12 avril 1927

Répression anticommuniste à Shanghai

Tchang Kaï-chek en 1927 puis dans son uniforme militaire en 1940.En 1926, le parti nationaliste du Guomindang allié au jeune Parti communiste chinois lance l’expédition du Nord contre les seigneurs de la guerre afin d’unifier le pays. Mais Tchang Kaï-chek (ou Chiang Kaï-Shek), alors commandant de l’Armée nationale révolutionnaire, refuse la collaboration avec les communistes et souhaite les écarter du Guomindang. Or, en avril 1927, à la suite d’une révolte ouvrière, ces derniers arrivent à prendre la ville de Shanghai jusqu’alors contrôlée par les seigneurs de la guerre.

Tchang Kaï-chek, avec le soutien armé de la Bande Verte, fait arrêter et massacrer les dirigeants communistes de la ville et tire sur la foule. Le « massacre de Shanghai » fait 5 000 « disparus » et marque le début de la guerre civile qui oppose le Guomindang (KMT) au Parti communiste chinois (PCC) jusqu’en 1950. André Malraux a décrit les insurrections prolétariennes et le massacre de Shanghai dans son roman La Condition humaine qui obtient le prix Goncourt la même année que sa parution en 1933.

Matthias Mauvais

Manifestation d'ouvriers dans le faubourg de Zhabei, 27 mars 1927. Agrandissement : Milice ouvrière à Shanghai, 27 mars 1927.

Le Guomindang

La révolution chinoise de 1911 aboutit au renversement de la dynastie des Qing qui régnait sur le pays depuis 1644. Le régime impérial est remplacé par la République de Chine (1912-1949) qui est, à ses débuts, complètement dépourvue d’autorité centrale forte. La Chine se retrouve alors plongée dans une période de désordre et d’instabilité politique.

Dans le nord les différentes factions de seigneurs de la guerre se disputent le pouvoir, l’économie est complètement désorganisée à cause du trafic d’opium, et le pays subit toujours l’impérialisme des Japonais et des Occidentaux par le biais des concessions étrangères.

Tchang Kaï-chek et Sun Yat-sen (assis) lors de l'ouverture de l'Académie militaire de Whampoa le 16 juin 1924. Agrandissement : Portrait de Sun Yat-sen, Li Tiefu, 1921.En 1912, le révolutionnaire Sun Yat-sen créé le parti nationaliste du Guomindang, (Kuomintang ou encore Kouo-Min-Tang) dans le but de rendre l’indépendance et la souveraineté à la Chine. En 1921, cet homme politique influent est élu président du gouvernement national auto-proclamé à Canton et commence à revendiquer la souveraineté sur la Chine face au gouvernement des seigneurs de la guerre qui tient le nord du pays.

Pour cela, Sun Yat-sen fait appel à l’Union soviétique et au Komintern qui lui envoient plusieurs conseillers politiques dont le plus connu est Mikhaïl Borodine. Avec l’aide de ce dernier, le Guomindang devient une structure organisée sur le mode bolchévique. Ensuite il fonde l’Académie militaire de Huangpu qui permet de former une nouvelle élite militaire (dont émerge tout particulièrement Tchang Kaï-chek) et de mettre sur pied l’Armée nationale révolutionnaire (ANR).

Mikhaïl Borodine (deuxième à partir de la gauche) accueilli par les chefs du gouvernement de Wuhan en 1927. Agrandissement : Mikhaïl Borodine fait un discours à Wuhan, 1927.

C’est alors que le Parti communiste chinois (PCC), fondé en 1921 et soutenu par l’internationale communiste, s’allie aux nationalistes du Guomindang avec l’autorisation du Komintern formant ainsi le Premier front uni chinois (1924-1927). En effet, les communistes trouvent aussi leur intérêt dans la libération nationale et l’unification de la Chine.

Pour transformer ce pays en un Etat unique centralisé, il faut en faire disparaître le morcellement semi-féodal (le gouvernement des seigneurs de la guerre) ainsi que le joug de l’impérialisme et du capitalisme étranger (les concessions). Car la Chine où les capitalistes européens investissent dans la grande industrie et les chemins de fer est à ce moment-là un Etat semi-colonial.

