24 octobre 1929

Jeudi noir à Wall Street

La Bourse de Wall Street, à New York, se souvient du jeudi 24 octobre 1929 comme d'un « Jeudi noir » (Black Thursday en anglais).

Deux jours plus tôt, un très illustre économiste, Irving Fisher, affirme dans le New York Times que « le cours des actions est encore trop bas ». Mais après dix-huit mois de hausse frénétique, les spéculateurs cessent quant à eux de croire à une hausse infinie des cours. C'est à qui vendra le plus vite ses actions. 2,6 millions d'actions sont échangées en une seule séance, pour 4 milliards de dollars de l'époque.

La chute des cours est dans un premier temps limitée à 2% grâce à l'intervention des banques qui rachètent les actions. Mais la pression s'accentue et dans les jours suivants, la chute se poursuit jusqu'à atteindre 30%. Le krach se confirme le 29 octobre, le « Mardi noir », avec une chute de 43 points de l'indice des valeurs boursières (ce que l'on appellerait aujourd'hui le CAC 40).

Origines de la Grande Crise

La crise de 1929 tire ses origines lointaines de la Grande Guerre de 14-18. Les États-Unis n'ont pas été affectés par les destructions et ont beaucoup prêté aux Européens en guerre. Au sortir du conflit, ils sont en position de force par rapport au Vieux Continent. Leur industrie tourne à plein régime et leur balance commerciale est fortement excédentaire. 

Revenus à leur tradition isolationniste, ils renouent aussi avec le protectionnisme. En 1922, par la loi dite Fordney-McCumber Tariff, ils portent les droits de douane sur les importations à une moyenne de 38,5% avec des conséquences équivoques sur l'économie : des achats plus coûteux pour les fermiers et guère de profit pour les industriels américains qui dominent déjà de façon écrasante leur marché intérieur et aspirent surtout à développer leurs exportations.  

Les « Roaring Twenties »

Le pouvoir d'achat des classes moyennes augmente d'autant plus vite que les industriels développent le travail à la chaîne et génèrent d'importants gains de productivité. Ils appliquent les préceptes d'un ingénieur de la sidérurgie, Frederick Taylor (1856-1915), d'où le nom de « taylorisme » donné à sa méthode que lui-même appelle « scientific management ». Comme Henry Ford, ils ne craignent plus d'augmenter les salaires de leurs ouvriers.

C'est ainsi que les Américains, épargnés par les affres de la Grande Guerre, entrent avec ravissement dans les « Roaring Twenties » (Années rugissantes comme le lion de la Twentieth Century Fox, ou Années folles).

Ils découvrent les nouveaux produits ménagers (réfrigérateurs...), le cinéma et bien sûr l'automobile (6 millions de véhicules en 1919, 27 millions dix ans plus tard !). Ils s'encanaillent aussi du fait d'un amendement constitutionnel prohibant la vente et la consommation d'alcools. Hollywood (le cinéma et ses paillettes), Chicago (la prohibition et les gangs) et Detroit (l'automobile) sont les trois marqueurs de cette folle décennie.

En Europe, le gouvernement de Grande-Bretagne croit possible de restaurer les signes monétaires de sa splendeur d'antan. Le chancelier de l'Échiquier (le ministre de l'Économie) - un certain Winston Churchill  - rétablit en 1925 le Gold Exchange Standard d'avant-guerre qui fait en théorie de la livre une monnaie de réserve à l'égal de l'or et du dollar. Mais le gouvernement britannique n'a plus les moyens de ses ambitions. Pour soutenir le cours de sa monnaie, il doit lancer des emprunts à des taux très élevés.

- Dans un premier temps, les capitaux affluent dans la City de Londres pour profiter de l'aubaine. Mais le cours de la livre s'en trouve surévalué par rapport au dollar. Les exportations britanniques s'effondrent.
- Dans un deuxième temps, les capitaux, faute de pouvoir s'investir sur place, profitent de la surévaluation de la livre pour se convertir en dollars.
- Il s'ensuit un nouvel afflux de capitaux à Wall Street. Cette arrivée massive d'argent frais tire à la baisse les taux d'intérêt et encourage les ménages des classes moyennes à s'endetter pour investir elles-mêmes à la Bourse.

Aveuglés par le climat d'euphorie qui règne dans le pays, les Américains empruntent massivement pour spéculer à la Bourse en comptant se rembourser grâce à la revente à plus haut prix de leurs actions. Ainsi en arrive-t-on à une hausse rapide autant qu'irrationnelle du cours des actions...

