2 avril 1918

Un mot de trop fait tomber l’empire austro-hongrois

Début avril 1918, alors que l’Allemagne mène une offensive de la dernière chance sur le front occidental en vue de conclure la Grande Guerre, le sort de son alliée, l’Autriche-Hongrie, va basculer en quelques jours.

Jusque-là, peu de gens contestaient la légitimité de la double monarchie austro-hongroise, qui unissait sous la dynastie des Habsbourg l'empire d'Autriche et le royaume de Hongrie. La victoire à Caporetto des régiments multiethniques de l'armée KuK (pour kaiserlich und königlich, « impériale et royale ») avait montré qu'elle restait solide.

Il suffira non pas d’une nouvelle bataille militaire mais d’une bataille de communiqués de presse et de « fake-news » pour que cette belle assurance s’effondre et que soit programmée sa dissolution...

André Larané
L'armée austro-hongroise dans sa diversité, au début de la Grande Guerre (gravure de propagande)

Guerre de communiqués

Les deux interprètes de cette comédie au goût douteux sont le médiocre ministre austro-hongrois des Affaires étrangères, le comte Ottokar Czernin (44 ans), et le fougueux Président du Conseil français Georges Clemenceau (78 ans).

Le comte Ottokar Czernin en tenue d'apparat (26 septembre 1872, Dimokur ; 4 avril 1932 à Vienne)L’affaire commence le 2 avril 1918 par un discours du premier devant le conseil municipal de Vienne.

Rien que de très banal si ce n’est que le ministre évoque la guerre en cours et l’étroite alliance entre Berlin et Vienne. Il insinue là-dessus que le Français lui aurait proposé, à l’automne précédent, une paix séparée : « Monsieur Clemenceau, peu avant le début de l’offensive sur le front ouest, m’a fait demander si j’étais prêt à entamer des négociations et sur quelles bases. D’accord avec Berlin, je répondis aussitôt que j’étais prêt à ces discussions, et que je ne voyais aucun obstacle à la paix avec la France, à l’exception des revendications de celle-ci sur l’Alsace-Lorraine. Paris me répondit qu’aucune négociation n’était possible dans ces conditions. Dès lors, nous n’avions plus le choix » (note).

Le ministre fait allusion à des contacts secrets, en Suisse, entre deux diplomates de second rang, le comte autrichien Revertera et le capitaine français Armand, agent du 2e Bureau, entre août et décembre 1917.

Clemenceau, qui n’a été appelé à la tête du gouvernement que le 17 novembre 1917, n’a pas suivi cette négociation. Quand son chef de cabinet Georges Mandel l’informe au téléphone, le lendemain 3 avril, des propos de Czernin, le « Tigre », en visite sur le front, répond avec sa rudesse coutumière : « Le comte Czernin ment ! ».  Le propos est repris par la presse.

Georges Clemenceau en visite sur le front (source : ECPAD)

L’affaire aurait pu en rester là mais ce n’est pas l’avis de Clemenceau. Il demande des compléments d’information au Quai d’Orsay sur les discussions Armand-Revertera.

L'empereur Charles Ier et son épouse Zita en visite sur le front après leur avènementOn lui apporte les documents et, par la même occasion, on y ajoute des documents ultraconfidentiels sur d’autres négociations menées au début de l’année 1917 par le jeune et tout nouvel empereur Charles Ier de Habsbourg (30 ans) avec les gouvernants français et anglais...

Monté sur le trône à la mort de son grand-oncle François-Joseph, le 22 novembre 1916, Charles Ier a immédiatement envisagé de retirer son pays de l’alliance avec l’Allemagne et de la guerre. Il a commencé par remplacer son ministre des Affaires étrangères Stephan Burián par le comte Czernin, qu’il espérait rallier à ses vues.

Dans le plus grand secret, avec le concours de son épouse, la très pieuse impératrice Zita de Bourbon-Parme, d’origine franco-italienne, il prend contact avec les frères de celle-ci, Xavier et Sixte de Bourbon-Parme, qui servent dans les armées ennemies !

Sous le sceau du secret, avec l’aide du pape Pie X, Xavier et Sixte entrent en relations avec le président français Raymond Poincaré et le Président du Conseil Aristide Briand, ainsi qu’avec le Premier ministre britannique David Lloyd George, en vue de conclure une paix séparée et rompre l'alliance avec l'Allemagne !

