27 juin 1905

Mutinerie à bord du Potemkine

Le cuirassé Potemkine (affiche du film de Serge Eiseinstein)Le mardi 27 juin 1905, une mutinerie éclate à bord du Potemkine, le principal cuirassé de la flotte de guerre russe.

Sur le moment, l'événement passe inaperçu dans une Russie bouleversée par une première Révolution et une guerre désastreuse contre le Japon.

Mais il va acquérir beaucoup plus tard une notoriété mondiale et accéder au rang de mythe historique, par la vertu d'un film que lui a consacré le réalisateur Eisenstein vingt ans plus tard.

En 1965, Jean Ferrat lui a consacré aussi l'une de ses plus belles chansons.

Fabienne Manière

Jean Ferrat chante Potemkine en public le 17 février 1966,  source : INA

Marine en crise

Depuis sa défaite de Tsushima, un mois plus tôt, face à la flotte japonaise, la marine du tsar Nicolas II est agitée par des mouvements divers et les officiers ont le plus grand mal à se faire respecter de leurs hommes. Sur terre, dans tout le pays, se multiplient grèves et rébellions depuis la révolte sanglante du « Dimanche rouge » du 22 janvier 1905 à Saint-Pétersbourg.

Sur le cuirassé Potemkine, qui porte le nom d'un favori de Catherine II, le commandant, le capitaine de vaisseau Golikov, a su jusque-là préserver la discipline par une relative humanité.

Mis en service deux ans plus tôt, le navire mesure 113 mètres de long, déplace 12 600 tonnes et transporte environ 700 hommes. Ses marins sont pour la plupart des paysans sans éducation, recrutés de force quelques mois plus tôt pour combler les effectifs creusés par la guerre. Ils n'ont pas encore l'expérience du feu.

Viande avariée

Tandis qu'il effectue des exercices sur la mer Noire, au large d'Odessa, le cuirassé est ravitaillé comme de coutume en provisions. Au petit matin, les marins s'approchent des carcasses qui pendent sur le pont en attendant leur mise en cale et découvrent une viande en putréfaction, puante et truffée d'asticots. Ils se rassemblent autour des carcasses. C'est l'indignation. Le médecin du bord, le docteur Smirnov, examine la viande. Avec mépris pour les brutes qui l'entourent, il prétend sentencieusement que la viande est « comestible » sous réserve d'être simplement lavée avec du vinaigre.

Les marins murmurent et se retirent. Arrive l'heure du déjeuner. Dans le réfectoire, les cuisiniers amènent les marmites de bortsch, avec la viande bouillie. Cette fois, c'est l'explosion. Les marins refusent de manger et conspuent les cuisiniers. Alerté par le vacarme, le second du navire, un aristocrate polonais brutal et cassant, le capitaine de frégate Hippolyte Giliarovsky, alerte le commandant. Devant celui-ci, le docteur réitère son verdict sur l'état de la viande.

Alors, le commandant a la mauvaise idée de faire battre les tambours et de rassembler l'équipage sur le pont. Il harangue les hommes et demande à ceux qui acceptent de manger la viande d'avancer de deux pas. Maladresse ! Par habitude et résignation, seuls quelques vétérans obéissent. Les autres se tiennent cois.

Une image du film d'Eisenstein (Le cuirassé Potemkine)Bafoué, le commandant se contente d'annoncer que les marins n'auront rien d'autre à manger. Là-dessus, il se retire et son second poursuit la harangue.

Dans l'équipage figurent quelques militants révolutionnaires du parti social-démocrate, dont leur chef Afatasy Matiouchenko. Ils ont reçu de leur parti la consigne de préparer les marins à une insurrection générale de la flotte de la mer Noire.

Matiouchenko se dit que voilà l'occasion de devancer l'insurrection générale. Il excite ses camarades à la révolte. Le ton monte.

Dérapage

Afanasy Matiouchenko Selon une première version des faits, un matelot du nom de Vakoulinchouk se serait approché du second et aurait protesté contre les conditions de vie de l'équipage. Le capitaine Giliarovsky l'aurait rabroué. Celui-ci l'aurait menacé. Le capitaine aurait alors tiré son pistolet et blessé mortellement Vakoulinchouk.

Selon une autre version, un petit groupe de matelots réfractaires se seraient rués dans l'armurerie à l'instigation de Matiouchenko.

En remontant sur le pont, l'un d'eux, Vakoulinchouk, aurait menacé le capitaine Giliarovsky et celui-ci l'aurait blessé d'un coup de pistolet.

Quoi qu'il en soit, suite à ce coup de pistolet, l'équipage se mutine, quelque peu dépassé par les événements mais entraîné par Matiouchenko.

Tandis que huit officiers rejoignent les mutins, le capitaine, le médecin et plusieurs autres officiers sont tués et jetés à la mer. Le commandant n'est pas épargné. Un officier, Alexeiev, prend le commandement du navire sous la haute surveillance de Matiouchenko.

Les mutins du Potemkine hissent le drapeau rouge de la révolution. Ils dirigent le cuirassé et son navire ravitailleur vers le port d'Odessa.

Alliance entre marins et ouvriers

En entrant dans le port d'Odessa en cette fin d'après-midi, les marins du Potemkine ne savent pas encore que la loi martiale y a été décrétée le matin même par le général Kokhanov suite à des grèves ouvrières...

La veille, le lundi 26 juin, une manifestation avait été sauvagement réprimée par la police et la cavalerie cosaque. Le face à face meurtrier entre manifestants et forces de l'ordre s'était poursuivi le lendemain, faisant plusieurs centaines de morts. Au moment où les grévistes et les révolutionnaires désespèrent de pouvoir résister, voilà qu'apparaît le Potemkine, arborant le drapeau rouge.

