24 septembre 1853

La Nouvelle-Calédonie devient française

Le 24 septembre 1853, le contre-amiral Febvrier-Despointes prend possession de la Nouvelle-Calédonie au nom de l'empereur Napoléon III.

C'est l'époque où les Français redécouvrent l'outre-mer et reconstituent un empire colonial pour remplacer celui qu'ils ont perdu un siècle plus tôt, lors du traité de Paris.

Avec l'annexion de cet archipel de l'océan Pacifique à peine deux fois plus étendu que la Corse, la France manifeste son désir de renouer avec l'expansion outre-mer. Mais l'entreprise va être compliquée par la présence d'environ quarante mille Mélanésiens, lesquels sont désignés sous le nom générique de Kanak (note). Les Calédoniens l'emploient sous une forme invariable. En français usuel, toutefois, il varie selon la règle commune au féminin et au pluriel...

Difficile cohabitation entre anciens et nouveaux arrivants

La Nouvelle Calédonie aujourd'hui (DR)La Nouvelle-Calédonie est aujourd'hui un Territoire français d'Outre-Mer (TOM) avec une très large autonomie sanctifiée par les accords de Nouméa (5 mai 1998). D'une superficie totale de 18 000 km2, elle est constituée d'une Grande Terre, surnommée « le Caillou », et des îles Loyauté (Lifou, Maré et Ouvéa). L'archipel est divisé en trois provinces (Sud, Nord et Loyauté).

La Grande Terre est formée d'une longue arête montagneuse propice à l'élevage extensif. Elle est entourée d'un immense lagon à la faune et à la flore exceptionnelles.

La Nouvelle-Calédonie n'est encore peuplée que de 270 000 habitants (2018). L'essentiel de la population réside au sud, autour de la capitale Nouméa. La majorité des habitants sont issus de la colonisation française. Ce sont  pour un quart des colons et descendants de bagnards européens - Caldoches dans l'argot local - et des métropolitains - ou Zoreilles -, mais aussi pour un tiers des Chinois, Vietnamiens, Polynésiens, métis etc.

Divisés en de nombreuses tribus, les Kanaks sont des Mélanésiens présents sur l'archipel depuis plusieurs millénaires. Ils constituent près de 40% de la population et sont très majoritaires au Nord et dans les îles Loyauté. 

La principales ressource de la Nouvelle-Calédonie est le nickel, dont elle est l'un des principaux producteurs mondiaux avec 25% des réserves mondiales. Le prix de cet « or vert » indispensable à la production d'acier inoxydable a atteint 50 000 dollars la tonne en 2007 pour retomber à 12 000 dollars dix ans plus tard.

L'île bénéficie d'une relative prospérité, en comparaison des États voisins ou même de la Polynésie française (Tahiti). Elle souffre toutefois de grandes inégalités sociales et d'une insécurité endémique due au mal-être d'une partie de la jeunesse kanake. 

L'usine de transformation du nickel de Société Le Nickel (SLN), à Doniambo, en Nouvelle-Calédonie (DR)

Concurrence franco-britannique

La Nouvelle-Calédonie fut abordée pour la première fois le 4 septembre 1774 par l'Anglais James Cook qui la baptisa ainsi car il lui trouva des similitudes avec l'Écosse (Calédonie est le nom que donnaient les Romains à l'Écosse). L'explorateur note dans son journal, avec une singulière prescience : « C’est la moins fertile des terres que j’ai eu l’occasion d’aborder, mais je ne serais pas surpris qu’elle recèle des richesses minières ». L'archipel est ensuite exploré par d'Entrecasteaux en 1792-1793, dans le cadre de sa recherche des traces de La Pérouse, puis par Dumont d'Urville en 1827.  

Auguste Febvrier-Despointes (Vauclin, Martinique, 1796 - large du Pérou,  5 mars 1855)Des missions protestantes anglaises commencent à évangéliser les populations locales avant que des  missions catholiques françaises s'y intéressent à leur tour. 

La France s'étant fait doubler par son ennemie héréditaire, la Grande-Bretagne, dans la prise de possession de la Nouvelle-Zélande, elle organise dans le plus grand secret, en guise de revanche, la prise de possession de la Nouvelle-Calédonie voisine.

Le 1er décembre 1850, la corvette Alcmène mouille devant le village d'Hienghene. Le capitaine Jean d'Harcourt a mission d'évaluer le potentiel de l'archipel et de prendre le pouls des missions catholiques. Les villageois s'irritent de la présence des intrus. Plusieurs officiers et matelots sont massacrés. Après une expédition punitive, la corvette repart vers la Tasmanie où elle fera naufrage...

