16 août 1861

Victoire Daubié ouvre le baccalauréat aux femmes

Julie-Victoire Daubié (26 mars 1824, Bains-les-Bains, Vosges ; 26 août 1874 , Fontenoy-le-Château)Le 16 août 1861, sous le règne de Napoléon III, Julie-Victoire Daubié, une institutrice de 36 ans, militante entêtée des droits de la femme, passe avec succès le baccalauréat à Lyon. Elle est la première Française dans ce cas.

Le ministre de l'Instruction publique refuse de signer le diplôme au prétexte qu'il « ridiculiserait le ministère de l'Instruction publique » ! Son successeur Victor Duruy montrera beaucoup plus d'ouverture d'esprit en faisant voter en avril 1867 une loi qui impose l'ouverture d'une école primaire réservée aux filles dans chaque commune de plus de 500 habitants. C'est un premier pas vers la féminisation du baccalauréat.

Isabelle Grégor
« La Bachelière du quartier Latin »

Aussi appelée « L'Examen de Flora », cette chanson écrite par Paul Burani en 1874 reflète l'image de la pauvre aspirante au bac de la fin du XIXe siècle. Outrageusement « sexiste », elle vaudrait aujourd'hui à son auteur le pilori sinon pire...

« La Bachelière ou l’examen de Flora », fin XIXe siècle.Mamzell' Flora passait pour un' savante
Depuis Bullier jusqu'au carr'four Buci
Si bien qu'un jour ell' devint étudiante
Mais on n'peut pas dire tout c'quelle apprit.


Refrain :
C'est la bachelière du quartier Latin
Rein'de la chaumière et pays voisin
Elle a passé son baba
Elle a passé son chot chot
Elle a passé son bachot
Y a pas de bobo […]

Connais-tu l'grec ? Qu'un professeur lui d'mande.
Elle répond, sans lui manquer d'respect :
C'est un coiffeur si j'en crois la légende
Puisque l'ont dit : « s' fair' peigner par les Grecs ».

Un autre lui demande c'que c'est qu'une Olympiade
Quelqu'un lui souffle « un espac' de quatre ans »
Mais v'là Flora qui perd la trémontade
Et qui répond « une espèc' de cadran » […].

Aux professeurs ell' fait perdre la tête
Et, comm' Phryné d'vant les juges jadis,
Ell' leur fait voir ses jamb's dans une pirouette
Si bien qu'elle eut douz' boul's blanches sur dix.

V'la la moral' faut pas que ça vous blesse,
C'est au beau sex' qu'elle s'adressera :
Quand c'est des vieux qui jugent une jeunesse
C'est pas malin, le baccalauréat.

Scène représentant les candidates présentes sur les bancs de l'amphithéâtre Descartes à la Sorbonne pour l'épreuve du baccalauréat en Lettres classiques du 18 juillet 1911, Jean Joseph Léon Fauret, Femina, 1911, musée national de l'Éducation.

Chères bachelières...

Si François Villon fait allusion à de « jeunes bachelettes » dans sa « Double ballade » (XVe siècle), le mot désignait alors simplement une jeune fille qui présentait tous les avantages pour devenir épouse. Laissons aussi l'ironique Voltaire qui se moque des femmes savantes en général et d'Ève en particulier, « la première bachelière, puisqu'elle tâta de l'arbre de la science avant son mari » (Histoire de Jenni, 1775) !

Le XIXe siècle n'est guère plus indulgent puisque pour Le Dictionnaire de la langue verte de Delveau (1883) une bachelière est « une femme du quartier latin qui est juste assez savante pour conduire un bachot [petit bac] en Seine et non pour passer en Sorbonne ». Mais cette définition nous rappelle quand même que l'idée de filles passant le baccalauréat faisait son chemin !

Le premier lycée pour filles a ouvert à Paris en 1870, à l'extrême fin du Second Empire. Situé près des Invalides, il porte aujourd'hui le nom du ministre qui a promu la cause féminine. C'est le lycée Victor Duruy (désormais ouvert aux garçons comme aux filles).

Il n'empêche que, même au début de la IIIe République, passer le baccalauréat passait encore pour une idée farfelue. Pour les jeunes filles de bonnes familles, les seules qui pouvaient aspirer à une éducation poussée, on ne prévoyait le plus souvent que quelques leçons particulières. À quoi bon un diplôme lorsque l'objectif était de faire un bon mariage ? C'est Jules Ferry lui-même qui nous donne la réponse : « À quoi bon ? Je pourrais répondre : à élever vos enfants […], j'aime mieux dire : à élever vos maris. » (De l'Égalité d'éducation, 1870).

