30 janvier 1945

Le torpillage du Wilhelm Gustloff

Le 30 janvier 1945, le Wilhelm Gustloff est torpillé dans la mer Baltique par un sous-marin soviétique. 7 000 à 9 000 passagers périssent, essentiellement des civils allemands fuyant l'avance de l'Armée rouge. Il s'agit de l'une des plus grandes catastrophes maritimes de tous les temps, sinon la plus grande par le nombre estimé de victimes... 

Gabriel Vital-Durand
Tragique palmarès

Les premiers naufrages très meurtriers remontent au XXe siècle, avec l'apparition de navires géants et les guerres mondiales. À quasi-égalité avec le Wilhelm Gustloff se situe le paquebot Lancastria, lui aussi victime de la guerre, au large de Saint-Nazaire, le 17 juin 1940 (environ 5200 victimes).
Le Titanic, qui sombre au large de Terre-Neuve, le 14 avril 1912, fait pâle figure avec « seulement » 1502 victimes. Deux ans après le Titanic, l'actualité est secouée par le naufrage d'un autre paquebot, l'Empress of Ireland, dans l'estuaire du Saint-Laurent (1012 victimes).
Pendant la Grande Guerre, voici qu'est torpillé le Lusitania, un paquebot mixte britannique qui transportait des passagers mais aussi des munitions à destination de l'Angleterre. Il sombre en dix-huit minutes seulement. À bord, c'est le sauve-qui-peut général et la ruée des hommes vers les chaloupes sans égard pour les femmes et les enfants. On dénombre 1198 victimes.
Plus près de nous, les drames majeurs se rapportent aux traversiers des pays pauvres, tel le Joola qui fait la navette entre Dakar et la Casamance (Sénégal) et sombre le 26 septembre 2002 (près de 2000 victimes).

Passagers à bord du Wilhelm Gustloff lors d'une croisière en 1938. Agrandissement : Photographie de propagande nazie à bord du Wilhelm Gustloff.

Un baptême nazi

Le Wilhelm Gustloff à quai à GotenhafenEn Suisse, un Allemand dénommé Wilhelm Gustloff avait été porté à la tête du parti nazi local. Son zèle antisémite était particulièrement vif. Aussi un jeune activiste juif, David Frankfurter, l'assassina-t-il à Davos en 1936. Hitler décida de baptiser de son nom un paquebot en cours de finition.

Le Wilhelm Gustloff fut lancé à Hambourg le 5 mai 1937 en présence de la veuve du « héros » et du chancelier Hitler.

Il s'agit d'un vaisseau de croisière de grandes dimensions : 208 mètres sur 24, conçu pour transporter un total de 1865 personnes. Il n'a pas de classe de luxe contrairement aux usages du temps.

Le navire, qui fait la fierté de l'Allemagne nazie, accomplit quelques croisières à la fin des années 30. Après la déclaration de guerre de 1939, il est transformé en navire-hôpital et sert à rapatrier des blessés de la campagne de Norvège en 1940. Puis il est mis à quai dans le port de Gothenhafen (Prusse orientale), où on l'utilise dès lors comme caserne flottante.

Nuit sans lune

Au tournant de l'année 1945, rares sont ceux qui nourrissent encore des illusions sur l'issue de la guerre. En Allemagne orientale, une multitude de réfugiés civils et militaires fuit l'avance des armées soviétiques. Beaucoup ont pris place à bord du Wilhelm Gustloff, lequel lève l'ancre du port de Gotenhafen au matin du 30 janvier 1945. Leur espoir est d'atteindre Hambourg, qui est encore libre de toute occupation.

La liste officielle fait état de 6 050 personnes à bord : membres d'équipage, soldats et réfugiés. Dans les faits, ce nombre est très supérieur. Il dépasse les 8 000 personnes et de récentes recherches (Heinz Schon) avancent le chiffre de 10 050 personnes !

Attaque du Wilhelm Gustloff, Vladimir Kosov.

Dès la première nuit, des sous-marins russes sont signalés. Trois d'entre eux sont repérés et considérés comme sans risque. Un quatrième, le S13, est resté en rade à Turku (Finlande) sans rejoindre son escadre. Son commandant Alexandre Marinesko (32 ans) passe pour difficile à contrôler, porté sur la vodka et les femmes. Après quelques jours de patrouille, il câble à Léningrad : « Nous avons sillonné les eaux près de la tanière fasciste, mais aucun de ces chiens n'a osé se montrer ».

Il ne sait pas encore qu'un concours de circonstances malheureux va lui offrir la « chance » de sa vie !

Sur le Wilhelm Gustloff, ce 30 janvier au soir, un matelot fait irruption sur la passerelle avec un message radio. Une formation de dragueurs de mines fait route vers le paquebot. Le commandant du paquebot ordonne d'allumer les feux de position pour éviter une collision - en réalité les obstacles signalés n'existent pas.

