12 juillet 1906

La Cour de Cassation réhabilite Dreyfus

Onze ans après la dégradation publique du capitaine Alfred Dreyfus sous l'accusation d'espionnage, celui-ci est solennellement réhabilité par la Cour de Cassation de Paris, qui constate que « de l'accusation, rien ne tient debout ».

André Larané

Photo de la cérémonie de réhabilitation de Dreyfus. L'agrandissement montre le Général Gillain, des commandants l'Arge et Dreyfus le 21 juillet 1906, DR.

Dreyfus, les intellectuels et l'antisémitisme

Dès la parution de J'accuse (1898), la bourgeoisie parisienne s'est divisée très violemment en deux camps.

– Les dreyfusards :

Les dreyfusards dénoncent l'injustice faite à Dreyfus et l'acquittement inique d'Esterhazy. Ils placent la justice et les droits de l'homme au-dessus de l'honneur militaire et de la raison d'État.

Parmi les dreyfusards, on trouve non seulement des hommes politiques mais aussi des écrivains de renom et des historiens tel Gabriel Monod. C'est le moment où l'on commence à parler des « intellectuels », non sans une nuance de mépris. Ils apparaissent comme les lointains héritiers des « philosophes » du XVIIIe siècle et découvrent qu'ils peuvent, en se mobilisant, faire triompher une cause supérieure. Quelques-uns d'entre eux fondent le 4 juin 1898 la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen, plus communément appelée Ligue des Droits de l'Homme, pour inscrire dans la durée leur combat en faveur de Dreyfus.

Dans la presse, très importante à l'époque, L'Aurore de Clemenceau mais aussi Le Figaro figurent parmi les soutiens les plus actifs du capitaine Dreyfus. 

– Les antidreyfusards :

Dans le camp d'en face, les antidreyfusards considèrent qu'il vaut mieux condamner un innocent plutôt que d'admettre que la justice militaire ait pu se tromper. À une époque où chacun, à droite comme à gauche, ne rêve que de revanche sur l'Allemagne et de « guerre régénératrice », tout affaiblissement de l'Armée fait figure à leurs yeux de haute trahison.

Par le fait que Dreyfus est issu d'une riche famille israélite, le camp antidreyfusard ne tarde pas à attiser un antisémitisme d'un genre nouveau, à la fois national et laïc. Les attaques antisémites viennent d'une part de la gauche sociale qui, échaudée par le scandale de Panama, dénonce volontiers la « ploutocratie juive », d'autre part de mouvances nationalistes et catholiques. « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race », écrit l'historien nationaliste Maurice Barrès en 1902 dans son ouvrage majeur : Scènes et doctrines du nationalisme

Malgré les appels à la modération du pape Léon XIII, beaucoup de catholiques français se déchaînent contre Dreyfus et les juifs à l'instigation des puissants journaux de la congrégation des Assomptionnistes, parmi lesquels le quotidien La Croix. Leur hargne accroît l'anticléricalisme des républicains... Le moment se rapproche où ces derniers feront voter la loi de séparation des Églises et de l'État... et dissoudre la congrégation des Assomptionnistes.

La droite traditionnelle, qui s'est détournée du monarchisme pacifique et débonnaire et s'est convertie au nationalisme revanchard et à l'antisémitisme, participe à la curée.

Le journaliste Édouard Drumont illustre cette reconversion avec son ouvrage célèbre : La France juive (1886) dans lequel il développe, bien avant Hitler, le mythe de la supériorité des prétendus Aryens sur les autres races. En mai 1898, il est élu député par les habitants d'Alger, d'autant plus opposés à Dreyfus qu'ils n'ont pas digéré la naturalisation des juifs algériens en 1870. 

Mais à l'instar de l'historien Vincent Duclert, spécialiste de l'Affaire Dreyfus, soulignons que celle-ci aurait eu lieu même si l'accusé n'avait pas été juif. L'antisémitisme est un facteur aggravant de l'Affaire ; il n'en est pas - et de loin - le moteur principal. 

En 1898 encore, le peintre impressionniste Jean-Louis Forain et son ami le dessinateur Caran d'Ache créent l'hebdomadaire satirique antidreyfusard Psst...! avec le soutien actif du peintre Edgar Degas et de Maurice Barrès. Un dessin de Caran d'Ache publié le 14 février 1898 dans Le Figaro, intitulé : Un dîner en famille résume à lui seul les polémiques qui entourent l'Affaire.

UN DINER EN FAMILLE  Ils en ont parlé... (Caran d'Ache, Le Figaro, 14 février 1898)

En avril de la même année, deux militants antidreyfusards fondent un mouvement antiparlementaire et néanmoins républicain, l'Action française. Rejoint par l'écrivain Charles Maurras qui publie en 1900 Enquête surla monarchie, ce mouvement va évoluer vers le « nationalisme intégral » tout en préconisant une monarchie autoritaire. Il va jouer un grand rôle entre les deux guerres mondiales.

Un choix cornélien

Le 19 septembre 1899, l'Affaire Dreyfus, qui a déjà beaucoup secoué l'opinion publique, en France et à l'étranger, pourrait donc s'arrêter sur la grâce présidentielle. Condamné dix jours plus tôt à seulement à dix ans de réclusion en raison de « circonstances atténuantes » (!), le capitaine Dreyfus peut à nouveau savourer la liberté.

