14 novembre 1913

Bienvenue du côté de chez Proust !

Le 14 novembre 1913, Marcel Proust publie à compte d'auteur Du côté de chez Swann.

L'écrivain ajoutera six tomes à ce livre hors du commun pour en faire le roman le plus long et l'un des plus beaux de la langue française sous le titre À la recherche du temps perdu. Au total 17 ans de travail acharné.

Isabelle Grégor

Marcel Proust en tenue de soirée, portrait par Jacques-Emile Blanche (musée d'Orsay, 1895)

Dilettante cherche éditeur compréhensif...

Tout commence par une déconvenue : en 1909, l'éditeur Alfred Vallette refuse le manuscrit Contre Sainte-Beuve. Marcel Proust reprend son texte et par retouches et additions successives en fait un roman, d'abord intitulé : Les intermittences du coeur, Le temps perdu, puis Du côté de chez Swann, À la recherche du temps perdu.

« Je suis peut-être bouché à l'émeri, mais je ne puis comprendre qu'un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ! » C'est ainsi que le directeur de la maison d'édition Ollendorf justifie son refus de publier en 1913 la première partie de Du côté de chez Swann. Et il ne sera pas le seul à reculer devant ce manuscrit indéchiffrable, sans chapitre ni alinéa, couvert de ratures et à la taille totalement démesurée !

Les lecteurs professionnels de chez Fasquelle, éditeur de Gustave Flaubert et Émile Zola, s'arrachent eux aussi les cheveux : « Au bout de sept cent douze pages de ce manuscrit [...], après d'infinies désolations d'être noyé dans d'insondables développements et de crispantes impatiences de ne pouvoir jamais remonter à la surface, on n'a aucune, aucune notion de ce dont il s'agit. Qu'est-ce que tout cela vient faire ? Qu'est-ce que tout cela signifie ? Où tout cela veut-il mener ? Impossible d'en rien savoir ! Impossible d'en pouvoir rien dire ! »

Arrivé chez Gallimard, toute jeune maison d'édition, le document est encore dédaigné « pour son énormité et pour la réputation de snob qu'a Proust ». On dit même que le comité de lecture se serait contenté de parcourir quelques passages de cette montagne de pages compactes avant d'opter pour un rejet définitif. Son président, André Gide en personne, exécutera l'oeuvre d'un mot : « Trop de duchesses » (et en restera honteux à vie).

Finalement, Proust parvient à être publié chez Bernard Grasset mais à la condition... de payer lui-même les frais d'édition ! Il doit donc puiser dans sa fortune personnelle, fruit d'un héritage bienvenu, pour faire paraître son texte à compte d'auteur, le 14 novembre 1913. Le public reconnaîtra néanmoins son talent après les articles enthousiastes de Paul Souday et Henri Ghéon, critiques aujourd'hui oubliés.

Le prix Goncourt consacrera enfin l'auteur le 10 décembre 1919 en récompensant À l'ombre des jeunes filles en fleurs (NRF, 1918), non sans susciter une violente polémique, les jurés ayant eu l'impudence de préférer ce roman musqué d'un écrivain en chambre aux Croix de bois de Roland Dorgelès, témoignage d'un combattant héroïque de la Grande Guerre encore si présente dans les esprits !

Parmi ses plus ardents soutiens au sein du jury figure son ami de jeunesse Léon Daudet. Sous le titre « Un nouveau et puissant romancier » (que lui a soufflé Proust lui-même !), il publie dans L'Action française un article louangeur et joliment tourné à propos de La Recherche : « Sa tapisserie a d’abord l’air vue à l’envers avec ses fils qui pendent et sa grisaille. Il la retourne brusquement, et l’on voit alors toutes ses lignes, ses perspectives, son rouge ardent, son jaune cru, son violet profond ».

Lorsqu'un écrivain ne trouve pas le sommeil, il écrit...

Voici le tout début de La Recherche, et des insomnies du narrateur :

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n'avais pas le temps de me dire  " Je m'endors. " Et, une demi-heure après, la pensée qu'il était temps de chercher le sommeil m'éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage... » (premières lignes de Ducôté de chez Swann)

Un pique-assiette nommé Marcel

Il est vrai que ce moustachu toujours tiré à quatre épingles inspire peu confiance : fils d'un brillant professeur de médecine catholique et d'une Alsacienne juive qu'il adore, le jeune Proust se console d'un asthme douloureux par la fréquentation assidue des salons, se créant ainsi une réputation de dilettante amplifiée par son célibat d'homosexuel.

Certes, il écrit : des nouvelles, des articles, des pastiches et même un roman (Jean Santeuil, resté inachevé, sera publié en 1952). Mais il passe surtout pour un snob, habile à circuler avec familiarité dans les fêtes organisées par la haute société.

Il en profite pour observer sans complaisance cette aristocratie qu'il peindra avec mordant dans sa Recherche, où les lieux et les personnages se cachent derrière des pseudonymes : Balbec pour Cabourg, Combray pour Illiers (Eure-et-Loir)...

17 ans + 75 brouillons + 13 volumes + 200 personnages = 3 000 pages

Les quatorze années consacrées à la rédaction de La Recherche ne parviendront pas à changer l'image de dandy et d'amateur collée à Proust : cette œuvre n'a-t-elle pas pour héros un mondain frivole et désœuvré, uniquement sensible aux affres de l'amour, de la jalousie et du temps qui passe ?

Proust a pourtant abandonné la bonne société pour s'enfermer dans son appartement du boulevard Haussmann aux murs couverts de plaques de liège pour atténuer les bruits de la rue. Souffrant, il ne quitte guère son lit où il aligne inlassablement les phrases, la plus longue ne faisant pas moins de 414 mots !

Épuisé par la maladie et le travail, Marcel Proust meurt le 18 novembre 1922 sans avoir pu contempler la réalisation totale de sa « cathédrale » de l'écriture, premier roman moderne bâti comme une véritable symphonie.

Devenue un monument de la littérature, l'œuvre passe pour interminable et difficile d'accès. Mais La Recherche du temps perdu, qui fait si peur aux néophytes, n'est-elle pas en fait que le reflet de la complexité de la vie-même ? Il ne faut pas hésiter à picorer dans les pages pour aller à la rencontre de ces personnages d'une autre époque qui nous ressemblent tant. À vous de retrouver le temps perdu !

Tout un monde dans une madeleine

Savez-vous que la fameuse madeleine qui permit à Proust de se replonger dans son enfance près de Chartres, à Illiers (rebaptisé Combray dans le roman) était à l'origine une simple tranche de pain grillé ? Relisons le passage devenu l'exemple parfait pour illustrer le phénomène de la réminiscence :
« [...] machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. [...] J'avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle? Que signifiait-elle ? » (extrait de Du Côté de chez Swann)

Publié ou mis à jour le : 2019-11-29 15:58:42

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net