24 octobre 1870

Crémieux francise les juifs d'Algérie

Le 24 octobre 1870, en pleine guerre franco-prussienne, un décret supprime le régime militaire sous lequel était placée l'Algérie. Dans une perspective d'assimilation, il lui substitue un régime civil et surtout donne la citoyenneté française aux 37 000 juifs d'Algérie.

Dans la foulée, les colons originaires d'Europe (Italie, Espagne, Malte...) sont aussi francisés en bloc. Quant aux musulmans d'Algérie, ils sont maintenus dans le statut d'indigène, sauf à renoncer à la « loi coranique ». C'est le début d'une fracture douloureuse et irréductible entre les deux communautés.

André Larané
L'une des premières décisions de la République

Adolphe Crémieux (30 avril 1796, Nîmes ; 10 février 1880, Paris), Nadar, 1856, Getty Musum. Agrandissement : Portrait d'Adolphe Crémieux, Lecomte du Nouÿ, 1878, Paris, musée d'Art et d'Histoire du judaïsme.Le décret concernant les juifs d'Algérie est promulgué à Tours, où s'est réfugié le gouvernement de la Défense nationale qui a succédé à l'Empire après la défaite de Sedan. C'est l'une des premières grandes mesures de la IIIe République.
Sa paternité en revient à Isaac Adolphe Crémieux. Ce fils d'un commerçant juif de Nîmes est l'un des chefs du parti républicain. Il est ministre de la Justice dans le gouvernement de la Défense nationale. Juriste et philanthrope de 74 ans, il bénéficie d'une grande réputation d'intégrité dans le pays. En 1863, suite à l'émotion soulevée par l'affaire Mortara, il a participé à la création de l'« Alliance israélite universelle » et a été porté à sa présidence, avec l'objectif de protéger les juifs où qu'ils soient.

Du royaume arabe à la colonie

Dans les années 1860, prenant acte de la fin de la conquête de l'Algérie, Napoléon III préconisait l'instauration d'un royaume arabe sous protectorat français, un peu comme il en ira plus tard avec le royaume du Maroc. Lui-même aurait eu le titre de « roi des Arabes ».

Le 14 juillet 1865, par un senatus-consulte (décret impérial) d'une grande générosité à l'égard des musulmans d'Algérie, ceux-ci se virent reconnaître la nationalité française, ce qui faisait d'eux des sujets français mais non des citoyens avec le droit de vote. Ils pouvaient toutefois accéder à la citoyenneté pleine et entière sous réserve de renoncer à la loi coranique : « L'indigène musulman est Français, néanmoins il continuera d'être régi par la loi musulmane. Il peut sur sa demande être admis à jouir des droits du citoyen ; dans ce cas il est régi par les lois civiles et politiques de la France ». 

Mais le projet se heurta à l'opposition violente des colons européens qui firent obstacle de toutes les manières possibles aux demandes d'accession à la citoyenneté. Ces colons, qui se situaient du côté de la gauche républicaine, furent parmi les plus ardents à combattre Napoléon III et à se réjouir de sa chute.

La IIIe République, qui succéda au Second Empire, prit le contrepied de la politique napoléonienne en intégrant plus étroitement l'Algérie à la France. Mais avec le décret Crémieux, qui abroge le senatus-consulte de 1865, elle établit une discrimination inédite entre les juifs, élevés au rang de citoyens français, et les musulmans.

- Les juifs :

Une partie des juifs algériens étaient établis en Afrique du Nord depuis la première diaspora, au Ve siècle av. J.-C. Ils étaient à l'origine d'une langue aujourd'hui perdue, le judéo-berbère. Les autres étaient originaires d'Espagne d'où ils avaient été chassés en 1492. De là leur appellation de juifs sépharades (d'après le nom de l'Espagne en langue hébraïque).

La « francisation » des uns et des autres avait débuté dès le lendemain de la prise d'Alger, avec le concours actif des israélites de la métropole et du Consistoire central de France. Celui-ci obtint dès 1832 le droit de fonder en Algérie des écoles mixtes, avec enseignement donné en français.