Mais cette demi-mesure ne satisfait pas les dreyfusards qui espéraient une complète réhabilitation. Ils se scindent alors en deux camps : 

• Il y a ceux qui acceptent la grâce présidentielle pour des raisons avant tout humaines. Ils considérent qu'Alfred Dreyfus a déjà assez payé avec ses quatre années de bagne sur l'île du Diable et qu'il supporterait mal un prolongement de sa détention. Ils exigent une complète réhabilitation et souhaitent se pourvoir en cassation mais ont besoin pour cela d'un motif juridique solide, à défaut de quoi le pourvoi pourrait se retourner contre la cause.

Dans ce camp se retrouvent bien sûr Alfred Dreyfus, qui exige un acquittement completexige un acquittement complet (« le gouvernement de la République me rend la liberté. Elle n’est rien pour moi sans l’honneur »), sa femme Lucie, son frère Mathieu et leurs amis le journaliste Bernard-Lazare, le député et journaliste Joseph Reinach, le sénateur Auguste Scherer-Kestner...

• L'autre camp, plus politique, plaide pour le refus de l'amnistie et l'acceptation de la prison (!) dans l'attente d'une cassation du procès et d'un retour devant le Conseil de Guerre. Ce camp est conduit par le lieutenant-colonel Picquart, porté par sa popularité, et par Georges Clemenceau.

Celui-ci a été remis en selle par l'Affaire après avoir été évincé de la vie politique par le scandale de Panama. Il entend consolider son avantage et s'empresse de fonder ce qui sera le premier parti politique français, le parti républicain radical, au congrès de Paris des 21-23 juin 1901 (auparavant, les élus se regroupaient par affinités mais ne s'appuyaient sur aucune structure solide).

À la grande satisfaction de la presse antidreyfusarde qui en fait ses choux gras, une scission durable et violente s'installe alors dans le camp dreyfusard en dépit des efforts de la famille Dreyfus pour ne pas ternir leur cause. À sa demande, Alfred Dreyfus est reçu le 22 décembre 1900 par son ancien avocat Fernand Labori, en présence de Georges Picquart. « Séance excessivement pénible », se souviendra Dreyfus qui s'indigne de ce qu'on lui ait reproché de vouloir « sauver sa peau » en acceptant la grâce, ainsi que le rapporte l'historien Philippe Oriol...

Vers l'apaisement

En 1903, après une relance de l'Affaire par Jean Jaurès dans un discours à la Chambre des députés les 6 et 7 avril, le ministre de la Guerre, le général Louis André, lance une enquête administrative qui va mettre en évidence les manoeuvres de l'état-major et les faux destinés à condamner Dreyfus. Ces nouveaux éléments autorisent un pourvoi en cassation.

Enfin, le 12 juillet 1906, sous le gouvernement présidé par Ferdinand Sarrien, auquel participent Georges Clemenceau et Aristide Briand, l'Affaire trouve son épilogue avec un arrêt de la Cour de Cassation qui casse le jugement du 9 septembre 1899.

Dreyfus est définitivement innocenté. En reconnaissance de son extraordinaire ténacité dans l'épreuve, il est fait chevalier de la Légion d'honneur dans la cour de l'École militaire le 21 juillet 1906, non loin de l'endroit où il a été dégradé onze ans plus tôt ! L'émotion est extrême ainsi qu'il le raconte dans ses mémoires : après la remise de l'insigne, « les troupes défilèrent devant le général Gillain, devant le commandant Targe et devant moi, les officiers saluant du sabre au passage. Les cuivres chantèrent haut et clair en ce jour d'allégresse. Les troupes disparurent. Aussitôt on m'entoura en criant : « Vive Dreyfus ! » Non, m'écriai-je : « Vive la République, vive la vérité ». Les mains se tendirent vers moi... ».

Épilogue

L'émotion provoquée par l'Affaire a favorisé la formation d'un bloc républicain et relancé le principe d'une laïcisation complète de l'État, en latence depuis l'époque de Jules Ferry, vingt ans plus tôt. C'est ainsi que la loi de séparation des Églises et de l'État est enfin votée après d'ardents débats le 5 décembre 1905.

Héros malgré lui, Alfred Dreyfus, qui a résisté avec une incroyable force morale à plusieurs années d'injustice, de bagne et d'acharnement judiciaire, est réintégré dans l'armée mais seulement avec le grade de chef d'escadron car ne sont pas prises en compte ses années passées au bagne dans la reconstitution de sa carrière. Atteint dans sa dignité, il démissionne de l'armée et ne reprendra du service que pendant la Grande Guerre de 1914-1918 en qualité d'officier de réserve.

Quant à Picquart, que Clemenceau considère comme le héros de l'Affaire car il a risqué sa carrière, il est promu au grade de général et devient tout bonnement ministre de la Guerre dans le gouvernement du « Tigre » (surnom de Clemenceau). Il mourra de maladie à la veille de la Grande Guerre.

L'Affaire sera close avec le transfert des cendres de Zola au Panthéon le 4 juin 1908. À cette occasion, il se trouvera un illuminé pour tirer sur Dreyfus et le blesser au bras.

Publié ou mis à jour le : 2019-11-14 11:52:43

 
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