Mais par malheur, le sous-marin S13 se trouve alors en patrouille de surface à quelques miles de là, le long de la côte basse de Poméranie antérieure. Son officier de quart repère le navire à ses feux de position et signale aussitôt cette proie inespérée.

Une statue, au centre de Kaliningrad (Russie) honore le commandant de sous-marins Alexandre Marinesko (Odessa, 2 janvier 1913 ; Leningrad, 25 novembre 1963)Alexandre Marinesko tient sa victime et fait armer quatre torpilles dénommées « Pour la mère-patrie », « Pour Staline », « Pour le peuple soviétique » et « pour Léningrad ». Tirées à 700 mètres sur une cible aussi massive, elles n'offrent guère d'échappatoire et le navire dépourvu de blindage est aussitôt transpercé. Au moins deux des torpilles atteignent la salle des machines.

En moins d'une heure, l'orgueilleux paquebot est coulé. La panique devient générale, les canots de sauvetage pris d'assaut sont couverts de glace par une température de -15°C.

Les matelots, pistolet au poing, réservent l'accès des échelles de coupée aux femmes et aux enfants. Mais, selon le témoignage d'Ursula Resas, des femmes prises de panique n'hésitent pas à abandonner leurs propres enfants pour s'échapper plus vite.

Le mécanicien Johann Smrczek rejoint le pont supérieur aménagé pour les blessés du front oriental. « C'est là que j'ai pris conscience du drame qui se déroulait en bas. À travers les vitres blindées, je ne pouvais les entendre crier. Mais les gens étaient serrés comme des sardines et le pont inférieur était déjà à moitié couvert d'eau. Et j'ai vu des éclairs, des coups de feu. Les officiers tuaient leur propre famille ».

996 rescapés sont recueillis par des navires accourus à la rescousse. Cette catastrophe d'une ampleur inégalée est restée quasi-ignorée depuis, enfouie au milieu de tant d'autres drames vécus par les réfugiés allemands d'Europe centrale et orientale à cette époque. En outre, l'extermination des Juifs, rendue publique à la même époque, n'a cessé de rendre dérisoire par comparaison toute référence aux souffrances des Allemands, y compris dans leur propre pays.

Le naufrage du Wilhelm Gustloff a permis à Alexandre Marinesko de devenir le commandant soviétique de sous-marins avec le plus important tonnage de navires coulés à son actif...

Bibliographie

Le romancier Günther Grass (prix Nobel de littérature 1999) évoque le naufrage du Wilhelm Gustloff dans un ouvrage paru en 2002 sous le titre Im Krebsgang (Steidl Verlag, Gengen 2002). Il a été publié en français par le Seuil en octobre 2002 sous le titre En crabe.

Publié ou mis à jour le : 2022-01-30 19:16:28
Michel J. (29-01-2025 14:18:25)

Ayant approfondi pas mal d’épisodes de la 2° Guerre mondiale je reconnais n’avoir rien su de la tragédie du Lancastria…

Jean-Paul (05-01-2025 19:17:10)

Votre article sur le naufrage du "Wilhelm Gustloff", qui est tout à fait opportun, mérite d'être (juste un peu) nuancé. Si le navire avait bien recueilli un nombre considérable de civils qui, dans des conditions épouvantables, fuyaient devant l'avance de l'Armée Rouge en Prusse Orientale (en rappelant que le gauleiter du coin, Erich Koch, avait empêché jusque là manu militari toute évacuation de civils - Mais lui-même a pu s'échapper à temps!), on peut préciser que le bateau contenait aussi des militaires de la Wehrmacht, ainsi que leur matériel lourd dans les cales. Combien d'hommes? Sans doute entre 1000 et 2000.

Lorsque les relations entre l'Allemagne et ce qui était encore l'URSS (de Gorbatchev) se sont quelque peu apaisées (dans les années 1980), les Allemands, qui étaient demandeurs, participèrent à une enquête sous-marine conjointe (URSS-Allemagne) sur l'épave du "Wilhelm Gustloff" (la Mer Baltique n'est jamais profonde) qui gisait dans les eaux territoriales soviétiques. Et là, les plongeurs allemands furent bien obligés de se rendre à l'évidence: le bateau contenait bel et bien dans ses cales du matériel du guerre (essentiellement des petits blindés) et, bien sûr, les hommes qui allaient avec, ce qui, du coup, dégageait l'Union Soviétique de l'accusation de crime de guerre. Ce n'était là qu'un drame parmi les milliers d'autres que connaissait l'Europe depuis plus de quatre ans...