Ils transmettent même aux dirigeants français et britanniques une lettre de Charles par laquelle celui-ci accepte le retour de l’Alsace-Lorraine à la France…

Clemenceau bondit quand on lui remet ces documents, y compris la très compromettante lettre de Charles Ier. Dès le 5 avril 1917, n’écoutant que son ressentiment, il envoie à l’agence Havas le communiqué suivant : « Le comte Czernin ne pourrait-il pas retrouver dans sa mémoire le souvenir d’une autre tentative du même ordre, faite à Paris et à Londres, deux mois seulement avant l’entreprise Revertera, par un personnage d’un rang fort au-dessus du sien ? Là encore, il subsiste, comme dans le cas précédent, une preuve authentique, mais beaucoup plus significative. »

Pour une question d’ego, le « Tigre » prend sans réfléchir le risque de dévoiler les convictions intimes de l’empereur Charles et de priver l’Entente de son principal atout au sein de la coalition adverse.

Czernin ne se montre pas moins impulsif. Il a été informé des tractations entre l’empereur et les Alliés mais n’a pas eu connaissance de la lettre de l’empereur faisant référence à l’Alsace-Lorraine. Charles, connaissant l’attachement de son ministre à l’alliance avec l’Allemagne, n’a pas osé lui en parler.

N’écoutant lui aussi que son ego, le ministre répond à son tour à Clemenceau le 7 avril sans prendre la peine d’aviser son souverain, qui se repose à Baden, une ville d’eaux proche de Vienne. Il reconnaît l’existence de pourparlers antérieurs et ajoute : « Cette tentative s’était aussi soldée par un échec ».

Le lendemain 8 avril, n’ayant cure des canons tonnent non loin de Paris, Clemenceau assène le coup fatal : « C’est bien l’empereur Charles qui, dans une lettre du mois de mars 1917, a, de sa main, consigné son adhésion aux justes revendications françaises relatives à l’Alsace-Lorraine. Une seconde lettre impériale constate que l’empereur était d’accord avec son ministre. »

Czernin, intrigué, téléphone à l’empereur et lui demande s’il n’aurait pas rédigé à son insu une note approuvant le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. L’empereur n’a pas le courage d’avouer sa maladresse. Il l’assure qu’il n’a jamais écrit une semblable lettre.

Le comte, soucieux de sa propre réputation, diffuse le 10 avril un communiqué catégorique : « Les allégations de M. Clemenceau au sujet des déclarations écrites de l’empereur Charles sont mensongères d’un bout à l’autre. »

La réponse ne se fait pas attendre : le lendemain 11 avril 1918, Clemenceau envoie à l’agence Havas la lettre que les gouvernants français avaient reçue le 24 mars 1917 sous la condition expresse de n’en jamais faire état !

L’empereur rend hommage dans cette lettre à « l’admirable bravoure » et à « l’esprit de sacrifice » des Français avant de déclarer ses « vives sympathies à la France ». Plus gravement, il écrit : « J’appuierai par tous les moyens et en usant de mon influence personnelle auprès de mes Alliés les justes revendications françaises relatives à l’Alsace-Lorraine » (note).

Consternation à Vienne, colère à Berlin mais aussi à Paris !

La révélation de la lettre fait l’effet d’une bombe dans les cercles dirigeants.

Les parlementaires français sont furieux qu’aient été divulguées les tractations entre Briand, Poincaré et les Bourbons-Parme, en violation de la parole donnée.

Aristide Briand, qui a participé aux négociations secrètes avec Charles Ier, note le 12 avril 1918 dans son journal : « Clemenceau, après avoir divulgué la note autrichienne relative à la paix, vient, fait inouï, incroyable, de publier la lettre adressée par l’empereur à son beau-frère Sixte. Voilà une impulsion qui nous coûtera cher. Elle rejette l’Autriche dans les bras de l’Allemagne. Et pourquoi ? Dans quel but ? Pour quel intérêt ? ».

Marcel Sembat s’inquiète dès le 9 avril 1918 dans L’Heure :  « Sommes-nous sûrs, dans les négociations qui précèderont la paix, de n’avoir jamais besoin de l’empereur Charles ? Sommes-nous sûrs qu’il était indifférent de le blesser en livrant son secret ? »

Certains se désolent aussi de voir qu’une occasion de paix a été perdue. Elle aurait fait l’économie de dix-huit mois de guerre et quelques millions de vies. Le journal Le Populaire se pose la question le 20 avril 1918 : « La paix était-elle possible en 1917 ? Et si elle l’était, qui ne l’a pas voulu ? » La question se pose aussi avec amertume aux poilus, dans les tranchées…

À Berlin, les chefs politiques et militaires se voient confirmer dans leur mépris des Autrichiens en général - de pseudo-Allemands mâtinés de Slaves -, et de l’empereur Charles en particulier, pour ne rien dire de son épouse Zita, une bigote catholique et franco-italienne issue de la branche « dégénérée » des Bourbons-Parme.

Depuis le début du conflit, l’empereur Guillaume II n’a eu de cesse de demander à son homologue austro-hongrois de placer ses armées sous la direction de son propre état-major, le duo Hindenburg-Ludendorff qui exerce une dictature de fait en Allemagne. Jusque-là, François-Joseph et son successeur Charles s’y sont toujours refusés, dans le souci de préserver leur indépendance.

