15 août 1944

Le débarquement de Provence

Le 15 août 1944, à 8h, les Alliés débarquent en Provence, sur dix-huit plages entre Toulon et Cannes. C'est le troisième débarquement sur le sol européen après ceux de Sicile et de Normandie (sans compter le raid malheureux sur Dieppe et le débarquement en Afrique du Nord). Celui-ci comprend une majorité de Français à la différence des deux précédents, presque exclusivement constitués de Britanniques, Canadiens et Américains.  Sur un total de 350 000 hommes qui vont débarquer ce jour et les suivants, on compte en effet un puissant corps d'armée français de 260 000 hommes, y compris de nombreux soldats originaires des colonies.

Le débarquement proprement dit se déroule plutôt bien, car une bonne partie des troupes allemandes ont été rappelées vers le front de Normandie, ouvert deux mois plus tôt. Toutefois, la prise de Marseille et de Toulon va se heurter à une forte résistance de l'occupant...

André Larané
Les troupes françaises remontent vers Toulon après être débarquées près de Saint-Tropez (photo : ECPAD)

Un soutien bienvenu à Overlord et à la libération de la France

Baptisé Anvil (« Enclume ») puis Dragoon (« Dragon »), le débarquement de Provence a été évoqué une première fois à la conférence de Casablanca, les 14-24 janvier 1943, par les chefs alliés Roosevelt et Churchill, en même temps que l'opération Overlord.

Alexander Patch (23 novembre 1889, Fort Huachuca, Arizona - 21 novembre 1945, San Antonio)Le Premier ministre britannique avait plaidé avec force pour un débarquement dans les Balkans afin de contrer au plus vite la progression des Soviétiques et arriver avant eux à Berlin. Mais le président américain avait imposé son choix de deux débarquements simultanés en France, en Normandie et en Provence...

En choisissant de rebaptiser l'opération Dragoon, le Premier ministre a voulu signifier qu'on l'a contraint, en anglais dragooned ! 

Finalement, le débarquement de Provence a été décalé de plus de deux mois car les Alliés ne disposaient pas d'assez de bateaux de transport pour les mener de front. À défaut de briser la résistance allemande, il va permettre de soutenir Overlord et d'approvisionner par la vallée du Rhône les troupes en marche vers l'Allemagne.

Sa direction est confiée au général Alexander Patch, qui commande la VIIe Armée américaine.

Et pour la première fois interviennent en masse les Français. Ceux-ci avaient été représentés par un commando de 177 hommes le 6 juin 1944, avant que ne débarque la 2e DB du général Leclerc le 1er août suivant.

Cette fois, c'est une véritable armée qui débarque sur les côtes françaises sous les ordres du général Jean de Lattre de Tassigny.

Les Français à l'honneur

Jean de Lattre de Tassigny (2 février 1889, Mouilleron-en-Pareds - 11 janvier 1952, Neuilly-sur-Seine)Chef de guerre valeureux et charismatique, mais distant, aux manières de grand aristocrate, de Lattre s'est attiré le surnom de « roi Jean ».

Ayant rompu avec le régime de Vichy après l'occupation de la « zone libre », il a été emprisonné, s'est évadé et a rejoint enfin la France Libre et le général de Gaulle à l'automne 1943. C'est ainsi qu'il prend le commandement en Algérie de l'armée B, qui deviendra en septembre 1944 la 1ère Armée française.

Forte au total de 260 000 hommes, elle est constituée de volontaires de la France Libre et surtout d'anciens soldats de Vichy. Il s'agit de soldats qui appartiennent à l'ancienne Armée d'Afrique constituée par le général Weygand du temps où il était gouverneur général d'Algérie. Cette armée comprend en particulier des conscrits d'Afrique du Nord, soit 134 000 d'Algérie, 73 000 du Maroc et 26 000 de Tunisie. Dans ces effectifs, « pieds-noirs » et musulmans sont à peu près à part égale. L'armée de De Lattre compte  aussi vingt à trente mille ressortissants d'Afrique noire. Les uns et les autres n'ont encore jamais posé le pied en métropole pour la plupart.

Joseph de Monsabert (30 septembre 1887, Libourne - 13 juin 1981, Dax), photo : ECPADAu sein de l'armée B, les troupes du général Joseph de Goislard de Monsabert, dont en particulier la 3e division d'infanterie algérienne (DIA), occupent une place à part.

