le « pacte du Quincy », une alliance contre nature

En 1943, tandis que la Seconde Guerre mondiale bat son plein, le président Franklin D. Roosevelt prend conscience de l'importance future des fabuleux gisements pétroliers d'Arabie séoudite.

Il fait les yeux doux au roi Ibn Séoud et le rencontre sur le croiseur Quincy le 14 février 1945. C'est le début d'une alliance qui ne se démentira pas jusqu'au début du XXIe siècle malgré l'obscurantisme de la dynastie séoudienne et l'implication des Séoudiens dans le terrorisme islamiste et les attentats du 11 septembre 2001.

André Larané
Ibn Séoud et Roosevelt sur le Quincy (14 février 1945)

Les Américains entrent en concurrence avec les Britanniques

Les Britanniques dominent la région du golfe Persique depuis la chute des Ottomans en 1918 et par la « clause de nationalité britannique » imposent aux émirats locaux de n'utiliser que des sociétés britanniques pour leurs opérations commerciales !

Ils commettent toutefois une erreur de taille en oubliant Ibn Séoud, lequel est en train de se bâtir un royaume au coeur de la péninsule. Il est vrai qu'ils ne croient pas à la présence de pétrole dans le sous-sol arabe ! En 1926, un géologue de l'Anglo-Persian écrit à propos de l'Arabie séoudite que ce pays « est dépourvu de toute perspective de pétrole ». 

Mais à la même époque, Frank Holmes, un aventurier néo-zélandais qui cherche de l'eau pour le compte de l'émir de Bahreïn, entend parler de suintements d'huile que la population locale utilise depuis des temps immémoriaux pour s'éclairer. Il crée une compagnie, la Eastern and General Syndicate, et obtient de vastes concessions dans la province du Hasa (Arabie), sur le littoral du golfe Persique, puis en 1925 au Bahreïn voisin, enfin en 1927 au Koweit. 

À court d'argent, empêché par le gouvernement britannique de s'adresser à la place financière de la City, il cède l'ensemble de ses concessions à la petite compagnie américaine Gulf Oil ! Celle-ci s'associe à la Standard Oil of California (Socal) et crée une filiale au Canada pour contourner le protectionnisme de Londres. C'est ainsi que débute l'exploitation du pétrole au Bahreïn, au seul profit des Américains. Au Koweit, Washington obtient une association à parité de la Gulf et de l'Anglo-Persian. Le 23 décembre 1934, l'émir du Koweit donne sa bénédiction à l'accord contre une rente généreuse. Il désigne Frank Holmes pour représenter ses intérêts à Londres.

En Arabie, dans le Hasa, les prospecteurs américains entament discrètement des relevés géologiques cependant que se poursuit la guerre qui va donner à Ibn Séoud une autorité absolue sur la région et la plus grande partie de la péninsule. C'est un fonctionnaire britannique auprès du vice-roi des Indes qui va paradoxalement rapprocher les Américains d'Ibn Séoud. Harry Saint John Philby (père de l'espion Kim Philby) a tissé dès 1917 des liens avec Ibn Séoud. Très au fait de ses problèmes financiers, il le met en contact avec la Socal pour la signature d'un premier contrat le 29 mai 1933.   

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques reprennent pied en Irak en 1941 pour protéger leurs approvisionnements en pétrole. En Iran, il forcent le chah à abdiquer en faveur de son fils Mohamed Reza et le pays est partagé en deux zones d'influence, l'une soviétique au nord, l'autre britannique au sud. Ils chassent aussi les Allemands de la Syrie sous mandat français. Les Américains installent de leur côté des bases logistiques dans les ports iraniens pour ravitailler leurs alliés soviétiques.

Instruit par l'expérience et soucieux de préserver son indépendance chèrement aquise, le roi Ibn Séoud se tient à l'écart des combats. Mais comme il a besoin d'argent pour remplacer les recettes des pèlerinages interrompus par la guerre, il obtient des Américains qu'ils détournent à son profit une partie des prêts qu'ils destinent à la Grande-Bretagne.

Le président Roosevelt fait encore mieux. Il tire parti du ressentiment des Arabes (et des Iraniens) à l'égard des Britanniques pour évincer son allié du Moyen-Orient. C'est ainsi qu'en novembre 1943, en se rendant à la conférence de Téhéran, il s'arrête au Caire où il rencontre diverses notabilités musulmanes.

À son retour à Washington, sa décision est prise : il fait voter par le Congrès l'inscription de l'Arabie sur la liste des nations bénéficiaires de la loi du « prêt-bail » destinée à financer l'effort de guerre contre le nazisme.