Suite à l'ordonnance du 9 novembre 1845, les juifs d'Algérie se firent représenter par des consistoires, comme en France. La loi du 16 juin 1851 soumit aussi au droit français toutes les transmissions de biens les concernant. Le décret Crémieux paracheva le processus d'assimilation.

Famille de juifs algériens (XIXe siècle)

- les musulmans :

Les musulmans, très majoritaires, étaient issus en grande majorité des populations kabyles. Une partie descendait des envahisseurs arabes et des esclaves enlevés sur les côtes européennes jusqu'au XVIIIe siècle et convertis de force. Ils restaient globalement fidèles à leurs coutumes et en particulier au droit coranique, malgré un début de conversion au christianisme dans les villages kabyles des Aurès.

Exacerbation des tensions communautaires

Le décret Crémieux offre la citoyenneté pleine et entière aux juifs d'Algérie sous réserve du renoncement à la loi mosaïque et à ses prescriptions contraires au droit civil en matière matrimoniale (ce renoncement avait déjà été entériné sous le Premier Empire par les consistoires métropolitains). 

Pétri de bonnes intentions et de préoccupations électorales moins avouables, notamment à Oran où les israélites sont nombreux, le décret s'avère porteur de semences empoisonnées. Il consacre en Algérie la rupture entre les indigènes (exclusivement musulmans) et les colons, qui viennent d'Europe et auxquels s'assimilent désormais les juifs. Pour ne rien arranger, le gouvernement suspend le 19 décembre 1870 un senatus-consulte de 1863 qui gelait le dépeçage des terres des tribus. 

Dès l'année suivante, encouragé par la défaite de la France face à la Prusse, un notable musulman, le bachagha El Mokrani, soulève 250 tribus kabyles contre le gouvernement français. Sa révolte conduit le 8 avril 1871 à la proclamation de la guerre sainte par le grand maître d'une confrérie musulmane, Cheikh El-Haddad. Mokrani est tué le 5 mai 1871 par les troupes françaises, ce qui n'empêche pas un tiers de la population musulmane d'entrer en rébellion. La Kabylie ne sera enfin soumise que le 13 septembre 1871.

Constatant les dégâts du décret Crémieux, le chef du gouvernement provisoire, Adolphe Thiers, en propose l'abrogation le 21 juillet 1871 mais son projet est repoussé sous la pression du banquier Alphonse de Rothschild.

En France, où toute forme d'antisémitisme avait disparu sous la Restauration monarchiste et le Second Empire, le décret Crémieux entraîne paradoxalement une mise en lumière des juifs. L'antisémitisme apparaît avec force sous la IIIe République, à la faveur du scandale de Panama, qui précèdera de peu l'affaire Dreyfus. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, une fraction notable de la classe politique réclamera l'abrogation du décret Crémieux. Ce voeu sera exaucé par le gouvernement de Vichy dès le début de l'Occupation, le 7 octobre 1940. Le décret sera rétabli sans attendre à la Libération... 

Dans les départements d'Algérie, le décret Crémieux renforce l'antisémitisme chez les musulmans qui assimilent leurs compatriotes juifs à des renégats. 90 ans plus tard, l'incendie de la synagogue d'Alger, en 1960, et l'assassinat du chanteur Raymond Leyris, beau-père d'Enrico Macias, à Constantine, en 1961, pousseront les 140 000 juifs algériens vers l'exil en métropole (tout comme leurs coreligionnaires tunisiens et marocains). Les colons européens se montrent aussi très réceptifs aux discours antisémites. C'est ainsi qu'en 1898, en pleine affaire Dreyfus, ils élisent Édouard Drumont, éditeur du journal antisémite La Libre Parole et auteur de La France juive, comme député d'Alger à une confortable majorité.

Publié ou mis à jour le : 2021-11-25 11:45:31

 
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