Mais en 1925, Sun Yat-sen meurt et le Premier front uni commence déjà à s’ébranler. Wang Jingwei (chef de l’aile gauche du parti) prend la tête du Guomindang et se positionne pour le maintien de l’alliance avec les communistes, contrairement à Tchang Kaï-chek (chef de l’aile droite et commandant des forces armées du Guomindang) qui lui s’y oppose.

Funérailles de Sun Yat-sen. Agrandissement : le mausolée de Sun Yat-sen à Nanjing.

L’expédition du Nord

En Juillet 1926, l’Armée nationale révolutionnaire peut entamer l’expédition du Nord pour soumettre les factions armées des seigneurs de la guerre et unifier le pays sous la bannière nationaliste du Guomindang.

Tchang Kaï-chek dirige les troupes de l’Armée nationale révolutionnaire. Agrandissement : les troupes de l'ANR marchant vers le nord.Toutefois, juste avant le lancement des opérations, Tchang Kaï-chek voulait consolider son pouvoir et s’assurer du contrôle absolu de l’armée du Guomindang. C’est pourquoi en mars 1926, il entama une purge de tous les membres communistes de l’Armée nationale révolutionnaire, et en réaction à une hypothétique tentative de coup d’état communiste, il arrêta les dirigeants communistes de Canton et leurs conseillers soviétiques. Ceux-ci ne sont relâchés qu’après avoir accepté de s’affilier au Guomindang et de renoncer à leurs convictions politiques.

En janvier 1927, devant la mainmise grandissante de Tchang Kaï-chek sur le Guomindang, Wang Jingwei décide de déplacer le gouvernement de Canton à Wuhan où ses alliés communistes sont influents.

Les troupes de l’Armée nationale révolutionnaire se préparent à attaquer Wuchang. Agrandissement : Combattants de l'armée privée du seigneur Sun Chuanfang se préparant à défendre Shanghai en 1927 contre l'armée nationale..

Malgré tout, grâce à l’expédition du Nord, les communistes peuvent propager leurs idées et se rallier des militants dans toute la Chine. C’est ainsi qu’en mars 1927, Shanghai qui appartient aux seigneurs de la guerre, est prise grâce au soulèvement de ses ouvriers. Déjà le 19 février le conseil des syndicats déclencha une grève générale, suivie par 350 000 travailleurs, que le PCC hésitait à transformer en insurrection.

Le 21 mars, une nouvelle grève générale est déclenchée et cette fois les communistes et syndicalistes prennent le contrôle de la ville. L’armée du Guomindang, en route pour Shanghai, n’arrive qu’après coup, accueillie par un prolétariat insurgé.

Le dirigeant du Guomindang annonce la fin de l'expédition du Nord devant le mausolée de Sun Yat-sen, le 6 juillet 1928. Agrandissement : Wang Jingwei et des officiers du gouvernement national réorganisé de l'armée chinoise, 1930.

Le rôle des triades et des autorités étrangères

Le 5 avril, Wang Jingwei arrive à Shanghai et rencontre les dirigeants du PCC à qui il réaffirme son soutien et sa collaboration. Mais le lendemain il repart pour Wuhan et c’est Tchang Kaï-chek qui prend la ville en main. Ce dernier commence par remplacer les communistes à tous les postes de direction important par des fidèles.

Après une réunion du comité du Guomindang, il éloigne les troupes de l’Armée révolutionnaire qui ont fraternisées avec les grévistes en les déplaçant hors de Shanghai. Ensuite, il passe des accords avec les Occidentaux présents dans la ville qui lui garantissent leur neutralité, ainsi qu’avec les milieux d’affaires chinois qui lui promettent un soutien financier.

Shanghai 1920, route de Jiujiang. Agrandissement : un fumeur d'opium dans une salle de restaurant, John Thomson, début du XXe siècle.Enfin, Tchang Kaï-chek prend contact avec la Bande Verte, la plus puissante triade de Shanghai dans laquelle il avait des appuis. La Bande Verte, née à la fin du XIXe siècle, contrôlait la quasi-totalité de l’activité criminelle de la ville, alors capitale mondiale du commerce de l’opium ; ses activités concernaient également la prostitution, les jeux de hasard et la répression de grèves syndicales.