Mademoiselle Bernal, professeur agrégée de lettres avec ses élèves, 1894-1895, André Payan-Passeron, archives familiales.

C'est ainsi qu'en 1892, on en viendra à compter dix bachelières, fières héritières de Julie-Victoire Daubié, la toute première bachelière française. Mais les aspirantes restent rares, tant la société est encore réticente à éduquer ses filles...

Celles-ci ne l'entendent pas de cette oreille et accueillent avec enthousiasme le nouveau bac de 1902, plus accessible.

Une École normale catholique ouvre à leur intention en 1906, suivie d'un autre établissement dit libre (confessionnel) en 1908, permettant au nombre d'élues de passer à une centaine. En 1924, à la suite des bouleversements de la Grande guerre, le ministre de l'Instruction publique Léon Bérard a bien compris qu'il fallait répondre à la soif d'indépendance féminine en ouvrant les portes de l'enseignement secondaire. Elles ont désormais accès à des épreuves similaires à celles des garçons.

Les enseignantes deviennent par conséquent plus nombreuses, même si pour beaucoup cette vocation est synonyme de célibat... L'égalité est-elle pour autant aujourd'hui acquise ? Dans les faits, les filles continuent à se diriger vers des filières moins porteuses d'emploi (littéraires, tertiaires) et ne parviennent pas toujours à valoriser un diplôme pourtant chèrement conquis par leurs aînées.

Examen du Baccalauréat. Paris, juin 1944, AFP/Roger Viollet, DR.

Victoire !

Cela ne s'invente pas : la première bachelière française avait pour second prénom Victoire, comme un clin d'œil à son destin.

Née dans une famille de petite bourgeoisie vosgienne en 1824, Julie-Victoire Daubié s'intéresse très tôt aux études grâce à son frère, prêtre, qui lui enseigne latin et grec. Elle apprécie aussi les sciences puisqu'elle s'inscrit au Museum d'histoire naturelle de Paris pour mieux connaître mammifères et oiseaux.

Portrait de Julie-Victoire Daubié, 1861, Paris, bibliothèque Marguerite Durand.À 20 ans, la voici déjà institutrice, mais cela ne lui suffit pas : il lui faut décrocher le baccalauréat. Elle fait donc une demande d'inscription à la Sorbonne, demande qui se heurte à plusieurs reprises à un refus. Qu'importe ! Elle tente sa chance à Lyon, et c'est ainsi que le 13 août 1861, on la retrouve installée avec ses camarades à plancher pour obtenir le diplôme ès Lettres.

Les six boules rouges qu'on lui accorde lui permettent d'entrer dans l'Histoire comme le « premier bachelier de sexe féminin qu'ait proclamé l'Université de France ». Cela ne se fait pas sans difficultés, puisque le ministre de l'Instruction publique refuse de signer son diplôme, de peur d'être ridiculisé ! Il faut l'intervention de l'impératrice Eugénie pour que sa réussite soit enfin officialisée.

Devenue journaliste économique, cette saint-simonienne qui est officiellement « entrepreneur de broderie » poursuit ses études et devient en 1872 la première licenciée ès Lettres. Seule sa mort en 1874, de tuberculose, l'empêche d'aller jusqu'au doctorat.

Quand une jeune fille rangée passe le bac...

Dans ses mémoires, Simone de Beauvoir raconte son baccalauréat qui, dans son cas, fut loin d'être une épreuve !
« Je pris grand plaisir à passer mes examens. Dans les amphithéâtres de la Sorbonne, je coudoyai des garçons et des filles qui avaient fait leurs études dans des cours et des collèges inconnus, dans des lycées : je m'évadai du cours Désir, j'affrontai la vérité du monde. Assurée par mes professeurs d'avoir bien réussi l'écrit, j'abordai l'oral avec tant de confiance que je me croyais gracieuse dans ma trop longue robe en voile bleu. Devant les importants messieurs, réunis tout exprès pour jauger mes mérites, je retrouvai ma vanité d'enfant. L'examinateur de Lettres, en particulier, me flatta en me parlant sur le ton de la conversation […] ; il m'interrogea sur Ronsard ; tout en étalant mon savoir, j'admirais la belle tête pensive qui s'inclinait vers moi : enfin, je voyais face à face un de ces hommes supérieurs dont je convoitais les suffrages ! Aux épreuves de latin-langues, cependant, l'examinateur m'accueillit ironiquement : « Alors, mademoiselle ! Vous collectionnez les diplômes ! » Déconcertée, je me rendis brusquement compte que ma performance pouvait paraître dérisoire ; mais je passai outre. Je décrochais la mention « Bien » […] ». (Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958).

Publié ou mis à jour le : 2020-03-17 11:57:15

 
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