21 décembre 1903

Attribution du premier Prix Goncourt

Edmond de Goncourt (Nancy, 26 mai 1822 ; Champrosay, 16 juillet 1896), photo de NadarL’Académie Goncourt est la première académie littéraire de l’époque contemporaine. Elle a été fondée le 19 janvier 1902 en conformité avec le testament d’Edmond de Goncourt, qui s’était rendu célèbre pour le Journal écrit avec son frère Jules. L'écrivain avait souhaité que leur fortune finance année après année une académie littéraire et un prix destiné à récompenser et faire connaître un jeune romancier au talent prometteur. 

De manière quelque peu rocambolesque, l'Académie décerne son premier prix le 21 décembre 1903 à John-Antoine Nau pour son roman Force ennemie (éditions de la Plume) qui ne restera pas dans les annales de la littérature. Elle couronnera par la suite des auteurs d’une autre envergure comme Pergaud, Barbusse, Proust, Genevoix, Malraux, Troyat, Druon, de Beauvoir, Gary (ce dernier obtiendra une deuxième fois le prix sous le pseudonyme d'Émile Ajar).

Jean-Pierre Bédéï

La France, patrie de la littérature

Les premiers prix littéraires remontent aux Jeux floraux. Ils furent inaugurés en 1324 à Toulouse par une poignée de bourgeois réunis dans la « Compagnie du gai savoir » qui entendait promouvoir et récompenser la poésie.  En 1694, elle fut dotée du statut d’Académie par Louis XIV. Depuis 1324, chaque 3 mai, elle remet des fleurs aux lauréats de ses concours de poésie.

Le jury des Jeux Floraux a fait la preuve de sa sagacité en récompensant d'une Églantine Pierre de Ronsard en 1554 et d'un lys d'or le jeune Victor Hugo (19 ans). Chateaubriand a été également couronné. Et bien sûr le poète François Fabre d'Églantine qui nous a légué le calendrier révolutionnaire et « Il pleut, il pleut, bergère... » (la deuxième partie de son nom rappelle l'églantine d'argent remportée aux Jeux Floraux et dont il était très fier !).

Il faudra attendre près de 5 siècles pour qu’après la poésie soit aussi récompensé le roman. Comme John-Antoine Nau, les premiers lauréats du Prix Goncourt ne laisseront guère de souvenir.

Le jury du Prix Goncourt en 1926 au restaurant Drouant à Paris. Debout, de g. à dr, L. Daudet, Hennique, Pol Neveux, G. Chérau, Rosny jeune ; assis, R. Pouchon, Rosny aîné, Ajalbert, BnF. L'agrandissement montre la remise du Prix Renaudot à Georges Perec au restaurant Drouant à Paris, le 22 novembre 1965, BnF.

Le 31 octobre 1914, l'Académie Goncourt se réunit pour la première fois chez Drouant, un restaurant fondé en 1880. Le prix décerné ce jour-là ne sera remis qu'en 1916 en raison de la guerre.

La paix revenue, les dix membres de l'Académie, élus par cooptation, prendront l'habitude de se réunir tous les premiers mardis du mois dans le salon Goncourt du premier étage du restaurant pour évoquer l'actualité littéraire.

À partir de 2008, ils ne seront plus désignés à vie mais jusqu'à leur 80ème anniversaire. Notons que la fortune des Goncourt a depuis longtemps fondue sous l'effet de mauvais placements et de l'inflation. Le prix initial de 5000 francs attribué aux lauréats ne vaut plus que dix euros.

Comité du Prix fémina en 1926. De dr. à g, assises, Mmes E. Duclaux, G. Réval, Zanta, Delarue-Mardrus, Myriam Harry ; debout, Mmes Saint-René Taillandier, Judith Cladel, J. Dornis, A. Corthis, H. Vacaresco, C. Yver,  BnF.  L'agrandissement montre Mme Louise Hervieu, Prix Fémina 1936 (Sangs), BnF.

Débauche de prix littéraires

L’initiative d’Edmond de Goncourt a ouvert la voie à d’autres prix : Prix Femina (1904), Prix Renaudot (1926), Prix Interallié (1930), Prix Médicis (1958), tous dédiés au roman, genre littéraire très à la mode depuis le XIXe siècle. Même la vénérable Académie française s'est inscrite dans ce mouvement avec les fondations du Grand Prix de Littérature (1911) et du Grand Prix du Roman (1914).

Tous ces prix, de plus en plus médiatisés sont devenus très rapidement prescripteurs. Ils font vendre beaucoup de livres pour le plus grand profit des éditeurs. Au point que l’attribution de ces récompenses est suspectée de collusions entre membre des jurys et éditeurs, provoquant parfois une guerre larvée entre ces derniers.

Prix Interallié : M. René Laporte (Les Chasses de Novembre), 1936, BnF. L'agrandissement montre une dédicace de M. Pierre Jakez Hélias, Prix RTL grand public en 1976 (Le Cheval d'Orgueil). À la fin du XXe siècle, une nouvelle vague de prix font leur apparition et viennent concurrencer leurs aînés. Il s’agit de ceux institués par des médias (prix des lectrices de ELLE, prix RTL-Lire, du livre Inter, entre autres). Ils ont la particularité d’être constitués par des lecteurs amateurs dans le cadre de jurys renouvelables chaque année.

De nouveaux genres font également l’objet de concours : le polar, la BD, la littérature de l’imaginaire. Les professionnels du livre décernent aussi leurs prix (libraires, des bibliothécaires etc.).

