27 octobre 1915

Shackleton « traverse l'enfer » de l’Antarctique

Le 9 mars 2022, cent ans après le décès de l’explorateur irlandais Ernest Shackleton, on a retrouvé dans l’océan antarctique l’épave de son navire Endurance, abandonné en 1915 à l’issue d’une expédition hors du commun.

Comme l’Américain Peary qui planta la bannière étoilée au pôle nord avec son acolyte noir Henson, le 6 avril 1909, comme le Norvégien Amundsen qui vainquit le pôle Sud le 14 décembre 1911, comme son concurrent malheureux Scott, comme après lui les Français Charcot et Victor, Shackleton était en ce début du XXe siècle fasciné par les dernières régions invaincues de la planète et leur a  voué sa vie…

Isabelle Grégor

Vue de l'Endurance dans les glaces, 1915, photographie de Frank Hurley.

La revanche

Cette fois, c'est la bonne ! Ernest Shackleton, né en Irlande 41 ans plus tôt, en est persuadé : rien ne l'empêchera d'être le premier à traverser le continent antarctique.

Ernest Shackleton par Nadar en 1910. Agrandissement : Ernest Shackleton sur le Nimrod, 1908.Né en 1874, Ernest Shackleton a l’âme d’un grand bourlingueur et surtout une ténacité à toute épreuve. Ancien de la marine marchande, il participe à l'expédition Discovery organisée par la Royal Geographic Society entre 1901 et 1904 pour explorer les côtes du continent antarctique. Placée sous les ordres du grand explorateur Robert Scott, elle se termine pour lui de façon peu glorieuse. Souffrant du scorbut et devenu un fardeau pour ses compagnons, il doit l’abandonner avant son terme.

Dépité, il se console en prenant femme et surtout prépare assidûment l’expédition de la revanche. Ce sera trois ans plus tard  son départ sur le  Nimrod, direction le pôle Sud, encore invaincu ! Mais après 3 000 km à pied, il doit s'avouer vaincu à seulement 180 km de l'objectif. Il y gagne certes la gloire et un anoblissement, mais reste rongé par l'amertume de ce nouveau revers, si près du but.

Empêtré dans les dettes, il doit se contenter d'attendre en Angleterre des nouvelles de Scott, reparti à la conquête de l'Antarctique. Ce n'est qu'en février 1913 qu'il apprend le décès au milieu des glaces de son ancien coéquipier, parvenu au pôle Sud cinq semaines seulement après le Norvégien Roald Amundsen. Il faut relever le défi : le Royaume-Uni, qui a été battu dans la conquête des deux pôles, se doit d'être le premier à traverser le Continent blanc.

Fortudine vincimus

L'Endurance avec ses voiles essayant de percer la banquise, mer de Weddell, Antarctique, 1915. Agrandissement : Carte de l'expédition de l'Endurance en Antarctique, illustration tirée de l'ouvrage de Caroline Alexander, Les Survivants de l'Antarctique, l'odyssée Shackleton, ed. Solar, 1998.Imperial Trans-Antarctic Expedition : c'est sous ce nom ronflant que Shackleton organise soigneusement son périple qui est, selon lui, « la dernière grande expédition polaire que l'on puisse effectuer ». Pour y parvenir, il choisit un trois-mâts goélette de 43 mètres de long à la coque doublée en ébène vert, bois très dur censé supporter les chocs. Le navire est baptisé Endurance, d'après la devise de la famille, qui caractérise aussi l’explorateur : « Par l'endurance, nous sommes vainqueurs ». Rien n'est laissé au hasard : après avoir consulté des nutritionnistes pour la préparation des provisions, le capitaine décide de privilégier les chiens de traîneaux, plus résistants que les poneys habituels. Pour l'équipage, il sélectionne des hommes d'expérience, officiers, scientifiques ou marins habitués aux chaos de la mer du Nord. Un photographe tout terrain, Frank Hurley, vient compléter le groupe qui comprend même une mascotte à poils, la chatte Miss Chippy, et le traditionnel jeune passager clandestin. Il a ici l'identité d'un dénommé Perce Blackborow, 20 ans, qui profita de l'escale à Buenos Aires pour se cacher dans un coffre à vêtements...

