4 mai 1897

L'incendie du Bazar de la Charité

Le 4 mai 1897, comme les années précédentes, le Bazar de la Charité ouvre ses portes dans une halle somptueusement décorée pour la circonstance (échoppes médiévales en carton-pâte, vélum...), au 17 rue Goujon, près des Champs-Élysées, à Paris. Des dames de la bonne société vendent divers objets pour les bonnes oeuvres. Une salle de cinéma a été installée pour divertir les 1200 invités. C'est là que vers 16 heures, des vapeurs d'éther s'enflamment.

L'incendie se propage à toute allure à l'ensemble de la halle. Il s'ensuit un cauchemar révélateur de toutes les tensions sociales de la « Belle Époque »...

Charlotte Chaulin
La série événement !

La chaîne TF1 diffuse à partir du lundi  18 novembre 2019 une série sur L'Incendie du Bazar de la Charité, en huit épisodes de 52 minutes. Cette série veut témoigner des mœurs du Paris du XIXème siècle même si, pour avoir de la matière, les principaux personnages incarnés par Audrey Fleurot, Camille Lou, Josiane Balasko ou encore Antoine Duléry ont été créés de toutes pièces. La série sera diffusée à l'international par Netflix.

Si vous préférez la lecture aux écrans, l’historien Bruno Fuligni a réuni de très nombreuses archives de cet événement pour écrire un livre documenté et captivant, L'Incendie du Bazar de la Charité (octobre 2019, L’Archipel). Son narrateur ? Le diable en personne.

Affiche de la série Le Bazar de la Charité d'Alexandre Laurent, diffusée à partir du 18 novembre 2019 sur TF1 puis sur la plateforme Netflix.

« Un des lieux de rendez-vous les plus élégants et les plus aristocratiques »

Le Bazar de la Charité fut fondé en 1885. Il réunissait chaque année, au printemps, dans une structure provisoire, des œuvres de charité telles que Les Petites Sœurs de l’Assomption ou Les Oeuvres des enfants et des jeunes filles aveugles de Saint-Paul, en vue de ramasser de l'argent pour leurs bonnes oeuvres.  

Les personnes qui tenaient les stands appartenaient à la haute société, comme la plus remarquée de toutes, la duchesse Sophie-Charlotte d’Alençon, épouse d'un petit-fils du roi Louis-Philippe, sœur de l’impératrice d’Autriche Sissi et éphémère fiancée du roi Louis II de Bavière. Aussi devint-il très vite « l’un des lieux de rendez-vous les plus élégants et les plus aristocratiques » d’après le journal l’Eclair. « Sous le couvert de la Charité, bien des choses étaient permises qu’en tout autre occasion prohibait le code mondain. Moyennant une poignée de louis, la jeune et jolie baronne de Z... laissait ses adorateurs déposer sur sa joue un baiser. “C’est pour mes pauvres”, disait-elle en rougissant de bonheur.»

Le Bazar de la Charité avant la catastrophe du 4 mai 1897. Illustration parue dans Le Figaro du 6 mai 1897. @Le Figaro.

En 1897, le Bazar se tint dans une halle en bois résineux (hautement inflammable) avec un décor attractif : la reconstitution d’une rue du Moyen Âge de 80 mètres de long, provenant d’un théâtre. Et une innovation de taille : un cinématographe qui devait offrir un film des frères Lumière moyennant 50 centimes.

Le drame vint précisément de cette salle, le jour même de l'inauguration, vers 16 heures. Le projectionniste et son assistant employaient une lampe fonctionnant à l'éther pour éclairer leur appareil.  Et alors que le projectionniste changeait l’ampoule du cinématographe, son assistant craqua une allumette pour éclairer la pièce. Mauvaise idée... le bidon d'éther s'enflamma et communiqua le feu à la pellicule, provoquant l’effet d’une bombe.

Une du Petit Journal illustré au lendemain de l'incendie du Bazar de la Charité du 4 mai 1897. L'incendie se propagea en quelques minutes à l'ensemble de la halle. Les visiteurs furent pris au piège, les portes-tambours ne s’ouvrant que vers l’intérieur. La panique fut générale, le feu étant de tous les côtés.

Les jupons des dames les ralentirent, et pire encore, leurs chapeaux de paille firent d’elles de véritables torches humaines. La température grimpa si haut que les chairs et les graisses se mirent à fondre. Des survivants raconteront ensuite que, tandis qu'ils essayaient de sauver leurs camarades d'infortune, les gens leur glissaient des mains !

Dans cette bousculade, l’entraide se fit rare. Aux dires des témoins, des hommes mirent de côté leur honneur pour sauver leur peau, au détriment de celle des dames qu’ils courtisaient encore quelques minutes plus tôt.

Certains n’hésitèrent pas à taper sur ces pauvres demoiselles en détresse à coup de canne et de bouteille de champagne pour s'ouvrir un passage.

« Ce jour-là, les hypocrisies de la Belle Epoque sont parties en fumée. » commente Bruno Fuligni, qui dénonce ce rendez-vous mondain où, « sous couvert de charité », on dépense plus pour son apparence vestimentaire que pour les pauvres.

En vingt minutes, 112 personnes périrent, brûlées vives, dans d’atroces souffrances. Parmi elles, la duchesse d’Alençon, qui n’avait pas voulu laisser derrière elle les jeunes filles de son entourage.

