16 mai 1843

Prise de la smala d'Abd el-Kader

Le 16 mai 1843, un escadron commandé par le duc d'Aumale enlève la smala d'Abd el-Kader, près de la ville berbère de Taguine, dans l'arrière-pays algérois.

Cette péripétie très médiatisée est le point d'orgue de la guerre menée par les Français en Algérie.

Alban Dignat

De l'occupation limitée...

Après la prise d'Alger en 1830, le gouvernement français de Louis-Philippe Ier avait souhaité se limiter à une occupation restreinte du littoral nord-africain.

Le général Thomas Bugeaud avait cru y être parvenu avec la signature du traité de La Tafna qui laissait à son allié l'émir Abd el-Kader l'arrière-pays algérois. Mais le traité ne tarde pas à être écorné tant par les Français que par le jeune émir. Celui-ci en vient à le dénoncer et relance l'appel à la guerre sainte. L'insurrection devient générale.

... à la guerre totale

Bugeaud revient en Algérie avec le titre de gouverneur général. Devant l'impossibilité de s'en tenir à une occupation du littoral, le général réagit avec brutalité. Selon le principe qui avait été appliqué en Vendée pendant la Révolution, une génération plus tôt, il constitue des colonnes mobiles qui, au besoin, brûlent les récoltes, détruisent les villages et regroupent femmes et enfants dans le but de priver l'ennemi de tout soutien.

Les soldats français endurent des conditions de vie épouvantables. Ce sont des paysans pauvres et malchanceux qui ont tiré le mauvais numéro lors de la conscription et sont obligés de servir pendant sept ans ! De 1830 à 1875, 7 500 meurent au combat en Algérie. Mais dans le même temps, 110 000, soit 15 fois plus, meurent du fait de la chaleur, de la dysenterie et d'autres épidémies !... C'est à cette époque que l'on découvre les vertus de l'absinthe contre la fatigue et les fièvres.

De leur côté, les combattants locaux se mobilisent au coup par coup et retournent après chaque affrontement à leur existence villageoise. Le nombre de victimes (civils et combattants) est difficile à évaluer côté algérien faute de relevés administratifs. Mais l'on peut avec l'historien Daniel Lefeuvre s'en tenir à l'estimation de 250 000 à 300 000 victimes entre 1830 et 1860 (la décennie suivante s'avèrera deux fois plus meurtrière du fait de la sècheresse et de mauvaises récoltes).

Un exploit très médiatique

Bien que sans grande valeur militaire, la prise de la smala d'Abd el-Kader par le duc d'Aumale va donner à cette guerre cruelle l'image héroïque et romanesque qui lui faisait défaut.

La smala est un immense camp de toile composé de plusieurs enceintes circulaires. Il compte 30 000 personnes, essentiellement des femmes, enfants, fonctionnaires, artisans et serviteurs. Dans l'enceinte centrale se tiennent la famille de l'émir ainsi que sa très riche bibliothèque d'ouvrages religieux et savants en arabe. Les combattants chargés de défendre la smala sont au nombre de quelques centaines tout au plus. Cette capitale itinérante étirée sur plusieurs kilomètres a remplacé Taqdemt, la capitale que s'était donnée Abd el-Kader dans ses première années de pouvoir, après qu'elle eut été conquise en 1839 par les Français.

L'escadron du duc d'Aumale, fort de 500 cavaliers, tombe sur elle au cours d'une expédition de reconnaissance, peut-être sur l'indication d'un traître. Le duc d'Aumale, qui est le propre fils du roi Louis-Philippe Ier, fait 3 000 prisonniers et remporte un immense butin. La mère et la femme de l'émir Abd el-Kader sont elles-mêmes capturées mais arrivent à s'enfuir.

Le roi Louis-Philippe commande une toile au peintre Horace Vernet pour glorifier l'événement comme il se doit. Ce sera la plus grande peinture d'histoire qui soit : 21 mètres de long et 5 de haut. Elle s'attirera un grand succès au Salon de 1845.

Ultimes résistances

Abd el-Kader parvient après cette déconvenue à se réfugier au Maroc, où sa popularité devient prodigieuse. Il entraîne le sultan marocain Abd el-Rahman à ses côtés. Mais ses espoirs seront trahis par la défaite de l'Isly, le 14 août 1844. Le 14 août 1844, les troupes marocaines sont surprises par Bugeaud sur l'oued Isly, non loin de la frontière.

Les 11 000 soldats français mettent en déroute les 60 000 cavaliers marocains.

Le 10 septembre 1844, par le traité de Tanger, le Maroc lâche Abd el-Kader et entérine le tracé de sa frontière avec l'Algérie.