Elle sont constituées de goumiers algériens et de tabors marocains, des troupes d'élite réputées pour leur endurance (et leur férocité) qui se sont déjà illustrées dans les combats d'Italie et notamment à la bataille du Mont-Cassin (note).

Monsabert est un chef de guerre d'un abord simple, au tempérament opposé à celui de De Lattre, ce qui n'empêche pas les deux hommes de s'entendre à merveille. Surnommé le « gentilhomme gascon », il se signale toutefois par une piété à toute épreuve, sans rien à voir avec les anciens mousquetaires...

Sous le commandement de De Lattre, l'armée B, qui réconcilie la France collaborationniste « de Vichy » et la France résistante « de Londres », va donc débarquer par vagues successives sur les côtes de Provence, aux côtés des Anglo-Saxons.

Pendant que ces derniers s'engouffreront dans la vallée du Rhône, c'est elle qui va conduire l'assaut contre Toulon et Marseille. Le contrôle de ces ports en eau profonde est essentiel pour l'approvisionnement des armées alliées dans la suite des opérations. Un tiers du tonnage américain transitera ainsi par Marseille ! 

Une progression plus rapide que prévu

Comme tout le littoral européen, la côte provençale avait été dotée par les Allemands de solides fortifications : blockaus (casemates) et mines. Pas moins de 600 000 mines sur la seule côte du Var, où aura lieu le débarquement.

Mais ces obstacles ont été au préalable repérés par les Alliés grâce à des campagnes de prises de vues aériennes (Antoine de Saint-Exupéry y participa activement). D'autre part, dès le 27 mai 1944, l'aviation alliée a bombardé tous les sites stratégiques de la côte, comme la gare Saint-Charles de Marseille. Enfin, avantage non négligeable, les troupes de la Wehrmacht présentes sur place se réduisent à la XIXe armée, qui comprend une bonne moitié de non-Allemands peu motivés.

Comme en Normandie, les Alliés ont soigneusement préparé le débarquement. 

Le soir du 14 août, la BBC émet à l'intention de la Résistance intérieure les phrases codées qui indiquent l'imminence de l'opération : « Nancy a le torticolis », « Gaby va se coucher dans l'herbe », « Le chasseur est affamé ». Les résistants sapent sans attendre les voies de communication pour empêcher tout repli de l'occupant.

Robert T. Frederick, commandant de la 1st Airborne, le 15 août 1944 (14 mars 1907, San Francisco - 29 novembre 1970, Stanford)À minuit, les commandos français d'Afrique du colonel Bouvet et la 1st Special Service Force américaine du colonel Walker entrent en scène : après avoir sécurisé le cap Nègre, elles affrontent les défenses allemandes à Hyères.

Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, neuf mille parachutistes anglo-saxons sous les ordres du général américain Robert T. Frederick, sont largués dans l'arrière-pays, notamment dans la plaine du Muy, entre les massifs des Maures et de l'Estérel. Ils s'assurent le contrôle des routes et marchent sans attendre vers Cannes.

À l'aube enfin arrivent les premiers navires, avec une solide couverture aérienne qui permettra qu'aucun ne soit coulé. Ces navires sont partis pour certains dès le 4 août, d'Afrique du Nord ou d'Italie du Sud.

La première vague d'assaut compte trois divisions américaines renforcées par une unité française. Elle débarque sur la côte des Maures, hors de portée des batteries de Toulon, entre les îles d'Hyères, le cap Nègre et Le Troyas, des lieux paradisiaques aujourd'hui voués au tourisme.

En deux jours, 2200 bâtiments dont 850 navires de guerre amènent à terre 115 000 hommes. L'assaut aura été si rapide que les Allemands ont eu à peine le temps de réagir et l'on ne comptera que quelques dizaines de victimes parmi les Alliés.

Dès le 19 août 1944, les Allemands reçoivent de leur hiérarchie l'ordre de se replier, à l'exception des garnisons de Toulon et Marseille qui ont ordre de résister coûte que coûte.

Toulon et Marseille libérées

Les Américains du général Patch se dirigent à marches forcées vers la vallée du Rhône sans rencontrer de véritable résistance, atteignant Lyon dès le 3 septembre 1944. Ils font enfin leur jonction avec l'armée de Patton, venue de Normandie, le 12 septembre 1944, à la hauteur de Dijon.

Le général de Monsabert quitte Notre-Dame de la Garde après un Te Deum pour la libération de la ville (29 août 1944), photo : ECPADPour les Français, le plus dur reste à faire : libérer les ports de Toulon et surtout Marseille, indispensables au ravitaillement des troupes et à la poursuite des opérations.

