16 juin 1940

Formation du gouvernement Pétain

Le soir du dimanche 16 juin 1940, à Bordeaux, Paul Reynaud démissionne et laisse au maréchal Pétain le soin de former un nouveau gouvernement et de décider de l'attitude à prendre devant l'invasion allemande.

Au même moment, la Wehrmacht traverse la Loire après avoir envahi la Belgique et la Hollande et percé le front français à Sedan, dans les Ardennes. Elle pousse devant elle huit millions de civils français ou belges ainsi que les débris de l'armée française.

Une semaine plus tôt, sous le prétexte d'une visite aux armées, le gouvernement français s'est lui-même réfugié à Tours, puis à Bordeaux... comme en 1870 et en 1914, face aux deux précédentes offensives de l'armée allemande.

Face à l'étendue de la défaite, les dirigeants français s'interrogent sur la conduite à tenir. Il en va de la place de la France dans l'Histoire.

André Larané

Un gouvernement en plein désarroi

Classé au centre sur l'échiquier politique et opposant résolu à Hitler, Paul Reynaud (62 ans) était devenu président du Conseil le 21 mars 1940 en remplacement d'Édouard Daladier. Celui-ci, tribun respecté et ministre radical du Front populaire, s'était déconsidéré en signant les accords de Munich avec le Führer.

Dès le début de l'offensive allemande, le nouveau chef du gouvernement prit des mesures désespérées pour éviter le désastre. Le 18 mai, il appela à la vice-présidence du Conseil le prestigieux vainqueur de Verdun, le maréchal Philippe Pétain (84 ans), qui exerçait à Madrid les fonctions d'ambassadeur.

– 19 mai 1940 :

Le 19 mai, tandis que la guerre bat son plein, Paul Reynaud nomme à la tête des armées Maxime Weygand (73 ans). L'ancien adjoint du maréchal Foch est rappelé en catastrophe de Damas où il commandait les forces françaises d'Orient en remplacement de l'incapable Gamelin.

– 26 mai 1940 :

Le 26 mai, Paul Reynaud rencontre à Londres le nouveau Premier ministre, Winston Churchill, un conservateur au caractère trempé qui a remplacé Neville Chamberlain au 10, Downing Street.

Paul Reynaud adhère à la volonté de Churchill de lutter coûte que coûte contre Hitler. L'un et l'autre n'oublient pas que la France et l'Angleterre ont signé un engagement mutuel à ne pas conclure d'armistice ou de traité de paix séparé.

Il n'empêche que plusieurs de ses ministres songent dès le mois de mai à arrêter les frais. Philippe Pétain lui-même s'est convaincu de l'inéluctabilité de la défaite.

Armistice ou capitulation ?

Dans le désarroi général, le président du Conseil Paul Reynaud suggère que les militaires demandent un cessez-le-feu ou une capitulation tandis que le gouvernement se replierait en Afrique du Nord pour continuer la lutte dans l'honneur.

L'option est tout à fait pertinente : avec son aviation, sa flotte, plusieurs régiments et toutes les colonies, la France conserverait sa place dans la guerre contre Hitler. Les Français de métropole auraient-ils à en souffrir ? Pas plus ni moins que les Belges et les Néerlandais, également soumis au joug ennemi.

Mais le vieux généralissime Maxime Weygand veut obliger le pouvoir civil à assumer sa part de la défaite. Il fait observer aussi qu'une capitulation entraînerait l'occupation de tout le territoire, la reddition de toutes les troupes et la saisie de toutes les armes, y compris de la flotte.

Le 29 mai, dans un rapport à Paul Reynaud, il exige donc un armistice, c'est-à-dire un accord de gouvernement à gouvernement aboutissant à un arrêt provisoire des combats dans l'attente d'un traité de paix en bonne et due forme. Le généralissime bénéficie pour l'occasion de l'appui du maréchal Pétain...

Maxime Weygand (73 ans), généralissime depuis le 19 mai 1940, à DunkerqueLe maréchal Pétain veut épargner à la population les tourments d'une occupation militaire sans contrepoids civil.

Le spectacle bouleversant de l'exode qui jette des millions de malheureux civils sur les routes le renforce dans sa détermination de ne pas abandonner le pays. Comme Weygand, il a le sentiment que l'armée a fait son devoir et qu'il ne saurait y avoir de déshonneur à reconnaître la défaite.

« Je déclare, en ce qui me concerne, que, hors du gouvernement, s'il le faut, je me refuserai à quitter le sol métropolitain, je resterai parmi le peuple français pour partager ses peines et ses misères. L'armistice est, à mes yeux, la condition nécessaire à la pérennité », avertit Pétain en conseil le 13 juin.

Le deuxième vice-président du Conseil, Camille Chautemps, suggère de demander à Hitler quelles seraient les conditions d'un armistice.

Si ces conditions s'avéraient trop dures ou déshonorantes pour le pays, le gouvernement se réserverait le droit de les rejeter et de poursuivre la résistance en métropole ou en Afrique.

Cette suggestion présente l'avantage que nul ne pourrait reprocher au gouvernement de ne pas avoir tout tenté pour assurer la paix. Le consensus national et l'union des Français seraient ainsi préservés.

Mais rien ne dit qu'une fois faite la demande des conditions d'armistice et de paix, le gouvernement ne se laisse entraîner dans des concessions inacceptables...

Paul Reynaud, président du Conseil, le 21 mai 1940, avec Weygand, Baudouin et Pétain

Un ennemi présentable

En juin 1940, la défaite de l'Angleterre paraît probable et, avec elle, la fin de la guerre et la victoire définitive de l'Allemagne.