L'équipage de l'Endurance en 1914, photographie de Frank Hurley. Agrandissement : Perce Blackborow avec le chat Miss Chippy, photographie de Frank Hurley.

Une guerre d'un autre genre

L'expédition est prête lorsqu’en août 1914, Shackleton apprend le déclenchement de la Grande Guerre. Est-ce vraiment le moment de prendre le large ? L'Amirauté, avec à sa tête Winston Churchill, met fin à ses doutes en un seul mot : « Proceed (Continuez) ! » Après une première escale en Géorgie du Sud, au large de l'Argentine, la banquise est enfin en vue mais rapidement l'équipage se rend compte qu'avancer dans cette mer de glace va être plus que difficile.

Le 19 janvier 1915, l'affaire est entendue : l'Endurance est prisonnière de la banquise morcelée, le pack. Pendant un mois, les hommes vont s'échiner à ouvrir une brèche pour permettre à leur navire de rejoindre son objectif, une base située à seulement une journée de navigation. Peine perdue : les relevés ne font que confirmer l'inéluctable dérive qui les éloigne de la terre. Il faut se rendre à l'évidence, et se préparer à hiverner sur place en attendant le dégel. Si tout va bien, dans huit mois ils devraient enfin être libres.

L'équipage de l'endurance essayant de libérer l'Endurance, Frank Hurley.

À la dérive

Que faire pendant ces semaines interminables ? S'il sait afficher un optimisme sans faille, Shackleton a bien conscience que l'ennui est un ennemi aussi dangereux que l'obscurité et les - 30 degrés qu'ils vont devoir affronter. Pour prévenir « le mal de l'hiver » qui mène à la dépression, il encourage ses hommes à se lancer dans des courses d'attelage, des chœurs improvisés ou des concours de devinettes. C'est ainsi que l'ambiance restera toujours bonne grâce à l'autorité bienveillante du « patron » qui n'hésite pas à pousser la chansonnette au besoin.

L'Endurance sur le point de couler, 1915.Mais fin août, le cœur n'est plus à la fête : la pression sur la coque continue à s'intensifier, provoquant craquements et montées d'angoisse, avant de s'alléger aussi soudainement. Enfin, le dimanche 24 octobre, l'Endurance est obligée de déclarer forfait, victime d'une voie d'eau. Pour les marins, il est plus que temps de rassembler le nécessaire à sauver en priorité : vivres, vêtements, traîneaux... Après 3 jours de lutte sans espoir, Shackleton donne l'ordre d'abandonner le navire broyé. « Gémissant, à bout de forces, avec ses membrures disjointes et ses plaies béantes, il lui faut renoncer à la vie, alors même que sa carrière venait de débuter », écrira-t-il en hommage au courage de la bien-nommée Endurance.

« Nous voici sans domicile et à la dérive vers une mer de glace » : ces quelques mots du photographe Hurley résument bien la situation désespérée dans laquelle se trouve désormais l'équipage. Seuls au milieu de l'Antarctique, ils ne peuvent espérer le salut qu'en se lançant dans une marche de 370 km pour rejoindre l'île la plus proche, Robertson Island. Pour cela, il faut abandonner instruments scientifiques, uniformes et même montres en or pour s'alléger au maximum. Les plus jeunes chiens, inutiles, sont sacrifiés tout comme la pauvre chatte Miss Chippy. Le premier jour, le convoi, composé de sept attelages de chiens pour transporter les trois tonnes de matériel, ne parcourt que deux kilomètres. Comment faire autrement lorsque le dernier canot doit être tiré par les hommes eux-mêmes ? Le surlendemain, le convoi n'avance que de 400 mètres, rendant incontournable la décision d'arrêter en espérant que le bout de banquise dérive vers l'île Paulet où se trouvent des vivres.

Ernest Shackleton et cinq compagnons sur l'île de l'Eléphant, 1916, Frank Hurley.