A l’instigation de Tchang Kaï-chek, le chef de la Bande Verte, Du Yuesheng, fait infiltrer les milieux ouvriers pour obtenir des renseignements. Ensuite il créé la Société pour le Progrès Commun, une société écran qui fait armer un millier d’homme de main. Organisés en plusieurs groupes armés, ils recevront comme ordre de briser les mouvements de grèves mais aussi d’attaquer tous les ouvriers et dirigeants communistes de la ville.

Portait de Charles de Montigny, extrait de l'ouvrage de Jean Fredet, Quand la Chine s'ouvrait, 1953. Agrandissement : le capitaine Etienne Fiori a reçu la Croix de Guerre en récompense de son rôle dans le maintien de l'ordre dans la concession française de Shanghaï durant les mois mouvementés de mars-avril 1927, ministère français des Affaires étrangères.Il se trouve que la concession française de la ville, fondée en 1848 par Charles de Montigny, était devenue au XXe siècle le refuge de la pègre shanghaienne. Étienne Fiori, le chef de la garde municipale de la Concession, faisait l’interface entre l’administration française, les notables chinois ou occidentaux, et la Bande Verte ; il était d’ailleurs lui-même lié au trafic d’opium.

Mais son action principale visait à lutter contre la pénétration communiste car les Occidentaux ne voyaient pas d’un très bon œil l’alliance entre le PCC et le Guomindang dont ils souhaitaient en effet l’éclatement. Étienne Fiori aurait alors facilité le massacre de Shanghai en mettant les forces de police de la Concession à la disposition du Guomindang, notamment pour les perquisitions et les arrestations qui engendrèrent des condamnations à mort dans les mois suivants.

Deux riches fumeurs d'opium chinois, peinture sur papier de riz, XIXe siècle. Agrandissement : Fumeurs d'opium sur un kang (espace surélevé servant d'espace de vie pour les activités de la journée mais aussi de lit pour passer la nuit).

Triades : de la société secrète au crime organisé

La Triade originelle était une société secrète née à la fin du XVIIe siècle en opposition à la dynastie des Qing. Ses membres communiquaient avec un langage codé, des signes de reconnaissances et pratiquaient des disciplines de combat tenues secrètes. A partir du XIXe siècle, ces sociétés secrètes chinoises deviennent à la fois des syndicats, des sociétés d’entraide, des organisations politiques ou des groupes économiques mais petit à petit leurs membres commencent à rompre avec l’idéal des origines et pratiquent une violence gratuite aux services de leurs propres intérêts. Certaines loges deviennent des gangs spécialisés dans le vol et l’assassinat. Les triades participèrent à la révolution chinoise de 1911 qui déboucha sur la défaite des Qing et la proclamation de la République. Sun Yat-sen était lui-même un membre important de la triade des Trois-Harmonies.

Le massacre de Shanghai (avril 1927)

Le 2 et le 8 avril ont lieu les premiers affrontements lorsque des milices ouvrières commencent à être désarmées par l’armée. Dans la proclamation du 9 avril, Tchang Kaï-chek déclare la « loi martiale » à Shanghai et dénonce le gouvernement de Wang Jingwei basé à Wuhan ainsi que sa politique de coopération avec le Parti communiste. Le 11 avril, il envoie un ordre secret à toutes les provinces sous son contrôle appelant à purger le Guomindang de tous ses éléments communistes.

Arrestation de communistes en 1927.

Le massacre commence le 12 avril à quatre heures du matin, dans l’indifférence des autorités des concessions étrangères. Les triades de Shanghai (dont La Bande verte) attaquent en masse les ouvriers de la ville avec l’aide de l’armée du Guomindang en commençant par les sièges des organisations ouvrières où tous ceux qui s’y trouvaient sont massacrés. Puis Tchang Kaï-chek donne l’ordre de désarmer les milices ouvrières ce qui provoque à nouveau des affrontements où cette fois environ 300 personnes sont massacrées et d’autres blessées tandis que les dirigeants communistes sont tués et contraints de se cacher.

