9 novembre 1938

La Nuit de Cristal

La nuit du 9 au 10 novembre 1938 reste l'un des plus tristes moments de l'histoire allemande.

Après les accords de Munich, les habitants du Reich (y compris les habitants de l'ex-Autriche) croient la paix préservée et, comme les autres Européens, manifestent leur jubilation ! Adolf Hitler est dépité par les acclamations populaires dans son pays même. « Avec ce peuple, je ne puis encore faire une guerre », se plaint-il (note). Lui-même a curieusement le sentiment d'avoir cédé à Munich en ne faisant pas immédiatement la guerre et il voudrait montrer à son peuple comme aux puissances étrangères qu'il ne se laissera plus manœuvrer !

Hitler déplore aussi qu'un quart seulement du demi-million de Juifs allemands aient émigré au bout de cinq ans de brimades et de lois antisémites. Il souhaite accélérer le mouvement pour que le Reich devienne enfin « judenrein » (sans aucun Juif).

Et voilà que se présente l'occasion de reprendre la main !... C'est l'agression le 7 novembre d'un conseiller de l'ambassade d'Allemagne à Paris, Ernst vom Rath, par un jeune juif polonais.

L'attentat contre vom Rath à l'origine de la Nuit de Cristal

Le 7 novembre 1938 au matin, un jeune homme se présente à l'ambassade allemande de Paris et tire à vue sur le conseiller Ernst vom Rath, le blessant mortellement. Selon l'enquête officielle consécutive à l'assassinat de vom Rath, le meurtrier voulait tuer l'ambassadeur lui-même. Il était entré dans l'ambassade et avait choisi, en définitive, de tirer sur le premier venu.

Le meurtrier est un juif polonais de 17 ans, Herschel Grynszpan. Ses parents ont fui en 1914 leur pays et se sont réfugiés à Hanovre, en Allemagne.

Mais voilà que le gouvernement polonais, désireux de prévenir le retour de ses citoyens juifs du fait des persécutions allemandes, décide de priver tous les Polonais exilés depuis plus de cinq ans de leur citoyenneté sauf à revenir avant le 29 octobre 1938. La police allemande riposte en expulsant vers la Pologne tous les juifs de ce pays.

Douze à quinze mille de ces malheureux, y compris les parents de Grynszpan, devenus indésirables dans leur patrie, errent dès lors dans le no man's land de la frontière germano-polonaise. C'est donc pour venger ses parents que le jeune homme aurait voulu tuer l'ambassadeur allemand quelques jours plus tard (note).

Notons que le gouvernement de Varsovie, irrité par la présence des apatrides juifs à sa frontière, menacera d'expulser en représailles les Polonais d'origine allemande. Le gouvernement de Berlin ne se le fera pas dire deux fois et acceptera de reprendre les fuyards polonais pour les interner sur son sol. C'est un signe parmi d'autres qu'avant la guerre, le gouvernement hitlérien était encore sensible à un langage de fermeté !

Les origines du pogrom

À l'annonce de la mort de vom Rath, dans la soirée du 9 novembre, tandis que Hitler et tous les dignitaires nazis se retrouvent à Munich pour commémorer le putsch de la Brasserie, le ministre allemand de la propagande Joseph Goebbels dénonce un « complot juif » contre l'Allemagne. Pour consolider la thèse du complot, il rappelle opportunément un autre attentat qui avait eu lieu en Suisse en 1936 lorsque l'étudiant juif David Frankfurter avait assassiné le chef des nazis locaux, Wilhelm Gustloff... Cet attentat n'avait suscité sur le moment aucune réaction de la part de Hitler car la même année se tenaient à Berlin les Jeux Olympiques et les nazis n'étaient pas encore en état de défier les démocraties.

Ayant rallié le Führer à son idée, Goebbels mobilise dans la nuit du 9 novembre les militants nazis, avec le concours des Gauleiter (gouverneurs de régions) réunis à Munich. Il jette les militants nazis dans les rues pour un pogrom de très grande ampleur à l'image des émeutes antijuives qu'encourageait au XIXe siècle l'administration du tsar. Mais officiellement, à la radio, le même soir, il veille à ne parler que de violences « spontanées » et s'offre même le luxe de les déplorer.

Le drame

Les sections d'assaut nazies (« Sturm Abteilung » ou SA), fortes de plus d'un million de membres, et les Jeunesses hitlériennes s'en prennent aux synagogues et aux locaux des organisations israélites, ainsi qu'aux magasins et aux biens des particuliers.

Les agresseurs sont pour la plupart en tenue de ville pour laisser croire à un mouvement populaire spontané. Des escouades de SS participent aussi au pogrom, mais contre l'avis de leurs supérieurs et de Heydrich, lequel le leur a interdit par un télétype officiel.

Près d'une centaine de personnes sont tuées à l'occasion de ce gigantesque pogrom. 267 synagogues sont pillées, saccagées et brûlées ; 7 500 magasins sont également pillés.