Orsoni (31-01-2024 17:07:50)

Depuis Nankin dit on, les guerres sont totale puisque les civile y participent activement comme victime mais aussi comme boureaux en construisant les armes
Les civils comme les soldats pas plus pas moins sont les victimes de toutes guerres
Et les vaincus les vrais vaincus ce sont les morts comme dit Barnabu
Nul n est innocent puisque nul n'est coupable
N oublions jamais que la capitale européenne de la culture était Berlin avant Hitler que Vienne l à été avant le malheur de 14 18. Que pol pot à exercer ses sinistre besognes dans le pays de la civilisation la plus brillante du sud est asiatique
Et que les nazis étaient d abord l élite intellectuelle de l Allemagne
Le malheur ce n'est pas l Autre, c est la guerre

djambo (31-01-2024 14:10:57)

Le livre de Ghunter Grass evoque les centaines de bébés morts flottants sur les flots pieds en l'air apres le torpillage de ce bateau.
Terrible !

Xav520 (14-04-2022 11:53:21)

Une des (trop) nombreuses tragédies du 20ème siècle...
Ce qui est surtout intéressant est son utilisation (je n'ai pas dit manipulation) historiographique par les uns et les autres aujourd'hui.

Xav520 (14-04-2022 11:45:56)

Curieuse formulation... : "un homme difficile à contrôler, porté sur la vodka et les femmes." ??
Cela rappelle la scène de "Au service de la France" : le président Kennedy aura des problèmes : "il aime beaucoup les femmes..."

Maurice (30-01-2022 14:41:04)

Lancastria et Wilhelm Gustloff, deux navires, paquebots d’évacuations, deux destins tragiques qu'on pourrait dire identiques réunis dans un tragique clin d’œil de l’histoire.
Le premier évacuant le 17 juin 1940 devant l'avancée allemande des militaires alliés et des civils vers l'Angleterre, Le second des Allemands, presque 5 ans après à l’autre bout géographique et temporel du conflit, devant l'avancée des troupes soviétiques.
Le Lancastria touché par les bombes de junkers 88 sombrera en 25 minutes. Malgré le danger, des dizaines d'embarcations viendront au secours des naufragés encore en vie, sauvant des centaines de vies. Les habitants du littoral breton et vendéen recueilleront pendant des semaines des corps de victimes, leur donnant des sépultures dignes en bravant les interdits de l'occupant allemand. Combien étaient-t-ils à bord ? Au moins 9000 ? Autour de 5000 périront. Mais sauront nous jamais combien de personnes ont réussit à monter à bord ? Combien sont restés prisonniers de l'épave ?
Le drame du Lancastria fut longtemps tenu secret, Churchill ne voulant pas en rajouter au désastre militaire vécu. Le naufrage du Lancastria reste classé secret-défense par la Grande-Bretagne… Jusqu’en 2040. Le gouvernement britannique a reconnu la tragédie… en 2015.
« Voilà, c’est ça la guerre » disait un vieux vendéen témoin de cette tragédie. À méditer à l’heure où de nouveau bruits de bottes se font entendre sur le sol européen.


henri (29-01-2015 17:17:35)

A coté des millions de gens massacré ((Shoa )) ,une goute d'eau dans la mer

Jean-Paul (25-01-2011 10:04:44)

Cet article sur le torpillage du "Wilhelm Gustloff" est juste, mais quelque peu incomplet. Il y eut, dans les années 90 une polémique entre Russes et Allemands , ces derniers ayant reproché(sans grande violence, du reste) aux Russes d'avoir causé la mort de civils innocents. Les Russes répliquèrent alors que le bateau allemand transportait aussi des soldats et du matériel militaire. Cela déboucha sur des recherches sous-marines conjointes (la Baltique n'est jamais très profonde)qui donnèrent raison aux Russes. Le "Wilhelm Gustloff" transportait effectivement environ 1500 soldats et pas mal de petits blindés dans ses soutes. Les historiens allemands n'eurent plus qu'à enregistrer cet fait.

claudechapard (24-06-2009 15:23:40)

Sincèrement, je ne connaissais pas ce drame, son évocation met en lumière bien des faits pas très reluisants, des deux côtés les civils ont payé très cette guerre qu'ils ne voulaient pas. DRESDE en fut aussi un terrible final. Merci de m'avoir permis de découvrir cette tragédie, votre site est super, C Chapard.

nanoga (17-04-2009 19:18:30)

J'ignorais un tel drame, je suis choqué. Que des humains tuent d'autres humains et c'est notre espèce qui se rabaisse.

riccardo (16-03-2009 22:35:21)

A propos de réfugiés,l'Exodus a eu plus de chance mais il faut dire que la guerre était finie.

eltunel8504 (23-08-2008 03:26:21)

Ce drame fut caché par les vainqueurs compte tenu compte que l'agresseur était un allié, et ce fut un parmi des centaines (oui, des centaines) de crimes contre l´humanité dans la chair du peuple allemand.

thé (01-01-2008 14:52:09)

J'ai été aussi émue par ce drame. Ce témoignage est une trace de notre Histoire et je vais lire le livre qui s'y rapporte...

Respectez l'orthographe et la bienséance. Les commentaires sont affichés après validation mais n'engagent que leurs auteurs.

Actualités de l'Histoire

Histoire & multimédia

Nos livres d'Histoire

Récits et synthèses

Jouer et apprendre

Frise des personnages