Le drame de l'Alcmène conduit le contre-amiral Auguste Febvrier-Despointes à prendre enfin possession de l'archipel de manière très officielle. Ainsi la France s'offre-t-elle une base dans le Pacifique sud, face aux possessions anglaises.Habitants kanaks de Nouvelle-Calédonie (vers 1870)

Un archipel longtemps ignoré

Dès 1854 est fondé un établissement portuaire sous le nom de Port-de-France. Douze ans plus tard, pour éviter la confusion avec la capitale de la Martinique (Fort-de-France), il est rebaptisé du nom kanak du lieu, Nouméa. La ville est aujourd'hui la capitale du territoire, avec plus de 100 000 habitants, mais dans la première décennie de son existence, elle ne compte qu'une quarantaine de résidents européens.

Ne sachant trop quoi faire de ces terres éloignées de tout et sans ressources notables, le gouvernement impérial y installe, faute de mieux,  une colonie pénitentiaire. Elle accueillera un total de 22 000 « transportés » jusqu'à sa suppression en 1887, en raison de conditions de détention jugées trop... douces. Il s'agit de condamnés de droit commun et de prisonniers politiques, parmi lesquels quelques dizaines de déportés kabyles et près de 4 500 Communards dont l'institutrice Louise Michel, qui va reprendre son premier métier en enseignant les enfants kanaks. 

À la fin de leur peine, les bagnards peuvent obtenir un lot de quatre à cinq hectares dans les terres alluviales de l'île, à charge pour eux de les cultiver. Beaucoup font souche sur l'île, soit qu'ils font venir leur épouse de France, soit qu'ils épousent une Mélanésienne.

Dans le même temps, des immigrants d'Europe mais aussi de Polynésie commencent à s'installer, y compris des Alsaciens-Lorrains qui ont refusé de devenir allemands après l'annexion de leur province en 1871. L'administration républicaine cède aux uns et aux autres des terres achetées pour une bouchée de pain aux clans kanaks. Malgré tout, en 1877, on recense encore deux fois plus de bagnards (onze mille) que de colons libres. 

Cette année-là, les colons et anciens forçats disposent déjà de plus de deux cent mille hectares et, pour ne rien arranger, l'administration leur donne en prime le droit de laisser pâturer leur bétail « en brousse », en fait sur les jachères des Kanaks. Les Mélanésiens voient d'un mauvais oeil la progression du front pionnier et s'irritent de ce que le bétail dévore leurs cultures de tarots et d'ignames.

Révolte mélanésienne et répression en 1878 en Nouvelle-Calédonie (gravure d'époque)L'année suivante, un ancien bagnard et sa famille ayant été assassinés, plusieurs chefs de tribu sont arrêtés par le gouverneur Jean Olry. 

En représailles, le 25 juin 1878 et les semaines suivantes, le chef coutumier Ataï lance une série d'attaques contre des postes de gendarmerie et des forts. Sa rébellion reçoit les encouragements de Louise Michel, qui a pris le parti des autochtones contre les colons.

Le commandant François Gally-Passebosc se laisse surprendre par les techniques de guerilla employées par les insurgés. Il est tué dans une embuscade le 3 juillet 1878. Son second, le lieutenant Rivière, réclame des renforts aux garnisons françaises de Cochinchine et mène avec efficacité la contre-guerilla.

Trois colonnes traquent les insurgés. Elles sont constituées de soldats français, de déportés kabyles, de communards auxquels on a promis la liberté et de supplétifs indochinois et mélanésiens.

Le 1er septembre 1878, Ataï et ses hommes sont cernés à Fonimoulou. L'un des supplétifs mélanésiens, originaire de Canala, dans l'Est de l'île, s'approche du chef et le perce de sa sagaie. Il coupe sa tête et celle de son guérisseur Meche et remet les trophées aux officiers (note).

La rébellion aura fait deux cents victimes environ chez les Européens. La répression, qui va se poursuivre jusqu'à la fin de l'année, va entraîner un millier de victimes chez les Mélanésiens et une partie des survivants seront déportés dans les îles voisines. Le fossé va se creuser entre les Mélanésiens et les colons mais aussi, du fait des trahisons, entre les clans kanaks eux-mêmes.

Prenant prétexte du déclin de la population indigène, l'administration coloniale réduit l'étendue des réserves.

Le bagne de Nouvelle-Calédonie (fin du XIXe siècle)
Incompréhension et drame

C'est seulement dans les années 1920 que la population kanak, tombée à 27 000 individus, reprend sa croissance démographique. On ne compte encore que 14 000 colons et immigrants d'autres origines. Tout change avec la Seconde Guerre mondiale. En 1942, les États-Unis en guerre contre le Japon transforment la Nouvelle-Calédonie en base arrière. On en vient à compter sur l'île pas moins de 50 000 Américains ! À leur contact, les Calédoniens accèdent soudainement à la modernité.