Afin d’assurer leur propre promotion et de valoriser leur image, des entreprises (SNCF, RATP, Orange…) attribuent à leur tour des prix littéraires, sans oublier ceux créés plus ponctuellement par des festivals ou des manifestations culturelles dans les régions. Au total, on dénombre près de 1500 prix littéraires en France. Cette prolifération en fait une « exception française ».

Stefan Anton George, lauréat du Prix Goethe en 1927 (Le Nouvel Empire), buste de Max Klein, vers 1904. L'agrandissement montre le portrait de Sully Prudhomme, premier lauréat du prix Nobel de littérature en 1901, par Nadar.Dans une moindre mesure, des pays étrangers consacrent aussi leurs écrivains respectifs : Prix Pulitzer du roman puis de la fiction pour les Américains (créé en 1917), Prix Goethe pour les Allemands (1927), Prix Strega pour les Italiens (1947), Prix Nadal pour les Espagnols (1944).

Sans oublier les prix de nature internationale comme le Del Duca et surtout le Prix Nobel de Littérature décernée tous les ans à Stockholm dès 1901 pour récompenser un écrivain qui « a fait la preuve d'un puissant idéal ». Le premier lauréat fut le Français Sully Prudhomme, bien oublié lui aussi.

Edmond de Goncourt reconnaîtrait-il ses petits dans cette vaste foire aux livres qui a contribué à démocratiser la littérature mais dont la tournure commerciale a pris souvent le pas sur la qualité des ouvrages ? 

Le premier prix Goncourt raconté par le Gil Blas du 22 décembre 1903

Le prix a été attribué, hier, pour la première fois, à la suite d'un dîner qui a réuni les membres du « Conseil des Dix », chez Champeaux. Les « Dix » : MM. Léon Hennique, Elémic Bourges, Léon Daudet, J.-K Huysmans, Gustave Geffroy, Lucien Descaves, Octave Mirbeau, Justin et Henry Rosny, Paul Margueritte, n'étaient pas hier soir au complet. M. Justin Rosny, actuellement dans le Midi, n'a pu assister au dîner, mais il a du moins participé au vote. M. J.-K. Huysmans a voté pour M. J. Rosny : par procuration. À huit heures du soir les « Neuf » se sont mis à table et ont fait honneur à un repas — excellent, paraît-il — dont voici le menu qui constitue, de toute évidence, un document historique :

POTAGES
 Croûte-au-Pot Bisque d'Ecrevisses
 HORS-D'ŒUVRE
 RELEVÉ 
Barbue à la Sauce Hollandaise -
ENTRÉE
Cuissot de Chevreuil Sauce Poivrade, Purée de Marrons
 RÔTS
Dinde de Houdan au Cresson Terrine de Foie Gras à la Champeaux
SALADE
LÉGUMES
Petits Pois à la Bonne-Femme
ENTREMETS
Parfait au Café, Gaufrettes
DESSERTS
Corbeille de Fruits 
 VINS
Chablis, Bordeaux, Chinon
Café, Liqueurs

John-Antoine Nau, premier lauréat du prix Goncourt en 1903 pour son livre Force ennemie. L'agrandissement donne à lire un court extrait.Le dîner terminé, on a procédé au vote et, en quatre ou cinq minutes, pas davantage, le choix a été fait du titulaire du premier prix Goncourt. C'est M. John-Antoine Nau qui, réunissant six suffrages sur dix a décroché la timbale pour son beau livre : Force ennemie. Si le débat a été de si courte durée c'est qu'au précédent dîner on avait discuté beaucoup plus longuement. Une bonne trentaine d'ouvrages avaient été examinés, étudiés, appréciés. On avait ensuite pratiqué le système d'élimination et trois ou quatre candidats étaient restés en présence. Toutefois, il était apparu déjà que parmi les concurrents, M. Nau était celui qui avait le plus de chances de réussite. Détail à noter, le lauréat n'avait envoyé son livre â aucun des membres de la Société Goncourt. Par hasard, l'un d'entre eux, M. Gustave Geffroy, avait reçu de l'éditeur Force ennemie avec d'autres volumes et l'avait lu par hasard. Tout de suite pris, séduit, puis bientôt enthousiasmé par l'originalité, la puissance d'évocation, les qualités de forme et de fond de cet ouvrage remarquable, il en avait parlé chaleureusement à son ami Lucien Descaves qui, partageant l'emballement de M. Geffroy, insista vivement auprès des autres « Dix » pour qu'ils en fissent lecture à leur tour. Tous ont suivi le conseil et voilà comment M. John-Antoine Nau, qu'aucun de ces messieurs ne connaît personnellement, a obtenu -sans l'avoir demandé- le prix Goncourt ! On était même très embarrassé, hier soir pour notifier au lauréat sa victoire- son adresse est inconnue ! On sait qu'il est quelque part dans le Midi de la France, mais où ? Heureusement, un des membres de la Société a vu l'un de nos confrères, M. Félix Fénéon, du Figaro, qui est en relation avec M. Nau et sait son adresse. C'est notre confrère qui aura le plaisir de faire connaître la bonne nouvelle à l'intéressé (…) Quoi qu'il en soit, le prix est attribué - et bien attribué à tous égards, de l'avis de tous les membres de la Société Goncourt- de ceux mêmes dont le choix s'est porté sur un autre littérateur. Force ennemie est le premier livre en prose de M. John-Antoine Nau (qui est l'auteur du volume de vers : Au seuil de l’espoir.)

Publié ou mis à jour le : 2020-03-27 19:19:11

 
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