Quand survient en octobre 1929 la chute des cours, les experts se veulent confiants et assurent qu'un accident boursier ne peut pas affecter « l'économie réelle ». Personne n'imagine encore que le monde occidental entre dans la plus grave crise économique de son Histoire... À Paris, on lit dans Le Figaro (26 octobre 1929) : « Ce qui semble avoir réconforté notre marché, c'est l'orage qui a secoué assez fortement Wall Street hier... Maintenant que l'abcès de Wall Street est crevé et que les marchés du Nord et de l'Europe Centrale ont dégorgé leur trop-plein de papier, on peut envisager l'avenir immédiat sous de plus agréables couleurs ».


Retour en images avec Yves Mourousi sur la crise de 1929 (TF1, 23/10/1979),   source : INA

Enchaînement fatal

Les gouvernants, experts et commentateurs n'ont cependant pas vus l'enchaînement fatal : avec l'effondrement des cours, des centaines de milliers de ménages qui avaient placé leurs économies à la Bourse se retrouvent ruinés et insolvables. Les banques auxquelles ils ont emprunté se déclarent en faillite.

Le crédit s'effondre (« credit crunch ») et, avec lui, la consommation. Les commerces et les entreprises sont à leur tour affectés par la ruine des banques et des consommateurs. Tandis que la production industrielle chute de plus de moitié en trois ans (- 54%), les prix baissent de moitié ou des deux tiers.

Ruinés, les petits fermiers sont jetés sur les routes selon l'illustration qu'en a faite l'écrivain John Steinbeck dans son roman Les raisins de la colère.

Les chômeurs se multiplient aussi dans les villes. En l'absence de cotisations sociales, une grande partie d'entre eux doivent s'en remettre à la charité publique. Le cinéaste Charlie Chaplin témoigne de ce drame à travers les péripéties de « Charlot ».

Le président Herbert Clark Hoover, en fonction depuis mars 1929, s'entête quant à lui à proclamer que « la prospérité est au coin de la rue ». Ironiquement, les bidonvilles peuplés de chômeurs sont surnommés les « Hoovertowns ».

Sous l'égide des hommes d'affaires, Hoover lance une politique de « coopération » nationale qui essuie un échec cuisant. Il mène également une politique extrêmement protectionniste. C'est ainsi que le 17 juin 1930, il signe une nouvelle loi protectionniste qui élève les droits de douane sur vingt mille produits d'importation. C'est le Smoot–Hawley Tariff, du nom des deux élus qui en ont pris l'initiative. Ses conséquences sur la crise demeurent incertaines.

On en viendra à compter treize millions de chômeurs aux États-Unis en 1933, au paroxysme de la crise. C'est qu'entre-temps, celle-ci a connu un spectaculaire rebond planétaire, principalement dû à l'ineptie des politiques européennes.

La rechute

Au début de l'année 1931, la crise surgie à Wall Street dix-huit mois plus tôt semble avoir atteint son maximum. Chacun veut croire que le pire est passé. Les prix des matières premières amorcent une reprise quand tout est remis en question...

Le 21 mars 1931, les gouvernements démocratiques allemand et autrichien annoncent leur intention de réaliser une union douanière, indispensable pour sauver l'industrie autrichienne, asphyxiée par la perte de ses débouchés dans l'ancienne Autriche-Hongrie. Mais le gouvernement français, craignant que les deux pays n'en viennent à s'unir, s'y oppose de toutes ses forces.

Le 11 mai 1931, la Kreditanstalt Bank, principale banque autrichienne, se déclare en faillite. Appelée à l'aide par l'Autriche, la France tergiverse. Elle demande l'abandon du rapprochement douanier austro-allemand. C'est la panique dans les Bourses de Vienne et Berlin. Les capitaux s'enfuient d'Autriche et d'Allemagne. Pendant cette valse-hésitation, les désordres monétaires gagnent l'Europe.

Le gouvernement de Londres suspend le 21 septembre 1931 la convertibilité de la livre en or et décide de ne plus soutenir son taux de change. À Paris, le cours de la livre chute de 123 à 87 francs soit de 40%. Comme l'espéraient les Britanniques, cette dévaluation relance quelque peu leurs exportations. Le nombre de chômeurs diminue de 2,9 millions à 2,6 en un trimestre en Grande-Bretagne. Mais ce léger mieux tend à aggraver les choses dans les autres pays. À quelques exceptions près, dont la France, la plupart instaurent le contrôle des changes.

L'abandon de l'étalon-or et la dévaluation du dollar, le 19 avril 1932, permettent à l'économie américaine de retrouver à son tour un peu de vigueur. Toutefois, les Américains n'y prêtent guère attention. Ils attendent les prochaines élections présidentielles.

Le candidat du parti démocrate, Franklin Delanoo Roosevelt, fait figure de sauveur avant même d'être élu ! Le 6 mars 1933, soit trois jours après son entrée en fonctions, il annonce la fermeture temporaire des banques. Par cette forme inédite d'interventionnisme, il souhaite assainir le marché. Dans les faits, 2500 banques ne vont jamais rouvrir leurs portes. Les bénéfices de la dévaluation de l'année précédente s'éloignent et la crise s'amplifie.