La violence dépasse les bornes à Berlin et Vienne (annexée au Reich en mars 1938), où vivent les plus importantes communautés juives. Les Allemands ordinaires assistent, impavides, aux désordres. Très rares, notons-le, sont les Allemands qui tentent de secourir leurs concitoyens persécutés. Les Églises elles-mêmes restent silencieuses pendant et après le drame.

Poésie déplacée

Le petit peuple berlinois donnera à ces premières violences antisémites planifiées en Allemagne le nom poétique de « Nuit de Cristal » (en allemand « Reichskristallnacht »), en référence aux vitrines et à la vaisselle brisées cette nuit-là. À cette appellation passée dans l'Histoire mais empreinte d'un certain cynisme, les historiens allemands préfèrent celle de « Novemberpogrom » (le pogrom de Novembre).

Premières conséquences

Le Reichsmarschall Hermann Goering, responsable de la politique économique du Reich et du Plan quadriennal, réunit une conférence interministérielle dès le 12 novembre 1938 pour tirer les conséquences du progrom. Son procès-verbal figurera au procès de Nuremberg, après la guerre.

À l'occasion de cette conférence, la communauté juive est taxée d'une énorme amende pour cause de tapage nocturne (ça ne s'invente pas) et un milliard de marks sont prélevés sur les 7 milliards d'avoirs juifs bloqués en  avril 1938 sur les comptes bancaires. En-dehors de toute légalité, les assureurs sont contraints de verser à l'État allemand les remboursements dus à leurs assurés. Pour Hermann Goering, c'est un début de solution au crucial manque de devises qui affecte l'État.

Les organisations juives sont par ailleurs dissoutes et la presse juive supprimée... « Je n'aimerais pas être un Juif en Allemagne », conclut Goering avec un cynique bon sens. Il suggère aussi sur le ton d'une mauvaise plaisanterie : « Nous donnerons aux Juifs une partie de la forêt et Alpers veillera à ce que les animaux qui ressemblent aux Juifs [l'élan au museau crochu] aillent dans l'enclos juif et s'y installent ». Il est vrai qu'après la Nuit de Cristal, les Juifs qui n'auront pas encore réussi à émigrer seront très appauvris et soumis à une effroyable ségrégation.

Près de 35 000 juifs sont arrêtés pendant la Nuit de Cristal et envoyés dans des camps de concentration (Dachau et Buchenwald). Ils seront pour la plupart libérés contre rançon et avec obligation de présenter un visa d'émigration.

L'émigration va s'accélérer dans les mois suivants malgré les obstacles dressés par les autres pays. La moitié des 500 000 Juifs austro-allemands encore présents dans le Reich après la Nuit de Cristal seront partis après le regain de violences des années 1938-1939.

Conséquence notable des débordements cafouilleux des SA pendant la Nuit de Cristal, la « question juive » (en allemand « Judenfrage »), qui était le lot de différents acteurs agissant dans « le sens de la volonté du Führer », va revenir désormais exclusivement à Heydrich et Himmler, autrement dit aux SS (Schutzstaffel), le corps d'élite fanatique de l'État hitlérien.

Réactions mesurées à l'étranger

Les violences de la Nuit de Cristal donnent lieu à une réprobation quasi-unanime à l'étranger mais sans qu'il s'ensuive des mesures concrètes. Un grand débat a lieu à la Chambre des Communes, à Londres, et les Britanniques, dans la foulée, proposent aux Américains de sacrifier leur quota de 60 000 immigrants par an au profit des Juifs du Reich mais leur offre est refusée par Washington.

Le gouvernement français est le seul à s'abstenir de toute condamnation publique car il ne veut pas compromettre une prochaine rencontre franco-allemande. Il rend hommage au diplomate Ernst vom Rath le 12 novembre 1938, soit cinq jours avant ses funérailles officielles à Berlin ! Après cet excès de zèle, le ministre des Affaires étrangères Georges Bonnet peut accueillir son homologue Joachim von Ribbentrop pour la signature d'un accord de coopération...

Chasser les Juifs du Reich

Soulignons que si la Nuit de Cristal inaugure les violences de masse à l'encontre des Juifs, l'extermination n'est pas encore d'actualité. Le journal de la SS publie le 24 novembre 1938 un éditorial dans lequel il est écrit que les ghettos constitueront des nids de criminels et que le meilleur moyen de s'en débarrasser est d'y mettre le feu ! Mais c'est une exception et l'on ne trouve à ce moment-là nulle part ailleurs d'allusion à un massacre organisé.

Hitler lui-même a dans l'esprit de chasser les Juifs du Reich. Il garde la conviction que chaque pays européen doit régler sa « question juive » par ses propres moyens. Quand il prononcera le 30 janvier 1939 un discours devant le Reichstag (Parlement), faisant pour la première allusion au possible « anéantissement de la race juive en Europe » en cas de guerre, il aura encore en tête l'idée de refouler les Juifs dans un vaste ghetto où ils mourraient à petit feu. C'est le projet « Madagascar ». L'idée d'une extermination de masse ne s'ébauchera qu'après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2019-12-08 16:57:03

 
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