6-14 juillet 1938

La conférence d'Évian sur les Juifs

Désemparé face à l'antisémitisme nazi, le président américain Franklin D. Roosevelt propose une conférence internationale en vue de secourir les Juifs dont ne veulent plus les Allemands. Celle-ci se réunit à huis clos du 6 au 14 juillet 1938 à Évian, au bord du Léman.

Aucun des pays représentés n'ayant véritablement envie de recueillir des réfugiés juifs allemands, la conférence n'aboutira à aucun résultat. 

André Larané
La conférence d'Évian (juillet 1938)

Jeu de dupes

Suite à la prise de pouvoir d'Hitler, les Juifs allemands (1% de la population du pays) ont fait l'objet de brimades et de persécutions de plus en plus brutales. Dès novembre 1933, la SDN (Société des Nations, ancêtre de l'ONU) a constitué un Haut Commissariat aux réfugiés d'Allemagne pour adoucir le sort des Juifs contraints à l'exil. L'Américain James MacDonald en a pris la direction mais, lassé par la mauvaise volonté des démocraties, il a résigné sa fonction dès 1935.

Cette année-là, à Nuremberg, Hitler promulgue des lois antisémites qui séparent plus complètement les Juifs des autres Allemands. Un nombre croissant de familles se résigne à fuir le pays. Confrontés à la crise économique née du krach de 1929, les pays occidentaux rechignent toutefois à les accueillir.

Aux États-Unis, en particulier, le président Roosevelt est soumis à des pressions opposées, d'une part de la part des mouvements juifs et libéraux qui réclament d'accueillir les Juifs allemands, d'autre part de la part des milieux conservateurs et syndicaux qui ne veulent pas d'une remise en cause des quotas d'immigration très stricts établis par les lois Quota Act de 1921 et Immigration Act de 1924.

Le président va donc botter en touche en proposant le 22 mars 1938, depuis sa maison de Warm Springs (Géorgie), une Conférence internationale pour les Réfugiés. Il sait pertinemment que la conférence aboutira à une fin de non-recevoir et il pourra en tirer argument pour exclure tout amendement aux lois sur l'immigration. 

La Suisse, qui héberge à Genève la SDN, exclut toutefois d'accueillir la conférence car elle tient à garder de bonnes relations avec son puissant voisin. C'est finalement le président du Conseil français Camille Chautemps qui propose de l'accueillir à Évian, une jolie station thermale à 45 km seulement de la cité de Calvin et de la SDN. La conférence va donc se dérouler dans l'Hôtel Royal, un beau témoin de l'Art Nouveau contruit en 1909 par l'architecte Ernest Hébrard et agrémenté d'un magnifique parc de 19 hectares, ce qui n'est pas pour déplaire aux diplomates.

Refus sous tous prétextes

Strictement limités à six séances à huis clos, les débats ne sont connus que par le communiqué final. 32 pays se font représenter à Évian (l'Allemagne n'est pas invitée, l'URSS et la Tchécoslovaquie ne s'y font pas représenter). C'est pour affirmer unaniment leur refus d'ouvrir leurs ports aux 650 000 Juifs allemands et autrichiens, qualifiés par euphémisme de « Réfugiés » (jamais au cours de la conférence, il n'est fait ouvertement référence aux Juifs).

Les refus se fondent sur des préjugés ou des hypothèses bien plus que sur des faits, comme l'avoue ingénument le délégué australien : « Dans les circonstances présentes, l'Australie ne peut faire plus... Nous n'avons pas de problème racial notable et nous ne voulons pas en importer un ». L'hypocrisie est de mise et les problèmes économiques volontiers mis en avant : « Les réfugiés ont souvent enrichi l'existence et contribué à la prospérité du peuple britannique. Mais le Royaume-Uni n'est pas un pays d'immigration. Il est hautement industrialisé, entièrement peuplé, et il est encore aux prises avec le problème du chômage » assure pour sa part le délégué britannique...