De camp en camp

Pour aménager le campement baptisé Ocean Camp, les hommes vont récupérer dans l'épave de l'Endurance des provisions, bien sûr, mais aussi quelques tomes de l'Encyclopedia Universalis en prévision des jours sans fin. C'est aussi à cette occasion que sont sauvés 120 des négatifs de Hurley, trésor qui constitue un témoignage unique sur cette expédition. Après une nouvelle tentative de progresser à pied qui se limite à 15 km parcourus en une semaine, un nouveau campement, Patience Camp, est établi. Très vite, les conditions de vie deviennent difficiles avec l'amenuisement des provisions et la raréfaction des phoques. Les 50 chiens, trop gourmands en nourriture, sont abattus tandis que les rations diminuent jour après jour.

Frank Hurley, le photographe et Ernest Shackleton au camp.Le 9 avril, la catastrophe tant redoutée a lieu : la glace se brise, jetant dans l'eau un homme empêtré dans son sac de couchage. Le marin est sauvé de justesse, mais la décision ne doit plus être repoussée : « On embarque ! ». Après 15 mois sur la banquise, voilà de nouveau l'expédition sur les flots. Pendant 7 jours, les hommes luttent dans les canots contre le froid, la soif et les vagues pour rejoindre un caillou désert qui va être leur planche de salut : l'île de l'Éléphant.

L'endroit n'est guère accueillant pour des hommes à bout de force, obligés de dormir dans une humidité permanente. Face au découragement qui s'installe, c'est de nouveau Shackleton qui choisit d'aller de l'avant en partant, avec 5 volontaires, rejoindre en canot les stations baleinières situées à 1400 km de là. Une folie ! Muni de provisions pour un mois, de cartes déchirées et d'une volonté de fer, le petit groupe quitte le 24 avril 1916 le reste de l'équipage, isolé, sans guère d'espoir au milieu de nulle part. « Le récit des seize jours qui suivirent est celui d'une lutte incessante au sein d'une mer agitée », devait résumer modestement Shackleton. Balloté sans cesse par la houle, le James Caird longe pendant des heures des rochers qu'il est impossible pour ses hommes, épuisés par la soif, d'approcher. Enfin apparaît une petite anse qui met fin à ce qui est toujours considéré comme un exploit en matière de navigation extrême. Ce n'est pas pour autant la fin du calvaire, puisque le petit esquif a abordé du côté inhabité de la Géorgie du Sud. Il faut maintenant traverser l'île à pied...

Lancement du James Caird depuis les côtes de l'île de l'Eléphant, le 24 avril 1916. Agrandissement : le James Caird près de la Géorgie du sud, dessin dans le livre South de Shackleton en 1919.

Nuits polaires, nuits d'insomnie

Comment trouver le sommeil au milieu de l'Antarctique, dans un canot ouvert à tous les vents ?
« Le thermomètre indiquait 20° sous zéro et une pellicule de glace se formait sur la surface de la mer. Ceux qui n'étaient pas de garde se blottissaient dans les bras les uns des autres pour se réchauffer. Nos habits dégelaient au contact de nos corps et, le plus léger mouvement exposant à l'air vif les places relativement chaudes, nous gardions une immobilité absolue tout en nous murmurant les uns aux autres nos espoirs et nos pensées. De temps en temps, d'un ciel presque clair, des averses de neige tombaient silencieusement sur la mer, recouvrant nos corps comme d'un mince linceul » (Ernest Shackleton, L'Odyssée de l'Endurance, éd. Phébus, 1988).

La délivrance

Le 19 mai, éclairés par la seule lune, Shackleton et ses compagnons Thomas Crean et Franck Worsley se lancent à l'assaut des 30 km qui les séparent des premières habitations. Avec 3 jours de vivres, un matériel plus que rudimentaire et aucun sac de couchage, les voilà partis pour une longue marche dans le blizzard, ponctuée d'épisodes d'escalade. Et passer les cols de cette île montagneuse n'est pas une mince affaire avec une simple corde et des outils de charpentier en guise de piolets !

