16 juillet 1935

La déflation Laval

Le 16 juillet 1935, à Paris, le président du Conseil Pierre Laval promulgue 29 décrets-lois.

Entre autres mesures, ils comprennent une réduction générale de 10% de toutes les dépenses publiques. Y compris les salaires des fonctionnaires et les intérêts des emprunts.

Par cette « déflation » (économies budgétaires et diminution des salaires et des prix par voie d'autorité), le président du Conseil veut relancer l'activité et les échanges sans avoir à dévaluer la monnaie.

Mais cette politique que l'on qualifierait aujourd'hui de « rigueur » n'atteindra ni l'un ni l'autre de ces objectifs et laissera le pays plus pauvre et plus désemparé qu'avant.

Un début de redressement viendra quand le gouvernement Léon Blum se résoudra à dévaluer une nouvelle fois le franc.

Joseph Savès
Une rapide dégradation des comptes

La France a été d'abord peu affectée par le krach boursier de Wall Street d'octobre 1929 grâce à la dévaluation Poincaré de 1928 et aussi à sa moindre intégration dans les échanges internationaux.

Mais la dévaluation de la monnaie anglaise, le 21 septembre 1931, lointaine conséquence de la réévaluation de la livre par Churchill (1925), vient tout chambouler alors même que la crise mondiale semblait en voie de résorption.

La France découvre à son tour la crise économique, avec une baisse de l'activité industrielle et une augmentation sensible du nombre de chômeurs. Or, la classe politique, éprouvée par l'audace de Poincaré, qui a divisé par quatre la contrepartie en or du franc, ne veut plus entendre parler de dévaluation et s'accroche à la parité or de sa monnaie.

Le 31 janvier 1933, le président Paul Doumer appelle Édouard Daladier à la présidence du Conseil (à Berlin, la veille, le Reichspresident von Hindenburg a appelé Hitler à la chancellerie). Le nouveau chef du gouvernement soumet à l'Assemblée un programme d'économies budgétaires qui inclut déjà des prélèvements sur les traitements des fonctionnaires.

À la conférence économique de Londres réunie en catastrophe en juin 1933, la France plaide en vain pour la déflation et le retour à l'étalon-or, choses dont ne veulent à aucun prix les Américains et qui aboutissent à l'échec de la conférence. Le 3 juillet 1933, elle arrive toutefois à rallier à son projet de « bloc-or » la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Italie, la Suisse, la Pologne et la Tchécoslovaquie.

Défense du franc fort

La politique à contre-courant du franc « fort » entraîne un décrochage de l'activité et de l'emploi dont l'économie nationale ne se remettra pas.

Pour retenir les détenteurs de francs autant que faire se peut, les taux d'intérêt progressent en France de 3,9% à 5,6% entre 1931 et 1936, alors qu'ils diminuent dans le même temps de 4,6% à 2,9% au Royaume-Uni et de 3,6% à 2,7% aux États-Unis.

Les investissements et la consommation, à cause du coût élevé du crédit, chutent en conséquence. Avec un franc surévalué d'au moins 20%, les exportations tombent de 14,2% à 6% du PIB. 

Les entrepreneurs se replient sur l'empire colonial, qui absorbe 32% des exportations françaises en 1935 contre seulement 20% en 1929. Le chômage progresse jusqu'à frapper un million de personnes, alors qu'il régresse dans la plupart des autres pays, y compris en Allemagne, désormais aux mains des nazis.

Austérité à tous les étages

Les chefs de gouvernement qui succèdent à Daladier reprennent les grandes lignes de sa politique : économies tous azimuts et maintien de la parité or de la monnaie contre vents et marées.

La crise économique et l'impuissance des hommes politiques suscitent une vague d'antiparlementarisme qui culmine avec l'affaire Stavisky, un escroc soupçonné de collusion avec des élus. Édouard Daladier, rappelé le 30 janvier 1934, en pleine affaire Stavisky, est contraint à la démission après les manifestations sanglantes du 6 février. Il est remplacé à la présidence du Conseil par Gaston Doumergue (70 ans), ancien président de la République.

On espère de « l'ermite de Tournefeuille » le même miracle que Poincaré, quelques années plus tôt.

Il appelle quelques sommités dans son gouvernement : Herriot, Tardieu et aussi le maréchal Pétain, au ministère de la Guerre !

Mais le miracle ne vient pas. L'opinion se rebiffe face aux mesures déflationnistes, en particulier une tentative de diminuer les retraites des anciens combattants. Le 8 novembre 1934, Doumergue retourne dans sa retraite de Tournefeuille et laisse la place à Pierre-Étienne Flandin.

