28 janvier 1924

Alexandra David-Néel pénètre à Lhassa

Chanteuse lyrique, orientaliste, exploratrice, aventurière, anarchiste, féministe, écrivain, « jétsunema » (« dame-lama »)... Aucun substantif n'est suffisant pour définir Alexandra David-Néel, première Occidentale à pénétrer à Lhassa, au cœur du Tibet interdit, le 28 janvier 1924. Elle a 55 ans.

Béatrice Roman-Amat
Fugueuse dans l'âme

Née le 24 octobre 1868 à Saint-Mandé, près de Paris, dans un milieu bourgeois, et dotée d'un goût très précoce pour les fugues, elle étudie les philosophies orientales et fréquente des sociétés secrètes, notamment franc-maçonnes.

Elle côtoie dans la maison familiale le grand géographe et penseur anarchiste Élisée Reclus, qui l'amène à s'intéresser aux idées féministes. Enfin, elle débute une carrière de cantatrice qu'elle mènera jusqu'en 1902.

Elle profite de ses loisirs pour suivre des cours de sanskrit au Collège de France. En 1890, quand elle touche l'héritage providentiel de sa tante qui est aussi sa marraine, elle profite de cette manne pour parcourir l'Inde de part en part pendant un an.

Le 4 août 1904, elle épouse Philippe Néel, ingénieur en chef des Chemins de fer tunisiens.

En 1911, elle a déjà 43 ans quand elle obtient de trois ministères une aide financière pour un voyage d'études aux Indes. Partie en disant à son mari qu'elle reviendrait au bout de huit mois, elle ne remettra les pieds en Europe que 14 ans plus tard. Pendant toutes ces années, elle va arpenter l'Inde, la Chine, le Japon et le Tibet et s'immerger sans relâche dans les philosophies bouddhistes et hindouistes.

Aventures rocambolesques

Alexandra David-Néel en septembre 1912 sur la route de Gangtok au SikkimAlexandra arrive en 1912 au Sikkim, petit royaume au coeur de l'Himalaya, et se lie d'amitié avec le roi Sidkéong Tulku Namgyal.

En 1914, elle rencontre dans un monastère bouddhiste Aphur Yongden (15 ans) dont elle fera son fils adoptif. Ensemble, ils se retirent jusqu'en 1916 dans un ermitage à 4000 mètres d'altitude, avec un « maître » qui l'initie aux enseignements les plus secrets du bouddhisme tibétain. Pendant cette retraite, ils entrent plusieurs fois au Tibet et tentent mais en vain de gagner Lhassa.

Expulsés du Sikkim en 1916, ils se replient vers l'Inde puis le Japon, la Corée et enfin la Chine. L'objectif ultime d'Alexandra David-Néel demeure le Tibet et mieux encore la ville sainte Lhassa.

L'exploratrice a déjà essayé quatre fois de pénétrer dans la zone fermée aux étrangers « aux yeux blancs » (les Occidentaux) du « Pays des Neiges ». Au-delà de sa fascination pour le Tibet, elle souhaite ainsi « attirer l'attention sur le phénomène, singulier à notre époque, de territoires devenant interdits ».

Tibet interdit

Le Tibet n'a pas toujours été fermé aux Occidentaux. Des Jésuites et des Capucins s'installèrent à Lhassa au XVIIIe siècle et, en ce début du XXe siècle, Anglais et Chinois souhaitent tous deux faire entrer le Tibet dans leur zone d'influence. Solidement implantés en Inde, les Anglais entrent à Lhassa en 1904 et imposent au Tibet un traité qui ouvre le pays à leur commerce.

La Chine réussit toutefois à faire reconnaître sa suzeraineté sur le Tibet. En 1911, les Tibétains profitent du soulèvement républicain qui renverse la dynastie mandchoue pour chasser de Lhassa la garnison chinoise, ce qui rend le Tibet indépendant de facto. Il interdit alors une partie de son territoire, dont la capitale, aux Occidentaux.

Une Parisienne à Lhassa

Repartie de Chine avec son fils adoptif et un lama tibétain, Alexandra David-Néel gagne le désert de Gobi puis la Mongolie et enfin le Tibet, le « Toit du monde ». En 1923, elle séjourne avec Yongden dans le monastère de Kumbum puis se prépare au voyage vers Lhassa.

Pour cela, elle se déguise en mendiante tibétaine. Elle mêle des crins de yack à ses cheveux, se poudre avec un mélange de cendres et de cacao pour noircir sa peau et se cantonne à un humble mutisme, alors qu'elle parle couramment tibétain.