Exécutions publiques à Shanghai, 1927.

Le lendemain, le Conseil général des syndicats, dispersé et traqué, appelle à la grève générale. Une foule de 100 000 ouvriers répond à l’appel et vient manifester dans le faubourg ouvrier de Zhabei ainsi que devant le quartier général du Guomindang. L’armée tourne alors ses mitrailleuses vers la foule et ouvre le feu faisant près de 100 morts et plusieurs autres blessés.

Le chef de la Bande Verte, Du Yuesheng, anées 1940. Agrandissement : Zhang Zuolin, années 1920.Après cette répression sanglante, Tchang Kaï-chek dissout le gouvernement local de Shanghai et tous les syndicats et organisations ouvrières sous contrôle communiste. On compte au total 1000 communistes arrêtés et officiellement 300 morts bien qu’en réalité 5 000 soient comptabilisés comme « disparus ». Du Yuesheng, le chef de la Bande Verte, est quant à lui récompensé en étant nommé général de l’Armée nationale révolutionnaire.

Dans le courant du mois d’avril, la répression anticommuniste se répand dans toute la Chine, d’autres massacres ont lieu à Canton, Nankin ou Changsha (où plus de 10 000 communistes sont exécutés en 20 jours). A Pékin, l’ambassade de l’URSS est prise d’assaut par le seigneur de la guerre Zhang Zuolin et les 20 communistes qui s’y étaient réfugiés sont tués ; parmi eux se trouvait Li Dazhao, le cofondateur du Parti communiste chinois.

Ensuite, Tchang Kaï-chek installe son gouvernement à Nankin pour défier le gouvernement rival que Wang Jingwei a installé à Wuhan. Ce qui fait qu’avec le gouvernement des seigneurs de la guerre de Zhang Zuolin à Pékin, ce ne sont pas moins de trois gouvernements qui se disputent la légitimité en Chine pendant quelques mois.

Le mémorial des martyrs de la révolution de Longhua, district de Xuhui, Shanghai.

La guerre civile chinoise (1927-1950)

Le gouvernement de Wang Jingwei cesse d'exister dès septembre 1927 car celui-ci s’est rallié à Tchang Kaï-chek. Puis en juin 1928, Pékin tombe aux mains des troupes du Guomindang ce qui met un terme à l’expédition du Nord. Zhang Zuolin, le seigneur de la guerre qui contrôlait la ville, se replie en Mandchourie et le Guomindang peut enfin s’emparer du pouvoir en instaurant un régime de parti unique en République de Chine.

Mais le massacre de Shanghai a marqué un tournant dans l’histoire du mouvement communiste en Chine et a provoqué de nombreux soulèvements en réponse à la purge généralisée dont notamment celui de Nanchang (mené par Zhou Enlai) et celui de « la récolte d’automne » (mené par Mao Zedong). La Chine entre alors dans une période de guerre civile qui oppose les nationalistes du Guomindang (KMT) et le Parti communiste chinois (PCC) jusqu’en 1950.

Troupes provinciales dans la province du Jiangsu ou du Yunnan, Arthur Rothstein, 1946, Washington, Library of Congress. Agrandissement : Armée populaire de libération au sommet du palais présidentiel à Nanjing, avril 1949.

Néanmoins les deux partis forment un Second front uni chinois contre l’agression japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale puis reprennent leur lutte après la fin de la guerre. Finalement, la proclamation de la République populaire de Chine par Mao Zedong le 1er octobre 1949 signe la victoire des communistes et Tchang Kaï-chek est obligé de fuir à Taïwan.

Par ailleurs les triades sont déclarées hors-la-loi par les communistes et fuient la Chine populaire pour s’installer à Hong-Kong, Macao ou Taïwan. Aujourd’hui elles sont encore très présentes dans l’économie mondiale car au cœur du trafic de drogue en provenance du Triangle d’or qui produit chaque année la moitié du volume mondial d’opium et de ses dérivés dont principalement l’héroïne.

Publié ou mis à jour le : 2022-11-15 16:08:55

 
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