Après la guerre et le départ des belligérants, la Nouvelle-Calédonie est transformée en collectivité d'outre-mer en 1946 comme la plupart des autres colonies françaises. L'indigénat est supprimé et les autochtones (Kanaks) deviennent citoyens français. Ils exercent leur droit de vote pour la première fois en 1953. Un parti multiethnique est constitué, l'Union calédonienne, avec l'objectif de rassembler tous les habitants. Sa devise ? « Deux couleurs, un seul peuple ». Il va conduire d'importantes réformes (droit syndical, égalité des salaires à compétence égale, allocations familiales, assurance santé calquée sur la sécurité sociale française…). Des inégalités n'en subsistent pas moins dans l'accès au foncier et à l'emploi.

Le statut de Territoire d’Outre-Mer, largement autonome, avec pouvoir exécutif local, est accordé en 1956 comme à tout l’Outre-Mer français par la loi Defferre. Un retour en arrière statutaire se produit en 1963 (loi Jacquinot) : l’exécutif local revient au Haut-Commissaire (dit ici « Haussaire ») de la République, à cause de l’installation du Centre d’Expérimentation nucléaire du Pacifique en Polynésie Française. Un pas de plus en arrière est fait en février 1969 avec les lois Billotte qui enlèvent certaines compétences importantes à l’Assemblée Territoriale : l’enseignement, la tutelle des communes et surtout les Mines, à cause de la volonté de développer la Société Le Nickel (triplement de la production).

Le « boom » économique des années 70 accélère l'arrivée de nouveaux habitants en provenance de Polynésie, d'Indochine et bien sûr de métropole. Les Kanaks deviennent définitivement minoritaires dans leur propre pays. La voie démocratique de l’Union Calédonienne est terminée. Place aux jeunes révolutionnaires du Parti de Libération Kanak (Palika) de Paul Néaoutyne et du LKS (Libération Kanak Socialiste) de Nidoïsh Naisseline. L’Union Calédonienne explose en 1976. Jean-Marie Tjibaou, un ancien prêtre, en prend la tête avec le mot d’ordre d’« indépendance kanak » cependant que la plupart des Européens s’en vont rejoindre Jacques Lafleur, leader des élus européens.

Un Front Indépendantiste est créé en 1979, suivi de la création du FLNKS  (Front de libération nationale kanak et socialiste), le 24 septembre 1984, en vue du boycott actif des élections territoriales du 18 novembre 1984. C’est le point de départ des « événements » de 84-88 avec l’image d’Eloi Machoro brisant l’urne de sa mairie à coup de hache.

le 5 décembre 1984, en rentrant le soir d’une réunion de village, deux voitures chargées de militants de l'Union calédonienne sont prises dans le feu croisé d’une demi-douzaine de tireurs embusqués. Le but de l’embuscade était de tuer Jean-Marie Tjibaou mais celui-ci était parti dans une autre direction. Il y a dix morts par armes à feu, dont deux frères du leader indépendantiste. Les meurtriers seront jugés et acquittés au nom de la légitime défense car des maisons de colons avaient été incendiées dans la région et ils se seraient sentis menacés...

Le 22 avril 1988, un autre commando prend en otage 27 gendarmes et s'empare d'armes diverses (5 gendarmes sont tués au cours de l'attaque). La grotte d'Ouvéa où se réfugient les rebelles est prise d'assaut par l'armée le 5 mai 1988, entre les deux tours des élections présidentielles. 19 preneurs d'otages sont tués ainsi que deux militaires. Le réalisateur Mathieu Kassovitz a tiré de ce drame un film engagé et instructif, L'Ordre et la Morale (2011).

L'apaisement est revenu grâce à l'entremise du nouveau Premier ministre Michel Rocard et le 26 juin 1988, Kanaks et Caldoches (habitants d'origine européenne) ont signé les accords de Matignon en attendant de se prononcer sur une éventuelle indépendance.

En signe de réconciliation avec leur Histoire, les indépendantistes kanaks ont renoncé à faire du 24 septembre, anniversaire de la colonisation française, une journée de deuil. Le gouvernement a, de son côté, confié à l'architecte Renzo Piano la conception du Centre Culturel Tjibaou afin de promouvoir la culture kanak. Le centre a été inauguré près de Nouméa le 5 mai 1998 par le Premier ministre Lionel Jospin.

Le même jour, un nouvel accord conclu à Nouméa a prévu un référendum d'autodétermination le 4 novembre 2018. De celui-ci, il a résulté un rejet de l'indépendance à près de 60% des votants. Les Calédoniens, toutes origines confondues, ont préféré une autonomie très étendue, sous l'égide de la France, à une indépendance aventureuse.

André Larané, avec la contribution des Amis d'Herodote.net de Nouvelle-Calédonie
Les cases du centre culturel Tjibaou (DR)
Publié ou mis à jour le : 2019-09-17 11:45:42

 
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