L'arrivée du navire ravit les meneurs de la grève qui montent à bord et font alliance avec leurs homologues du navire. Le lendemain, le cadavre du marin Vakoulinchouk est porté en grande pompe à terre et exposé sur le port, sous un dais de toile grossière. Il reçoit l'hommage ému d'une foule immense d'ouvriers et de révolutionnaires.

La foule, surexcitée, monte l'escalier monumental de 22 mètres de large et 240 marches qui relie le port à la ville moderne. Il a été construit un siècle plus tôt par un duc de Richelieu, lointain descendant du Cardinal, d'où son nom d'escalier Richelieu.

Le général Kokhanov fait donner deux détachements de Cosaques à cheval. Du sommet de l'escalier comme de sa base, les cavaliers massacrent à qui mieux mieux la foule désarmée, faisant des centaines de victimes, hommes, femmes, enfants. A la fin de la journée, sur le quai rouge de sang, l'on ne voit plus que les cadavres... et le dais dérisoire qui recouvre le corps du martyr Vakoulinchouk.

À bord du Potemkine, les marins ne s'attendaient pas pour la plupart à ce qu'une question de viande avariée dérape à ce point. Ils hésitent à agir. Les relations sont tendues avec les meneurs révolutionnaire. Alors, Matiouchenko, répondant à une proposition du général Kokhanov, rencontre celui-ci et obtient l'assurance que les funérailles de Vakoulinchouk pourront se dérouler dans le calme. Le général tient parole et, le lendemain, une foule immense accompagne le marin à sa dernière demeure, drapeaux rouges en tête. Le corps est porté par 12 marins du Potemkine.

Mais à peine les funérailles sont-elles terminées que les soldats chargent la foule et tuent indistinctement hommes et femmes. Trois des douze marins figurent parmi les victimes. Sur le Potemkine, c'est la consternation. Cette fois, les marins décident de bombarder le quartier-général établi dans le théâtre de la ville. Matiouchenko commande le tir. Mais il n'arrive qu'à toucher des maisons peuplées d'innocents. Il faut interrompre le bombardement.

Matiouchenko envoie un message au général commandant de la place d'Odessa. Le message reste sans réponse... Pour les mutins du Potemkine, il n'y a plus rien à faire à Odessa.

Fin de partie

Le navire largue les amarres, suivi de son navire ravitailleur, et se hâte de quitter la rade d'autant que s'approche une flotte. Elle vient du port de guerre voisin de Sébastopol avec le projet de mettre à la raison les mutins. Les officiers de la flotte sont légitimement inquiets par le risque de contagion révolutionnaire. Leurs navires s'approchent du Potemkine et celui-ci, sans tirer, passe entre eux, comme à la parade, les marins criant à l'attention de leurs camarades : « Vive la Révolution ! » Les marins de la flotte répondent par des « Hourra ! »

Prudents, les officiers choisissent de se replier. Mais le cuirassé Georges-le-Victorieux trouve le moyen de rejoindre le Potemkine, les meneurs révolutionnaires présents à son bord ayant réussi à retourner les marins et neutraliser les officiers.

Matiouchenko, qui n'en revient pas, se voit à la tête de trois navires de guerre. Il revient vers Odessa avec l'idée d'entraîner la population dans la Révolution. Mais à bord du deuxième cuirassé, le vent tourne et les marins, hésitants, se laissent convaincre de revenir à Sébastopol. Matiouchenko ordonne de faire feu sur eux. Touché, le Georges-le-Victorieux s'échoue sur la grève plutôt que de rentrer dans le rang.

Sur le Potemkine, c'est bientôt le sauve-qui-peut. Le cuirassé regagne le large sous les yeux ébahis du général de la place d'Odessa. Ses soldats en profitent pour réprimer sauvagement la population qui a eu le front de les défier.

Après une longue errance dans la mer Noire et malgré les objurgations de Matiouchenko, le Potemkine se dirige vers le port roumain de Constantza où les mutins obtiennent l'asile politique. Matiouchenko, dans un dernier geste de défi, envoie des proclamations surréalistes aux gouvernements de la planète et saborde le mythique navire avant de prendre pied sur le sol roumain.

Deux ans plus tard, le tsar Nicolas II promet une amnistie aux révolutionnaires de 1905. Les mutins, méfiants, préfèrent toutefois rester en Roumanie... À l'exception de cinq d'entre eux qui font le choix de rentrer en Russie. Parmi eux, Matiouchenko. Il est reconnu à la frontière, arrêté et pendu. Ses quatre compagnons sont envoyés en Sibérie.

Un film immortel

La mutinerie du Potemkine s'inscrit dans la longue série de troubles sociaux, politiques et militaires qui ont empoisonné le régime tsariste en l'année 1905. Sa célébrité est seulement venue du film qu'en a tiré le réalisateur soviétique Serge Eisenstein en 1925, Le cuirassé Potemkine. D'aucuns considèrent ce film comme le plus grand du XXe siècle.

À l'origine, le gouvernement soviétique avait passé commande au cinéaste d'un film sur la Révolution de 1905. S'étant rendu en premier lieu à Odessa pour des repérages, Eisenstein avait immédiatement perçu le contenu dramaturgique de la mutinerie et en avait fait le sujet exclusif de son film, sans trop s'embarrasser de la réalité historique.

Publié ou mis à jour le : 2019-06-21 15:50:29

 
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