La Suisse estime avoir déjà fait le plein de réfugiés autrichiens et rétablit des visas avec son voisin. Elle va même demander à l'Allemagne de tamponner la lettre J sur les passeports de ses ressortissants juifs afin de pouvoir plus facilement les identifier et les repousser à sa frontière !

Un seul pays fait exception : la République dominicaine, dans les Antilles. Il n'a pas été invité à la conférence mais son dictateur Trujillo fait savoir le 12 août 1938 qu'il serait disposé à accueillir deux cent mille réfugiés car il souhaite « blanchir » la population avec l'importation de quelques milliers de Juifs allemands ; cette offre équivoque est repoussée. 

La presse allemande, triomphante, titre au lendemain de la conférence : « Juifs à vendre ; même à bas prix, personne n’en veut ! ». Hitler, dans les jours qui suivent, ne se prive pas de dauber sur cet échec : « C'était honteux de voir les démocraties dégouliner de pitié pour le Peuple juif et rester de marbre quand il s'agit vraiment d'aider les Juifs ! »

Après la Nuit de Cristal de novembre 1938, l'émigration juive va néanmoins s'intensifier. Quelques milliers de Juifs saisissent l'opportunité offerte par le port chinois de Shanghai, qui les dispense d'un visa d'entrée... Beaucoup d'émigrants gagnent la Palestine sous des formes illégales, en défiant le gouvernement britannique qui tente de les repousser pour ne pas se mettre à dos les Arabes et le Grand Mufti de Jérusalem Amin al-Husseini. Ce chef religieux musulman férocement hostile aux juifs ne craint pas de rencontrer Hitler et de recruter pour lui des combattants musulmans.

Mais à côté de cela, les échecs sont cruels. Le 15 mai 1939, le paquebot Saint-Louis quitte Hambourg avec 900 passagers juifs d'un statut social élevé. Empêché d'accoster à La Havane, il tente sa chance sans succès à Buenos Aires, Montevideo, Panama... Obligé de longer à distance la côte étasunienne, il est aussi refoulé du Canada et finalement contraint de revenir à Hambourg.

Bibliographie

La conférence d'Évian a fait l'objet d'un essai très documenté de Raphaël Delpard : La conférence de la Honte (Michalon, 2015, 250 pages). L'auteur décrit la montée de l'antisémitisme nazi, d'autant plus inattendue qu'elle survient dans le pays d'Europe où les juifs étaient jusque-là les mieux intégrés.

Humanitarisme contre politique

A posteriori, nous pouvons légitimement nous affliger de l'échec de la conférence d'Évian, à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les participants eussent-ils montré plus de clairvoyance qu'ils auraient pu accueillir et donc sauver une grande partie des 650 000 Juifs encore présents en Allemagne et en Autriche en 1938.
Ce geste eut-il pour autant évité la Shoah et ses six millions de victimes ? C'est très improbable.
En premier lieu, Hitler y aurait vu un signe de faiblesse de la part des Occidentaux et un encouragement à intensifier les persécutions. Et surtout, en second lieu, après le déclenchement de la guerre et l'invasion de la Pologne puis de l'URSS, il serait devenu de fait impossible pour les Occidentaux d'accueillir les millions de Juifs polonais, grecs, soviétiques, hongrois... tombés sous les griffes des nazis ! Une issue généreuse à la conférence n'aurait donc pas changé le cours de l'Histoire.
Tirons une leçon de ce constat : la charité et la compassion sont des vertus individuelles appréciables mais sans utilité opérationnelle à l'échelle des nations ; elles ne remplacent pas l'action politique ni la force militaire. Cette leçon conserve toute sa pertinence en ce début du XXIe siècle, face aux vagues migratoires et aux grands défis géopolitiques qui secouent le Moyen-Orient et l'Afrique : le traitement compassionnel de ces drames peut s'avérer contre-productif s'il ne s'accompagne pas d'une élimination de leurs causes, au besoin par des interventions militaires.

Publié ou mis à jour le : 2021-08-11 15:03:53

 
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