Harry Hopkins, conseiller du président, écrit à un confident : « Je ne sais pas comment on expliquera cette décision aux membres du Congrès ni comment on les persuadera que l'Arabie est une démocratie, victime d'une agression fasciste ». Heureusement, les congressistes ne poseront pas de questions embarrassantes au gouvernement...

C'est que les États-Unis, qui dominaient jusque-là de façon écrasante la production de pétrole, voient leur part dans la production mondiale tomber en-dessous de 50%. Il importe donc aux Américains de prendre des garanties sur leurs futures sources d'approvisionnement... Le pétrole séoudien apparaît d'ores et déjà comme un enjeu majeur de la guerre et de l'après-guerre. Il est exploité exclusivement par un consortium américain connu à partir du 31 janvier 1944 sous le nom d'Aramco (Arabian American Oil Co). 

Un fauteuil pour deux

Début 1945, à l'insu des Britanniques, le président américain propose à Ibn Séoud de le rencontrer et le roi ne peut faire moins que d'accepter. L'empereur d'Éthiopie Hailé Sélassié 1er est aussi de la partie. Il est vrai que lui est vraiment concerné par la guerre, son pays ayant été envahi par l'Italie de Mussolini.

La rencontre a lieu sur le croiseur Quincy, aux amarres sur le grand lac Amer, au milieu du canal de Suez, au retour de la conférence de Yalta.

Roosevelt et Ibn Séoud vont se jauger pendant deux jours en débattant mollement de la colonisation juive en Palestine. Enfin, ils passent aux choses sérieuses, à savoir l'avenir de la dynastie séoudienne et du pétrole arabe.

Ils concluent un pacte par lequel les Américains garantissent au monarque et à ses successeurs une protection militaire sans faille en échange d'un accès aux gisements pétroliers.

Roosevelt promet que l'Arabie ne sera jamais soumise à une occupation militaire quelconque (à la différence des autres pays arabes) ; que l'armée américaine ne disposera de bases sur la péninsule que pour une durée de cinq ans (ces concessions seront en fait renouvelées et depuis la guerre du Golfe, en 1991, Washington dispose de bases quasi permanentes dans le Hasa, près des installations pétrolières) ; enfin que les États-Unis soutiendront toute initiative en faveur de l'émancipation des autres pays arabes soumis à la tutelle anglaise ou française.

En échange, Ibn Séoud octroie à l'Aramco un monopole d'exploitation de tous les gisements pétroliers du royaume pour une durée d'au moins soixante ans en échange d'un loyer versé au roi.

En guise de conclusion et pour marquer son contentement, le président handicapé fait don au roi de son fauteuil roulant !

Le pacte du Quincy face à ses contradictions

Le « pacte du Quincy » est demeuré en application pendant le premier choc pétrolier de 1973, quand l'OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) a brutalement quadruplé le prix de référence du baril à l'initiative du roi Fayçal et de son ministre du Pétrole, le cheikh Yamani. 

Les dirigeants séoudiens, soucieux de la sécurité du royaume et de ses intérêts, ont su contenir le mouvement dans des limites acceptables, à la grande satisfaction des compagnies pétrolières américaines qui ont vu leurs profits exploser (Exxon est ainsi devenue la première capitalisation boursière de Wall Street, devant General Motors).

Les véritables contradictions inhérentes au pacte du Quincy sont apparues au tout début du XXIe siècle avec la mise en cause des Séoudiens dans les attentats du 11 septembre 2001 et dans le déchaînement de sauvagerie djihadiste qui s'en est suivi.

L'Arabie séoudite est le seul pays au monde qui applique très officiellement le salafisme, dans sa version wahhabite, même si, dans le secret des alcôves, l'oligarchie séoudienne s'autorise des écarts par rapport à l'austérité requise.

À coup de dollars, Riyad, de mèche avec le Qatar, encourage la subversion dans toutes les régions du monde où vivent des musulmans, de façon plus ou moins pacifique dans les pays occidentaux tels que la France, de façon violente dans les pays à majorité musulmane.

C'est une nouvelle et inattendue réécriture du mot célèbre de Lénine à propos des capitalistes : « Ils nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». En l'occurrence, les Occidentaux font encore mieux : ils offrent cette corde aux wahhabites, Frères musulmans et autres salafistes sous la forme de redevances pétrolières.

Tout cela n'a pas empêché le pacte d'être renouvelé en 2005 pour une durée de soixante ans !

Publié ou mis à jour le : 2020-01-01 19:11:42

 
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