• À Toulon résistent dix-huit mille soldats de la Wehrmacht sous les ordres du contre-amiral Heinrich Ruhfuss. Ils vont tenir jusqu'à la dernière limite, notamment dans les forts qui ceinturent la ville, et ne se rendront que le 26 août 1944, en laissant une ville en ruines et en déplorant un millier de tués. 

Au terme de l'assaut, les Français sous les ordres du général Edgard de Larminat déplorent quant à eux 2 500 morts ou blessés sur un effectif total de 52 000 hommes.

• À Marseille, la population se soulève dès le 19 août 1944 et des milliers d'habitants marchent sur la Préfecture. Dès le 23 août, la 3e division d'infanterie algérienne, la 1ère division blindée du général Sudre et les 2e et 3e groupements de tabors marocains pénètrent aussi dans Marseille. Mais le général allemand Hans Schaeffer, qui tient la ville avec les 20 000 hommes de la 244e division, n'accepte pas pour autant de se rendre.

Il faudra en définitive que les tirailleurs ou goumiers algériens de Monsabert s'emparent à revers de la colline de Notre-Dame de la Garde, qui surplombe la cité, pour que les Allemands cessent toute résistance. Ce succès coûte la vie à 1 500 soldats français et 2 500 soldats de la Wehrmacht, ainsi qu'à une centaine de FFI (Forces françaises de l'intérieur). Le général Schaeffer capitule enfin le 28 août 1944 (c'est trois jours après la libération de Paris par les hommes du général Leclerc).

Les Français peuvent ainsi se féliciter d'avoir atteint leurs objectifs 13 jours après le débarquement alors que le commandement allié avait planifié 40 jours ! Dès le lendemain, le 29 août, le général de Monsabert, fervent catholique, fait célébrer un Te Deum devant la basilique de Notre-Dame de la Garde et salue la Vierge en ces termes : « C'est elle qui a tout fait ! ».

De Lattre, quant à lui, télégraphie au général de Gaulle un message plus prosaïque : « Aujourd'hui J+13, dans le secteur de mon armée, il ne reste plus un Allemand autre que mort ou captif. » Grâce à cette participation de l'armée française à la libération du continent, le général de Lattre ratifiera au nom de son pays la capitulation de l'Allemagne, le 8 mai 1945, à Berlin.

En attendant, son armée va poursuivre à bride abattue sa marche triomphale vers le Rhin. Rebaptisée 1ère Armée française le 1er septembre 1944, elle va au fil de son avancée accueillir dans ses rangs des combattants FFI et doubler ses effectifs jusqu'à atteindre 400 000 hommes. Dans le même temps, les soldats indigènes vont pour la plupart rentrer chez eux. L'Armée d'Afrique sera dès lors oubliée...

Les tabors marocains et les goumiers algériens de l'armée de De Lattre défilent à Marseille le 29 août 1944 (photo : ECPAD)

Sources documentaires

Le débarquement de Provence a laissé peu de traces dans la littérature de la Seconde Guerre mondiale. Aussi cet article puise-t-il beaucoup dans l'excellent documentaire qu'a réalisé Christian Philibert pour FR3 : Provence, août 1944, l'autre débarquement (2014).

Publié ou mis à jour le : 2024-06-03 18:12:47
lb.dutignet@orange.fr (07-06-2024 12:47:58)

Deux remarques sur votre article sur le débarquement en Provence.
En toute fin d'article vous dites que les troupes d'Afrique et du Maghreb vont pouvoir enfin rentrer chez elles .
La réalité est moins glorieuse .
Déjà , au moment où la 2° DB s'apprête à entrer dans Paris , le commandement US a demandé à De Gaulle de "blanchir " les troupes , eu égard à la ségrégation en vigueur dans l'armée Us .A ce titre les unités noires ne participent à aucun combat et n'assurent que la logistique , le ravitaillement ,etc....De Gaulle a cédé , pour obtenir en échange que trois divisions US montant au front défilent dans Paris afin de calmer les ardeurs des communistes qui tenaient la capitale .
De la même façon les troupes " de couleur " ont été démobilisées dans la Première Armée de de Lattre sitôt la jonction à hauteur de Dijon, faite avec les troupes issues de la Résistance , celles-ci les remplaçant homme pour homme en échangeant sur place uniformes et armement.
Sources : témoignages de Louis Guilloux , interprète auprès des officiers US en Bretagne , et Franz Fanon , engagé volontaire de la France Libre .