La duplicité de Charles, révélée au grand jour, fait craindre que l’Allemagne n’envahisse purement et simplement l’Autriche-Hongrie, pour remplacer son empereur et mettre au pas son armée !

Czernin lui-même s’accommoderait d’ailleurs de cette éventualité qui pourrait lui valoir une promotion à la chancellerie, en fidèle vassal de Berlin. C’est ce qu’il dit sans doute à Charles quand il lui téléphone le soir du 12 avril. Dès le lendemain matin, il se rend à Baden et demande à voir l’empereur.

C’est Zita qui le reçoit, prétextant d’un malaise de Charles. Devant l’impératrice, qu’il déteste, le ministre sort de ses gonds. Il réclame une déclaration par laquelle l’empereur nierait avoir écrit la lettre du 24 mars 1917 : « Évidemment, je sais ce qui s’est réellement passé. Je sais qu’il s’agit d’un faux serment, mais cette déclaration m’est indispensable, autant pour moi que pour l’honneur de ma famille ! » À bout d’arguments, il menace de se suicider.

Là-dessus apparaît l’empereur, remis de son malaise et inquiet de la tournure de l’entrevue. Épuisé, à bout de nerfs, il cède à son ministre et lui remet une déclaration ampoulée par laquelle il conteste la lettre du scandale. Czernin s’en va aussitôt, lettre en main.

Reprenant ses esprits, Charles tente de le faire arrêter mais il est trop tard. Le ministre a déjà quitté le palais et transmis la déclaration à une agence de presse ! Faute de mieux, le lendemain matin, l’empereur réunit son cabinet, contraint Czernin à la démission et le remplace par… son prédécesseur, Stephan Burián.

Ce même 14 avril, Charles se couche devant Guillaume II avec ce télégramme : « Les accusations que Clemenceau a portées contre moi sont si basses que je n’ai plus l’intention de discuter cette affaire avec la France. Ce sont mes canons qui lui répondront sur le front occidental. »

Cette comédie de boulevard dilapide le maigre crédit du couple impérial et du gouvernement austro-hongrois.

Clemenceau et la France n’en tirent d’autre profit que de devoir désormais affronter des soldats austro-hongrois en plus des soldats allemands ! Jusque-là en effet, Vienne s’était refusé à engager ses troupes sur le front occidental.

Pour parachever la soumission de Vienne à Berlin, Stephan Burián et le chef d’état-major austro-hongrois Arthur Arz convainquent leur empereur de rencontrer Guillaume II au grand quartier général allemand, à Spa, une ville d’eaux belge.

La rencontre, au demeurant courtoise, a lieu le 11 mai 1918. À son issue, Charles s’engage par écrit à envoyer quatre divisions (vingt mille hommes) sur le front lorrain ainsi qu’à échanger des officiers avec son allié. Cette suprême humiliation va conduire des officiers prussiens à commander des régiments de Tchèques ou de Croates, qu’ils ont en profond mépris ! Autant dire qu’il ne restera bientôt rien de la fidélité des Slaves à la dynastie des Habsbourg.

Le drame est consommé. En Autriche-Hongrie, les indépendantistes de tout poil, jusque-là très minoritaires dans l’opinion, voient enfin l’horizon se dégager.

Le président américain Wilson, dans ses Quatorze Points du 8 janvier 1918, préconisait une très large autonomie pour les peuples de l’empire. Désormais, il se rallie à l’idée de désintégrer l’Autriche-Hongrie. Même chose pour les Britanniques et les Français.

Clemenceau n’aimait pas spécialement l’Autriche, cette « monarchie papiste », mais avait eu de l’affection pour le malheureux archiduc Rodolphe, mort à Mayerling. Insouciant de l’avenir de l’Europe centrale et de son équilibre géopolitique, il ne met aucun obstacle à la désintégration de l’empire.

On en verra les conséquences quinze à vingt ans plus tard, quand Hitler ne fera qu’une bouchée de la petite Autriche et de la Tchécoslovaquie. L’Histoire se serait-elle déroulée autrement sans l’ego de deux hommes d’État (et la lâcheté d’un troisième, l’empereur Charles) ? Il est permis de le croire (note).

Souhaitons qu’un cinéaste porte un jour à l’écran cette comédie aux tragiques implications. En attendant, nous remercions les historiens Jean Sévillia et Jean-Yves Le Naour de nous avoir offert la matière de cet article à travers leurs livres respectifs : Zita, impératrice courage (Perrin, 1997) et 1918, l’étrange victoire (Perrin, 2016).

Publié ou mis à jour le : 2019-05-14 17:07:55

 
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