19 février 1919

« On a tiré sur Clemenceau »

Ce mercredi 19 février 1919, alors que Georges Clemenceau quitte son domicile de la rue Benjamin Franklin pour gagner le ministère de la Guerre, un jeune anarchiste de 23 ans tire neuf balles sur sa voiture. L'une d'elles atteint le président du Conseil entre les poumons. Non mortelle, elle ne sera jamais extraite.

L'assassin, un ouvrier du nom d'Émile Cottin, est prestement condamné à mort le 14 mars 1919. Mais le même mois, avant que sa peine soit commuée, Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès, est, lui, acquitté ! Ces deux jugements, l'un et l'autre excessifs, vont provoquer une rupture de l'Union sacrée qui avait uni la droite et la gauche pendant la Grande Guerre...

André Larané

L'Assassinat de Clemenceau

L'Assassinat de Clemenceau (Jean-Yves Le Naour, Perrin, 17 euros, février 2019, 168 pages)Ce texte puise ses sources dans l'excellent ouvrage que l'historien Jean-Yves Le Naour a consacré à l'attentat et au procès d'Émile Cottin : L'Assassinat de Clemenceau (Perrin, février 2019, 168 pages, 17 euros).

L'auteur expose en particulier le contexte de ces semaines troubles et les embarras de la presse et des partis politiques face à la personnalité du tueur isolé comme de celle son alter ego Raoul Villain. Son récit se lit comme un roman policier...

Notons que le créateur de Tintin et Milou a pu s'inspirer d'une couverture de l'époque pour ses deux policiers Dupont et Dupond. Ajoutons en passant que le petit nom de Cottin était... « Milou » mais n'en tirons pas de conclusion hâtive !

Une popularité au zénith

Trois mois après l'armistice qui a mis fin à la Première Guerre mondiale, Georges Clemenceau demeure aux commandes du pays comme président du Conseil (l'équivalent de Premier ministre) et ministre de la Guerre. Après avoir réprimé les tentations défaitistes, ressoudé le pays et assuré la victoire, il lui appartient maintenant de préparer la paix, en concertation avec les délégations étrangères et ses alliés, le Britannique Lloyd George, l'Italien Orlando et surtout l'Américain Wilson. C'est dire le poids des responsabilités qui pèse sur ses épaules.

Le « Tigre » ne change pas pour autant ses habitudes. À 77 ans, il reste fidèle à une hygiène de vie très stricte. Tous les matins, à 8h45, après une séance de gymnastique et un petit-déjeuner très léger, il quitte son appartement de quatre pièces du 8, rue Franklin, près du Trocadéro. À la porte de l'immeuble l'attendent son chauffeur et son garde du corps. Quelques agents de police font les cent pas car, n'est-ce pas ? on ne sait jamais.

Ce 19 février 1919, personne ne fait attention à un jeune homme pâle qui, lui-même, feint de détailler le contenu d'une boutique. Quand Clemenceau monte à l'arrière de sa limousins, il court derrière elle, sort un revolver et tire plusieurs coups. L'une des premières balles, par ricochet, blesse l'un des agents en faction. Le chauffeur accélère mais prend le tournant habituel, vers le ministère, ce qui permet au tireur de rattraper la voiture et de décharger son arme en direction de Clemenceau.

Les policiers et quelques badauds et voisins ont vite fait de se ruer vers l'assassin. Celui-ci jette son arme avant d'être roué de coups. Un peintre qui passait par là vient à son secours en croyant bien faire. Cela lui vaudra trois jours de poste...

En attendant, Clemenceau, qui avoue avoir mal, demande qu'on le ramène à son domicile. Il s'installe dans un fauteuil et les médecins diagnostiquent deux éraflures au bras, une à la main gauche et une balle entre les deux poumons. Ils vont rapidement renoncer à extraire celle-ci et feront confiance à la robuste constitution de Clemenceau pour que la balle finisse par s'enkyster. De fait, le « Tigre » l'emportera dans sa tombe dix ans plus tard.

Clemenceau au repos forcé à son domicile après l'attentat du 19 février 1919 (L'Illustration, 1er mars 1919)Comme le devoir ne saurait attendre et que, de toute façon, il ne supporte pas l'inaction, Clemenceau va se remettre sur pied en une semaine, sans jamais cesser de recevoir à son domicile dossiers et visiteurs. Et comme il ne perd pas son humour pour si peu, il glisse à un visiteur : « Je ne savais pas que la chasse au tigre était ouverte à Paris ! ».

Les hommages affluent de toutes les capitales. Laïcard endurci, Clemenceau a même la surprise de recevoir un message du pape Benoît XV : « Il ne manquait plus que cela », marmonne-t-il. Mais il est par-dessus tout ému par les messages des anonymes qui transforment rapidement son appartement en serre fleurie ! Son rival de toujours, le président de la République Raymond Poincaré, s'irrite en privé de cette popularité : « S'il mourait, on en ferait un Dieu ! »

De fait, l'attentat a pour effet paradoxal de porter à son zénith la popularité du président du Conseil. Il n'en est que mieux armé pour poursuivre les négociations de paix.

Justice expéditive

Pendant ce temps, la police et la justice ne perdent pas leur temps. La presse non plus. Chacun y va de son commentaire sur l'attentat, à l'exception de Clemenceau, qui s'en soucie comme d'une guigne.

Les journaux récusent dans un premier temps l'éventualité d'un jeune tueur isolé et écervelé, entraîné dans un délire paranoïaque. Trop banal. On lui préfère l'hypothèse d'un complot, de préférence dirigé de l'étranger. Et chacun de regarder du côté de Moscou. Comme le souligne l'historien Jean-Yves Le Naour, déjà la Russie bolchévique tend à remplacer l'Allemagne comme principale menace de la France...