Portrait de la duchesse d'Alençon, née Sophie-Charlotte en Bavière (23 février 1847, Munich ; 4 mai 1897, ParisLe bilan s’alourdira de ceux victimes de leurs blessures. Au total, 121 personnes seront mortes du fait de l'incendie, soit un dixième de tous les invités du jour. 116 auront pu être identifiées, parmi lesquelles 110 femmes et... 6 hommes seulement !

Devant le bâtiment en flammes, cochers, plombiers et passants parvinrent à sauver quelques personnes. En face du Bazar, au numéro 20 de la rue, se trouvaient les écuries du baron de Rothschild. L’établissement ouvrit ses portes aux malheureux en flamme et les rescapés se jetèrent dans le bassin servant à faire boire les chevaux.

Dans les jours qui suivirent, la police se trouva face à la difficulté d'identifier les corps carbonisés. Quelqu'un ayant observé sur un squelette des dents égales et bien rangées, le dentiste de la duchesse d'Alençon reconnut formellement sa patiente. Ce fut la première application de l’odontologie légale.

Après cet incendie, les frères Lumières préconisèrent quant à eux l'emploi d'un projecteur électrique pour leur cinématographe.

Les familles des victimes se recueillent sur les corps carbonisés. Rue des Archives/©Rue des Archives/RDA

Paul Morand décrit l’incendie du Bazar de la Charité

Paul Morand avait onze ans quand, avec sa grand-mère, il emprunta la rue Goujon cet après-midi du 4 mai 1897. De ce terrible souvenir d'enfance, l'écrivain a tiré une nouvelle, un demi-siècle plus tard :
« Clovis se retourna et vit une flamme se dresser sur l’estrade. Elle s’enrubanna autour du cinématographe qui, dans un grésillement instantané, se mit à fondre avec toutes ses pellicules. Les gestes qu’on pouvait faire pour se protéger ou pour fuir arrivaient trop tard, car l’incendie avait déjà lancé son coup de gueule au ciel, ses griffes à travers la foule.
Le vélum tendu au-dessus du Bazar se gonfla d’air chaud comme une montgolfière, fit craquer ses cordages, tendit une vaste bannière mouchetée de jaune, puis de roux, enfin de noir, qui se perfora, avant de se déchirer. Les têtes levées, aveuglées par le soleil, ne voyaient pas que le plafond de toile brûlait ; ce ne fut que lorsqu’il eut cédé au passage de l’appel d’air, qu’il fléchit sous son poids et se rabattit sur les assistants.
Avant de comprendre qu’ils allaient être rôtis, avant de chercher une issue, ceux-ci reçurent l’averse de feu sur les épaules. Les ruchés et les festonnés, la paille des grands chapeaux, la mousseline des robes, le taffetas des volants et la soie des ombrelles, les voilettes, les rubans et les plumes, l’organdi et la percale, tous les tissus légers comme des vapeurs qui habillaient les corps des femmes, heureuses de s’abandonner à un précoce été, s’allumèrent comme des feux de joie, flambèrent dans l’air tiède, imprégné de parfums exquis et de lotions ambrées. »
(Paul Morand, Bazar de la Charité, 1944)

Un fait divers révélateur d’une époque

Un service funèbre fut célébré à Notre-Dame le 8 mai en présence du président Félix Faure. « Fut-il jamais catastrophe plus horrifiante ? » s’interrogea le supplément illustré du Petit Journal le 16 mai 1897. Catastrophe qui émut le pays entier.

L’incendie du Bazar de la Charité fut pour certains la preuve éclatante que Dieu n’existait pas ! Car l’incendie survint quelques minutes seulement après que le nonce apostolique eut béni la manifestation...

Dans les jours qui suivirent l’incendie, toute la presse se fit l’écho d’« un singulier phénomène ». Le matin du désastre, la sœur Marie-Madeleine, de l’orphelinat des Jeunes Aveugles, avait affirmé à ses amies : « Vous ne me reverrez plus ; on me rapportera brûlée vive. » La religieuse perdit en effet la vie l’après-midi. D’autres cas de ce type furent rapportés.

Une polémique dérisoire en marge du drame

En pleine Affaire Dreyfus, l'émotion devint aussi le prétexte à de dérisoires manifestations d'antisémitisme lorsque Le Figaro, qui avait pris parti pour Dreyfus, prit l’initiative d’une souscription et obtint d'un donateur anonyme près d’un million de francs, soit le produit exact de la vente de l’année précédente. Après quelques jours d’incertitude, le journal suggéra que le don provenait de la baronne Hirsch, une israélite, mais celle-ci démentit aussitôt.

Le 19 mai, le journaliste politique Paul de Cassagnac signa, dans le journal L’Autorité, un article intitulé « Trop, trop de juifs » : « Les juifs ne sont pas plus généreux que les chrétiens : ils sont tout simplement plus riches. Mais puisqu’on sait que cet argent est d’origine chrétienne, alors l’attitude du Figaro est odieuse, d’avoir voulu exalter les juifs et ravaler le mérite des catholiques ».

Retournement brutal de situation, on apprit finalement que le don venait d’une catholique, Madame Lebaudy. Une aubaine pour La Libre parole de Drumont, vecteur principal de l’antisémitisme français. Un auteur anonyme y vanta cette valeur si digne « de notre race » et conspua « la charité ostentatoire de la haute juiverie, transformant en almanach du Golgotha les colonnes du Figaro et de déchirer à pleine dents cette cynique ploutocratie de l’or...».

Image provenant de la série TF1/Netflix Le Bazar de la charité.  © Quad Television/TF1 Studio

Publié ou mis à jour le : 2019-12-15 22:57:00

 
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