lb.dutignet@orange.fr (05-06-2024 12:39:49)

Tout d'abord , savoir que goum et tabor ne désignent pas des combattants différents mais sont seulement des indications d'effectifs .Un goum va de 120 à 200 hommes , soit une compagnie en temps de guerre .De même un tabor est l'équivalent d'un bataillon , soit 900 hommes.D'ailleurs , dans la composition et du CEF et de l'armée B
on parle de GTM , soit un Groupement de trois tabors , et non d'un régiment dont il a l'effectif.
En effet De Gaulle avait obtenu du sultan Mohammed V la possibilité de recruter des irréguliers dans la population .Et pour cela et pour le comportement respectueux du Sultan _ lequel n'avait pas apprécié la désinvolture des Américains vis-à-vis de De Gaulle à Anfa , celui-ci avait fait Mohammed V Compagnon de la Libération .
Ensuite , pour les effectifs tant en Italie qu'en Provence , il y eut 50 % d'"indigènes " , 32 % de "Pieds-Noirs ", 10 % d'"Africains " et 8 % de "métropolitains ".
Ceci expliquera en partie la haine des Pieds Noirs envers De Gaulle par la suite . Lesquels Pieds-Noirs , notamment et surtout juifs , avaient facilité le débarquement américain à Alger en neutralisant complètement la police , la gendarmerie et l'armée , y compris en ayant fait prisonnier le général JUIN , commandant en chef en Algérie .
Ce complot a failli échouer du fait du retard des Américains , " dû au clapot de la mer " selon le général US Ridgway ! ! ! !
Sources: "La campagne d'Italie " de J-Ch Notin , et "L'Année des dupes " de J. Attali .

Gall (15-08-2019 18:36:06)

Les Algériens venus nous libérer n' étaient pas des goumiers mais des tirailleurs , Par exemple ceux du 7éme Tirailleur Algérien ,régiment du Constantinois , dont les compagnies de combat étaient composées à plus de 80% par ceux que les européens d' Algérie appelaient les "indigènes" Il y avait peu de cadres algériens car les "indigènes étaient moins de 10% à avoir accés à l'enseignement laïc ,gratuit et obligatoire et quelques centaines au secondaire et à l'université .Le 7é RTA s'était distingué déjà en 1914-1918 notamment à Verdun puis en 1943 en Italie Le régiment ,un des plus décoré de France était titulaire de la fourragère rouge de la légion d'honneur Si ces braves étaient devenus citoyens français "à part entière" en récompense de leur engagement l'histoire de l' Algérie que les européens appelaient "française" aurait sans doute évolué de façon différente !

Etienne (16-08-2014 12:55:55)

Mes deux grands pères ont participé à leur manière au Débarquement ce 15 aout 1944
L'un comme Amiral de la Flotte L'amiral Jarry
l'autre qui était ingénieur détaché au Génie Maritime

Gérard (15-08-2014 21:05:28)

En avril dernier j'ai visité la nécropole du Dramont. Lieu émouvant et bien entretenu. Merci à tous ceux qui ont sacrifié leur vie pour la liberté. Ne les oublions jamais.
Il est important que leur mémoire reste vive dans notre histoire. Ils sont venus de loin pour défendre leur patrie et pour mourir sans profiter de la victoire qui était la leur. G.N. Genève

NoelB (15-08-2014 20:37:31)

Dommage qu'il faille attendre les commémorations pour que l'on en entende parler. Respect à nos Libérateurs de toutes nations.

Louis (15-08-2014 15:32:23)

Et en conséquence, il eut été raisonnable, après la victoire totale, que les gouvernants de l'époque, entreprennent un processus général de décolonisation .
Mais il y eut la repression de Sétif, puis De Gaulle envoya Leclerc en Indochine...
Puis le retour massif aux affaires d'anciens responsables de la IIIeme République qui ne pouvaient admettre qu'une page était tournée, que la France ne pouvait s'opposer aux volontés d'indépendance colonisés cent ans plus tôt, que les États-Unis, l'URSS, la Chine poussaient à la rébellion, chacun ayant ses arrière- pensées. Bref, il fallait "lâcher prise"en menant ces peuples à leur indépendance dans les meilleurs conditions... Celà aurait éviter bien des souffrances...
Mais les états d'esprits n'étaient pas prêts. Ainsi va l'Histoire....

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