Après avoir surmonté l'ultime piège d'un lac gelé qui craque sous le poids de Crean, ils parviennent enfin, le 20 mai 1916, dans la station de Stromness. Épuisés, crasseux, en loques, ils commencent par provoquer l'effroi des gamins avant de rencontrer le directeur du lieu. Un des habitants a raconté la scène :
« - Mais qui diable êtes-vous ?
Et le grand type barbu, entre les deux autres, a répondu très calmement :
- Je m'appelle Shackleton.
Et moi je me suis détourné, les larmes aux yeux » (témoignage cité par Caroline Alexander).

Ils avaient réussi ! Retrouver le reste de l'équipage ne sera plus qu'une question de jours : le 30 août 1916, Shackleton a le bonheur de constater que ses 3 camarades restés au sud de l'île puis les 22 hommes d'équipage attendant depuis 4 mois sur l'île Éléphant sont tous en vie. C'est la fin d'une aventure de 17 mois et pour le capitaine de l'Endurance, une seule satisfaction : « Pas une seule vie perdue, et pourtant, nous avons traversé l'enfer. » (lettre à sa femme, 1916).

Ernest Shackleton traversant la Géorgie du Sud, mai 1916. Agrandissement : Charles Buchel, Portrait d'Ernest Shackleton, 1921, National Gallery of Ireland.

Une âme de haute volée

Dans sa préface d'une édition récente du récit de voyage de Shackleton, Paul-Émile Victor prend la défense de son prédécesseur, accusé d'avoir mené une expédition qui, tout compte fait, fut un échec :
« De telles figures sont plus rares qu'on ne croit. Et elles révèlent presque toujours des âmes de haute volée. Sans doute Shackleton ne possédait-il pas que des qualités. il y avait en lui un goût certain pour l'excès, un côté un peu « dingue » qui en font tout le contraire d'un sage. On l'a dit quelque peu porté à la vantardise, à la témérité inconsidérée (on a vu ce qu'il en était), quelque peu coureur de jupons aussi... Seuls les esprits tièdes, qu'effraie le vent du large, sont à l'abri de ce genre de reproches qui pèsent pour rien, empressons-nous de le dire, dès lors qu'il s'agit de jauger au fond la valeur d'un homme. Lui-même, non sans malice, invitait ses contemporains à s'en tenir à ce propos à la leçon des faits : « L'effort le plus surhumain, aimait-il à dire, ne vaut rien s'il ne donne des résultats. » [...] Car telle est la vertu première de l'aventurier digne de ce beau nom : faire que l'aventure soit déjà en elle-même, par-delà les aléas du meilleur et du pire, du succès et de l'échec, un accomplissement » (préface de L'Odyssée de l'Endurance d'Ernest Shackleton, éd. Phébus, 1988).

Et l'Endurance réapparut...

« A quoi voulez-vous donc que je renonce, maintenant ? » Ces mots, ce sont les derniers d'Ernest Shackleton, victime d'une crise cardiaque en 1922, à 48 ans, lui qui avait défié la mort au bout du monde. Cette volonté sans faille semble aujourd'hui symbolisée par les images de l'Endurance, retrouvée en mars 2022 à 3 000 m de fond dans un bel état de conservation.

C'est le Falklands Maritime Heritage Trust, une association de préservation de l'Histoire des îles Malouines, qui a annoncé la nouvelle. « C’est de loin la plus belle épave de bois que j’ai jamais vue. Elle se tient droite, très fière sur le fond marin, intacte, dans un fantastique état de préservation », a commenté Mensun Bound, directeur de l'expédition. L'Endurance, qui n'était qu'à 6 km à peine du lieu de l'engloutissement, mérite bien sa réputation de navire indestructible.

Bibliographie

Ernest Shackleton, L'Odyssée de l'Endurance, 1919, éd. Phébus, 1988,
Caroline Alexander, Les Survivants de l'Antarctique, l'odyssée Shackleton, éd. Solar, 1998.

Publié ou mis à jour le : 2022-06-16 18:00:19

 
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