Celle-ci n'est pas soumise pour autant. Dans le massif du Dahra, à l'est de Mostaganem et d'Oran, les paysans se soulèvent à l'appel d'un Berbère surnommé « Bou Maza » (l'homme à la chèvre). La réaction de l'armée française ne se fait pas attendre. Des « colonnes infernales » ravagent la contrée.

Cette guerre de conquête, seule guerre notable du règne somme toute pacifique de Louis-Philippe Ier, mobilise jusqu'à 93 000 soldats. C'est beaucoup pour soumettre une population rurale et pauvre d'à peine 3 millions d'individus (la France compte à la même époque 36 millions d'habitants).

Le général Bugeaud s'en explique en qualifiant l'Algérie de « Vendée musulmane », avec au bout du compte la même résistance et la même répression que dans la véritable Vendée catholique ! Lui-même recevra son bâton de maréchal pour ses faits de gloire en Algérie. Il sera fait duc d'Isly par le roi et il ne lui sera pas tenu rigueur des nombreux crimes de guerre commis sous son commandement contre les civils algériens.

Bugeaud reçoit la reddition des Marocains à l'Isly, par Horace Vernet (musée de Versailles)

Odieuses « enfumades »

À Paris, dans la rue comme à la Chambre des Pairs, on s'indigne lorsqu'on apprend que des centaines de malheureux de la tribu des Ouled Riah ont péri le 19 juin 1845 dans l'« enfumade » des grottes du Dahra, à l'initiative du colonel Pélissier. Le général Bugeaud, interpellé, assume la responsabilité de ce crime de guerre en faisant valoir qu'il ne voit pas d'autre moyen de gagner la guerre !

Le colonel avait proposé une reddition honorable aux combattants et à leurs familles qui s'étaient réfugiés dans les grottes. Devant leur refus, et considérant qu'il ne pouvait prendre le risque de les laisser aller, il enfume les grottes en espérant de la sorte les en faire sortir. Las, hommes, femmes et enfants finissent presque tous asphyxiés. Les chroniques militaires relatent selon l'historien Daniel Lefeuvre deux ou trois autres faits semblables.

Début de la colonisation

Après la reddition d'Abd el-Kader (1847), la guerre va encore se poursuivre une dizaine d'années avant que l'Algérie, exsangue, ne soit finalement occupée dans sa totalité par l'armée française. Des colons commencent alors de s'y implanter en grand nombre.

L'administration du pays a été confiée dès 1833 aux bureaux des Affaires arabes. Ces bureaux militaires prennent en charge les intérêts des indigènes et défendent tant bien que mal leurs droits et leurs propriétés. Mais au fil du temps, leurs efforts se heurtent à la volonté des gouvernements de transformer l'Algérie en une colonie de peuplement.

C'est ainsi que l'État ou l'armée enlèvent des terres aux indigènes, construisent à leurs frais des villages entièrement équipés avant de les remettre clé en main à des soldats en voie de démobilisation ou à des groupes de pauvres colons en provenance de la France de l'intérieur, de Malte, d'Italie ou encore d'Espagne.

Les pouvoirs publics constituent aussi de vastes domaines et les confient à des bourgeois venus de France, ces derniers employant sur leurs terres comme fermiers les indigènes musulmans qui en étaient auparavant les propriétaires.

Les immigrants européens sont appelés roumis (roumias pour les femmes) par les indigènes, d'un mot arabe qui désigne traditionnellement les chrétiens d'Occident, descendants des Romains (ils seront beaucoup plus tard qualifiés de Pieds-noirs par leur coreligionnaires de la métropole).

Espoirs et faillite de l'intégration politique

En rupture avec les régimes précédents, l'empereur Napoléon III tente de transformer le territoire algérien en un « royaume arabe » associé à la France et dont il serait lui-même le souverain.

Dans une lettre du 6 février 1863, il proclame que « l'Algérie n'est pas une colonie proprement dite mais un royaume arabe ». Au grand scandale des colons et des militaires, il en appelle à l'égalité complète entre Européens et indigènes, au moins dans la gestion des affaires locales. Par ailleurs, un sénatus-consulte (une loi) en date du 14 juillet 1865 permet aux musulmans d'acquérir la citoyenneté française mais à la condition de renoncer à titre individuel au statut coranique et d'accepter le droit civil français.

La chute de l'Empire, en 1870, va ruiner le projet de Napoléon III et creuser le fossé entre indigènes et colons.

Publié ou mis à jour le : 2019-05-16 22:00:07

 
Seulement
20€/an!

Actualités de l'Histoire
Revue de presse et anniversaires

Histoire & multimédia
vidéos, podcasts, animations

Galerie d'images
un régal pour les yeux

Rétrospectives
2005, 2008, 2011, 2015...

L'Antiquité classique
en 36 cartes animées

Frise des personnages
Une exclusivité Herodote.net