Les partisans de l'armistice ne sont pas choqués par cette perspective. Ils voient les militaires allemands comme des gens civilisés et des ennemis respectables (il est vrai qu'en 1940, les dirigeants nazis ne songent pas encore à l'extermination des Juifs et de quelques autres minorités).

Ce n'est pas l'avis du ministre de l'Intérieur Georges Mandel ni du sous-secrétaire d'État à la Défense, le général de brigade Charles de Gaulle.

Pour eux, cette guerre est d'un type nouveau. Elle n'oppose pas deux peuples, comme en 1870 ou en 1914-1918, mais elle oppose les démocraties occidentales à des régimes totalitaires qui ne s'embarrassent d'aucune règle et avec lesquels il ne saurait y avoir aucun accommodement (l'Allemagne nazie mais aussi l'URSS communiste et l'Italie fasciste, ses alliées).

Le président du Conseil envoie de Gaulle à Londres pour demander à Churchill à quelles conditions il voudrait le dégager de sa promesse de ne pas traiter avec l'ennemi.

– 16 juin 1940 :

Le dimanche 16 juin au matin, le cabinet britannique transmet un télégramme à Paul Reynaud pour l'autoriser sous certaines conditions à demander à Hitler les conditions d'un armistice. Dans un second télégramme, Churchill précise que la flotte française devra être mise à l'abri dans des ports britanniques pendant la durée des négociations.

Le même jour, à 17 heures, dans une dernière tentative de forcer le destin, Winston Churchill propose à Paul Reynaud, par l'intermédiaire du général de Gaulle, une union totale entre le Royaume-Uni et la France (un seul Parlement, un seul gouvernement, un seul pays).

Les deux chefs de gouvernement prennent rendez-vous pour le lendemain à Concarneau, en vue de signer le traité d'union. Mais le soir même, cette ultime proposition est rejetée par les partisans de l'armistice, devenus majoritaires dans le gouvernement.

Isolé et indécis, pressé qui plus est par sa compagne, la comtesse Hélène de Portes, une proche du Maréchal, Paul Reynaud démissionne le soir même.

Résigné à ce que les hostilités finissent enfin, il propose au président de la République, Albert Lebrun, de le remplacer à la présidence du Conseil par la personnalité la mieux à même de demander à Hitler les conditions d'armistice... et de paix.

40 millions de pétainistes

Dans le respect des règles constitutionnelles, le président de la République, Albert Lebrun, demande au maréchal Philippe Pétain de former un nouveau gouvernement. Sitôt désigné, le nouveau président du Conseil forme une équipe de techniciens.

– 17 juin 1940 :

Dès le lendemain, le lundi 17 juin à midi, Pétain, qui manie les mots avec dextérité, prononce une allocution mémorable à la radio :

Discours du maréchal Pétain le 17 juin 1940

gravure de propagande sur la Révolution nationale « Français, à l'appel de Monsieur le président de la République, j'assume à partir d'aujourd'hui la direction du gouvernement de la France. Sûr de l'affection de notre admirable armée qui lutte avec un héroïsme digne de ses longues traditions militaires contre un ennemi supérieur en nombre et en armes, sûr que par sa magnifique résistance elle a rempli ses devoirs vis-à-vis de nos alliés, sûr de l'appui des anciens combattants que j'ai eu la fierté de commander, je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur.
« En ces heures douloureuses, je pense aux malheureux réfugiés qui, dans un dénuement extrême, sillonnent nos routes. Je leur exprime ma compassion et ma sollicitude. C'est le coeur serré que je vous dis aujourd'hui qu'il faut cesser le combat.
« Je me suis adressé cette nuit à l'adversaire pour lui demander s'il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l'honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. Que tous les Français se groupent autour du gouvernement que je préside pendant ces dures épreuves et fassent taire leur angoisse pour n'écouter que leur foi dans le destin de la patrie. »

Écouté avec ferveur par des millions de Français désemparés, sur les routes ou dans leurs foyers, ce discours chevrotant vaudra à l'illustre vieillard d'être plébiscité par l'opinion publique.

Mais malgré le soin qu'a pris Pétain à peser chaque mot, il lui a échappé une formule malheureuse laissant entendre que les combats devaient cesser à l'instant... de sorte que des soldats ont jeté leurs armes et se sont rendus aux Allemands dans une certaine pagaille cependant que d'autres continuaient de se battre avec panache.

Le soir même à la BBC, le Premier ministre Winston Churchill, surmontant les divisions de son cabinet, réitère sa détermination à combattre :
« Ce soir, les nouvelles sont très mauvaises, et mon cœur saigne pour le courageux peuple français qui est tombé dans ce terrible malheur. Rien ne changera les sentiments que nous avons pour lui, ni la certitude que le génie de la France resurgira.
Les événements de France n'influeront en aucune façon sur nos actions et sur notre but. Désormais, nous sommes les seuls champions en armes pour défendre la cause du monde. Ce grand honneur, nous ferons au mieux pour en être dignes. Nous défendrons notre île, et, avec l'Empire britannique, nous continuerons, invincibles, la lutte jusqu'à ce que la malédiction d'Hitler ne courbe plus le front des hommes.
Nous sommes certains qu'à la fin tout ira bien. »

Tandis que le général de Gaulle, à Londres, entre dès le lendemain en résistance, le maréchal Pétain glisse insensiblement sur la voie de la collaboration avec l'occupant. Celle-ci prendra un tour officiel dès octobre avec la rencontre de Montoire.

Publié ou mis à jour le : 2020-06-18 17:39:00

 
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