Dans les faits, l'enquête de police confirme l'acte d'un tueur isolé. Après une instruction exceptionnellement rapide, le procès s'ouvre devant le Conseil de guerre, le 14 mars 1919, le jour même des vingt-trois ans de l'accusé.

Devant la cour comme devant les policiers qui l'ont interrogé, Émile Cottin fait pâle figure. Introverti, sans instruction, sans élocution, il déçoit aussi les journalistes et le public. « Quel petit homme pour un si grand crime ! » écrit L'Homme libre, le journal de Clemenceau. 

De fait, né dans un milieu modeste, à Creil, il devient ouvrier ébéniste. Quand survient la guerre, en 1914, il aspire à s'engager mais est réformé à son grand désespoir en raison d'une faiblesse cardiaque. L'année suivante, en trichant sur son état de santé, il arrive à se faire enfin mobiliser mais pour peu de temps. Renvoyé dans son foyer, il sert dans la défense civile, à Compiègne, non sans réel courage. À l'usine, en 1917, il lit avec passion les feuilles anarchistes.

L'idée de tuer Clemenceau, en qui il voit avant tout un ennemi de la classe ouvrière, lui vient à l'occasion des grèves de mai 1918, suggère Jean-Yves Le Naour. Lentement, il prépare son coup, tout en travaillant dans des usines aéronautiques de la région parisienne. 

Lors du procès, son avocat Oscar Bloch en appelle au Clemenceau journaliste qui, au siècle précédent, prenait la défense des anarchistes, victimes de la curée médiatique, et s'opposait à la peine de mort : « Je refuse de déshonorer la société en lui offrant pour se défendre les mêmes armes que l'assassin », écrivait-il. La mère de l'accusé intervient par surprise, humble et en pleurs, en regrettant que l'on n'ait pas permis à son fils de s'engager et de mourir en héros ! 

Là-dessus survient le verdict. Il est sans surprise. C'est la mort. La justice, la justice militaire qui plus est, se veut impitoyable à l'égard du crime suprême, le crime de lèse-majesté. L'embarras dans l'opinion publique et la presse est palpable : que gagnera-t-on à exécuter un si petit personnage que Cottin ?

La fin de l'« Union sacrée »

On a à peine le temps d'en débattre que voilà que s'ouvre dix jours plus tard, le 24 mars 1919, le procès de Raoul Villain, qui a tué le tribun socialiste Jean Jaurès cinq ans plus tôt en raison de son opposition à la guerre !

L'assassin a attendu son procès pendant toute la guerre, à l'abri dans une cellule. Si Jaurès est en politique l'exact contraire de Clemenceau, Villain est, lui, un clone de Cottin. De dix ans plus âgé, il est aussi médiocre, inculte et introverti. Le journaliste Henri Béraud écrit : « Et dire que c'est ça qui a tué Jaurès ! ».

Par égard pour les convictions abolitionnistes de Jaurès, les avocats de sa veuve refusent de réclamer la mort et ils limitent leur défense à faire valoir la grandeur de la victime en oubliant le crime et le criminel. L'avocat de ce dernier, Alexandre Zévaes, en profite et établit le parallèle entre Cottin et Villain en portant l'accent sur l'enjeu idéologique : « Entre Villain et Cottin, qu'y a-t-il ? Il y a la patrie, la patrie méconnue, niée par l'un, exaltée par l'autre jusqu'à la passion, jusqu'à l'égarement, jusqu'au geste meurtrier ! ».

Les jurés, ne voulant en aucune façon désavouer le sacrifice d'un million et demi de soldats, vont donc acquitter l'assassin qui a cru agir pour la défense de la patrie. Villain est acquitté et la veuve de Jaurès condamnée à payer les frais de justice !

Ce jugement s'ajoutant au précédent va fracturer l'échiquier politique. Depuis août 1914, tous les partis avaient remisé leurs querelles au placard au nom de l'« Union sacrée ». Mais là, c'en est trop pour la gauche et les modérés.

Dès le 1er avril, les mineurs de Carmaux, Decazeville et Albi, fief de Jaurès, se mettent en grève. Le 6 avril, plus de cent mille personnes participent à Paris à une manifestation « commémorative » à l'appel de la CGT. Pour la première fois depuis le début de la guerre, on voit ressortir le drapeau rouge et monter le chant de L'Internationale.

Clemenceau, bien remis de l'attentat, se hâte de réagir. Le 8 avril, son secrétaire d'État à la justice militaire commue la peine de mort d'Émile Cottin en dix ans de détention. L'agitation ne cesse pas pour autant. Par crainte d'affrontements, le président du Conseil interdit la manifestation syndicale traditionnelle du 1er mai suivant. Mais des milliers d'ouvriers violent l'interdiction. Il y a des violences et des affrontements avec la maréchaussée. Un mort. « On nous a rendu le vrai Clemenceau », ironise L'Humanité, le journal de Jaurès.

En mai 1924, la victoire du Cartel des gauches aux élections législatives va conduire à la panthéonisation de Jean Jaurès mais aussi à la liberté d'Émile Cottin, érigé en martyr de la gauche ! Ce dernier va immédiatement retomber dans l'oubli et vivoter jusqu'en 1936, date à laquelle il rejoindra les milices anarchistes engagées dans la guerre d'Espagne. Il se fait alors tuer sur le front de Saragosse le 8 octobre 1936. Le mois précédent, Raoul Villain, reclus à Ibiza, a été de son côté assassiné par des mafieux ou des républicains désireux de venger Jaurès.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-17 12:52:30

 
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