Après la Grande-Bretagne (1931), les États-Unis (1932) et quelques pays satellites, voilà que la Belgique, à son tour, en 1935, dévalue sa monnaie.

Les pays attachés à une parité fixe de leur monnaie avec l'or (l'étalon-or) ne regroupent plus que la France, la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas et l'Italie de Mussolini. C'est le « bloc-or ».

Le cercle se resserre mais la France se cramponne.

Du fait de sa politique monétaire, elle reste à l'écart des reprises qui s'amorcent entre 1933 et 1935.

Tandis que l'activité industrielle croît de 27% aux États-Unis et de 14% au Royaume-Uni entre 1933 et 1936, elle régresse de 4% en France.

Tandis que le chômage baisse fortement dans le monde entier à partir de 1933, il s'approfondit en France pour toucher environ un million d'employés et d'ouvriers en 1935, soit un taux de 10% dans les régions urbanisées, en dépit d'une diminution de la population active de 1,2 million de personnes dont la moitié environ correspond à des retraits liés à l'effondrement du marché du travail.

Pierre Laval renforce la politique de rigueur

Le 31 mai 1935, Pierre-Étienne Flandin est mis en minorité au Parlement. Le président Albert Lebrun appelle Pierre Laval à la présidence du Conseil. Celui-ci affiche l'objectif de « défendre le franc et lutter contre la spéculation » (car il est bien évident que les tracas du pays ne viennent que de gens mal intentionnés : les spéculateurs !).

Refusant comme ses prédécesseurs de dévaluer la monnaie, il va tenter d'aligner les prix français sur les prix étrangers par une politique autoritaire de déflation active.

Pour cela, le chef du gouvernement procède par décrets-lois. Il s'agit de mesures gouvernementales qui ont valeur de lois sans avoir pour autant été approuvées par le Parlement, siège de la souveraineté populaire.

Laval choisit sciemment de promulguer le premier train de décrets-lois pendant que les députés sont en vacances et deux jours après la Fête nationale, laquelle a donné lieu à Vincennes à un grand rassemblement de l'opposition de gauche.

Il faut dire que ses décrets-lois ont de quoi révulser les citoyens ordinaires. Le premier train, le 16 juillet 1935, comporte, outre la réduction de 10% de toutes les dépenses publiques, diverses économies (augmentation de taxes).

Dans le même temps, le gouvernement prévoit des réductions autoritaires sur les prix pour adoucir l'effet des mesures budgétaires : baisse de 10% du prix du courant et du gaz, baisse de 5% du prix des engrais potassiques (la France est encore un pays essentiellement agricole), baisse sur le prix du pain etc.

La presse conservatrice se félicite de toutes ces mesures. Le journal Le Temps (20 juillet 1935) écrit : « La réduction des dépenses publiques, parce qu'elle allège les charges qui pèsent sur la production, parce qu'elle rend l'aisance au marché des capitaux, parce qu'elle tend à remettre en marche le mécanisme du crédit, ne peut qu'accroître le pouvoir d'achat de l'ensemble des consommateurs » (cité par Alfred Sauvy, Histoire économique de la France entre les deux guerres).

Deux autres trains de mesures, plus techniques, viennent compléter le premier, les 8 août (61 décrets) et 30 octobre (317 !).

Une dévaluation inéluctable

L'entêtement du gouvernement à vouloir maintenir la parité-or du franc accélère la crise budgétaire et financière : en dépit des programmes successifs d'économies, le budget de l'État n’en finit pas de se dégrader du fait de l'abrupte diminution des recettes.

La crise financière alimente dès lors une crise monétaire chronique : le caractère insoutenable de la parité-or provoque des fuites massives de capitaux qui atteignent 16 milliards de francs en 1935 – soit trois fois le déficit commercial –, et une vive tension sur les réserves de la banque de France dont l'encaisse-or et le stock de devises sont respectivement ramenés de 82 à 54 milliards et de 16 à 1,3 milliard entre janvier 1935 et septembre 1936.

Le mécontentement social engendré par la déflation, en rejetant les classes moyennes et les employés vers le Front Populaire, va contribuer à la victoire de celui-ci aux élections législatives du 3 mai 1936. Malgré son mot d'ordre : « Ni déflation, ni dévaluation », le nouveau chef du gouvernement, Léon Blum, va devoir se résoudre à dévaluer le franc de 29% le 26 septembre 1936. Le « bloc-or » suit : le franc suisse dévalue de 30% et le florin néerlandais de 22%... C'est la conséquence logique d'une politique de déflation qui prétendait l'éviter.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 10:50:14

 
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