Son déguisement ne manque pas de lui donner des sueurs froides quand ses doigts teints en noir déteignent dans la soupe ou le thé au beurre que lui offrent des paysans et qu'elle mélange avec ses doigts, en vraie mendiante.

Les deux voyageurs mendient leur nourriture, l'obtenant souvent en échange de prophéties que Yongden, en lama savant, révèle aux paysans et pèlerins croisés en route.

L'accoutrement de l'exploratrice lui permet d'observer de tout près les mœurs des Tibétains. Dans les zones où elle craint d'être reconnue par les autorités tibétaines, elle voyage de nuit et dort le jour, cachée dans des fourrés.

Ne reculant devant aucun danger, Alexandra David-Néel choisit de traverser le pays des Popas, une peuplade farouche dont « beaucoup prétendaient (qu'ils) étaient cannibales» : « La route suivant les vallées se trouvaient indiquée sur plusieurs cartes ; au contraire, l'autre voie était complètement inexplorée. Évidemment, je devais choisir cette dernière », écrit-elle.

Le pays Popa est justement en train de se soulever contre l'autorité de Lhassa, après avoir lapidé son émissaire venu lever des impôts. Les Popas s'avèrent finalement des mangeurs de tsampa (préparation à base de farine d'orge), comme les autres Tibétains, mais aussi de fieffés voleurs. Plus d'une fois, les deux voyageurs manquent de se faire tuer au détour d'un chemin.

Bloqués par la neige dans des solitudes glacées, ils sont contraints de manger le cuir de leurs bottes dans une soupe pour ne pas mourir de faim.

« La mystérieuse Rome du monde lamaïste »

Après avoir traversé plusieurs rivières accrochés à un câble et passés des cols à plus de 5000 mètres d'altitude, les prétendus chemineaux tibétains arrivent enfin à Lhassa. Ils ont alors quitté le Yunnan depuis quatre mois. Alexandra David-Néel écrit à son mari qu'elle arrive à Lhassa « réduite à l'état de squelette ». Elle peut néanmoins crier « Lha gyalo ! » (les dieux ont triomphé !) en contemplant le Potala, palais-forteresse du dalaï-lama.

Comme prévu, elle parvient à Lhassa à temps pour se mêler aux festivités du Nouvel An tibétain, qui ressemble plus à un carnaval chamaniste qu'à de grandes manifestations de spiritualité. L'exploratrice est toutefois habituée à la place centrale des démons dans les superstitions du bas peuple tibétain

Certes interdite aux Occidentaux, la ville qu'elle découvre n'est pas coupée du reste du monde : les soldats tibétains y défilent armés de fusils anglais et toutes sortes de babioles chinoises, indiennes et occidentales sont visibles sur les marchés, où sont installés des commerçants népalais et indiens.

Yongden et sa « mère » mendiante y passent deux mois, avant d'être démasqués pour cause de trop grande propreté. Alexandra allait se laver à la rivière chaque matin. Elle est dénoncée au gouverneur qui la laisse néanmoins reprendre son périple.

Voyageuse impénitente

Débarrassée de son déguisement, Alexandra David-Néel se rend en Inde, à Bombay, où elle accorde de nombreuses interviews. Enfin, elle embarque pour l'Europe. En mai 1924, elle est accueillie au Havre comme une vraie héroïne nationale et fait la une des journaux.

Quatre ans plus tard, elle s'établit à Digne (Hautes-Alpes), près d'autres montagnes mais bien loin de ses chères Himalaya, des yacks et des démons tibétains. Elle raconte ses aventures dans le livre : Voyage d'une Parisienne à Lhassa (1929).

N'y tenant plus, elle monte dans le Transsibérien en 1937 avec Yongden et gagne la Chine. C'est pour y assister aux horreurs de la guerre sino-japonaise... Elle est qui plus est affectée par l'annonce de la mort de son mari.

De retour à Digne, elle se consacre à l'écriture. À 100 ans, elle demande le renouvellement de son passeport en vue d'un nouveau voyage mais la mort ne lui permettra pas de réaliser cet ultime défi. Ses cendres et celles du lama Yongden ont été selon leur désir dispersées dans le Gange à Bénarès (Varanasi). Un musée à son nom honore la mémoire de l'exploratrice à Digne.

Publié ou mis à jour le : 2019-04-29 23:55:56

 
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