Le 12 juin 1933 se réunit à Londres une conférence de la dernière chance pour tenter de sauver le système monétaire international fondé sur l'étalon-or. L'intransigeance de la délégation française, qui plaide de façon irréaliste pour la déflation et le retour à l'étalon-or, la conduit à un échec. Chacun y va désormais de sa dévaluation « compétitive ». La France s'y refuse par orgueil national et tente, sous l'égide de Pierre Laval, président du Conseil en 1935, d'équilibrer ses comptes publics par une politique interne de déflation.

La crise affecte le reste du monde par ricochets. Des pays comme le Brésil ou l'Argentine voient la montée de partis populistes et autoritaires. Plus grave : en Allemagne, la crise, qui frappe en premier lieu les classes moyennes, favorise la remontée électorale du parti nazi. Son leader, Adolf Hitler, voyait son étoile pâlir en 1929. Trois ans plus tard, alors que le pays compte un maximum de six millions de chômeurs, les élections amènent 230 députés nazis au Reichstag et font de son parti le principal d'Allemagne !

Le New Deal, lente sortie de crise

Lors des élections présidentielles de novembre 1932, les États-Unis, première puissance mondiale, comptent déjà 13 à 14 millions de chômeurs et leur production industrielle a été divisée par deux en 3 ans !

Le nouveau président, le démocrate Franklin Delano Roosevelt, préconise un « New Deal » (en français Nouvelle donne) pour sortir de la crise. Dans une démarche similaire à celle de... Hitler et du Dr Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank en mars 1933 et ministre allemand de l'Économie en juillet 1934, il engage son gouvernement dans une vigoureuse politique d'intervention économique et sociale. Cette démarche pragmatique sera plus tard théorisée par l'économiste britannique John Maynard Keynes (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936), d'où son nom actuel de keynesianisme.

Sur les conseils de son « Brain trust » (groupe informel de jeunes intellectuels), Roosevelt fait voter par le Congrès, du 9 mars au 16 juin 1933, une série de lois interventionnistes qui vont bouleverser les traditions américaines. Après un plan de sauvetage des banques, le 10 mars 1933, il lance de grands travaux publics sous l'égide de la Civil Works Administration (CWA), en particulier l'aménagement hydraulique de la vallée du Tennessee (TVA), qui contribuent utilement à la relance de l'activité.

Mais le 12 mai 1933, l'Agricultural Adjustment Act (AAA) vise à relever les prix agricoles pour soutenir le niveau de vie des fermiers et, pour cela, préconise une réduction des cultures et des cheptels en échange de subventions ! Cette politique malthusienne va à l'encontre de la précédente en décourageant l'activité et la production. Par exemple se met en place une politique massive de soutien de la culture du coton... aujourd'hui accusée de léser gravement les cultivateurs africains.

Dans le même sens, le 16 juin 1933, le National Industrial Recovery Act (NIRA) tend à réduire les heures de travail dans l'industrie et augmenter les salaires. Un Bureau national du travail sert de médiateur dans les conflits entre patrons et ouvriers.

En 1936, la production industrielle retrouve 90% de son niveau de 1929, progrès qui doit sans doute davantage à la dévaluation de 1932 qu'aux mesures en partie malthusiennes du « New Deal ». Le gouvernement Roosevelt pense alors en avoir fini avec la crise et entreprend de redresser les comptes publics en coupant dans les dépenses et en rehaussant les impôts. Le déficit public passe de 5,5 milliards de dollars en 1936 à seulement 100 millions en 1938.

Mais les résultats de cette politique de rigueur prématurée ne se font pas attendre ! Les indices boursiers chutent de moitié en un an et la production industrielle recule de 40%. Les revenus des ménages baissent de 15%.

Le gouvernement doit faire machine arrière dès le printemps 1938 en relançant les dépenses. Le chômage disparaîtra finalement avec la Seconde Guerre mondiale, lorsque l'État inondera les industriels de commandes en vue d'un réarmement à marches forcées.

Bibliographie

Il existe une abondante bibliographie sur la Grande Crise. Je recommande entre autres la lecture de la volumineuse Histoire économique de la France entre les deux guerres par Alfred Sauvy (trois tomes aux éditions Économica).

Cet ouvrage centré sur la France est d'une lecture facile malgré sa taille. Il offre un aperçu iconoclaste et très concret sur les réalités sociales et politiques de l'époque. L'économiste suspecte le New Deal d'avoir contrarié l'effet positif de l'abandon de l'étalon-or (19 avril 1933) et de la dévaluation de 40% du dollar qui avait permis à l'économie américaine de retrouver un peu de vigueur dès 1933.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-24 11:54:19

 
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