21 septembre 1839

Trois prêtres français décapités en Corée

Le christianisme coréen a suivi une voie qui le distingue de celui des autres pays non occidentaux. Il n'arrive en effet dans la péninsule ni dans les malles de colonisateurs ni dans les cales des vaisseaux de commerce. Ce sont des lettrés coréens, tel Yi Byok, qui en étudient par eux-mêmes les principes et décident de s'y convertir en 1783.

Au milieu du XIXe siècle, des missionnaires français sont victimes des craintes que suscite cette religion parmi les élites au pouvoir. Trois d'entre eux, Laurent Imbert, Pierre-Philibert Maubant et Jacques-Honoré Chastan, sont décapités le 21 septembre 1839.

Béatrice Roman-Amat

Bouddhisme et confucianisme

À partir du IVe siècle de notre ère, les trois royaumes qui se partagent le territoire de la péninsule coréenne adoptent la religion bouddhiste, introduite par des moines chinois. Celle-ci sert mieux leurs ambitions centralisatrices que le chamanisme de type sibérien auparavant pratiqué, en leur permettant de quadriller le territoire à l'aide du clergé.

Le bouddhisme atteint son apogée sous la dynastie de Koryo (918-1392), où il est religion d'État. C'est à cette époque que les Coréens ont l'idée d'utiliser des caractères mobiles en métal pour imprimer les textes bouddhiques, qui étaient jusqu'alors gravés sur bois - un travail titanesque.

Bien qu'introduit en Corée à peu près à la même époque que le bouddhisme, le confucianisme ne s'impose comme religion d'État que beaucoup plus tard, lorsque la dynastie des Yi prend le pouvoir au détriment des Koryo. Les lettrés confucéens remplacent alors le système de gouvernement aristocratique de castes par un système de valorisation des talents et de l'éducation confucéenne.

Les écoles confucéennes qui se sont multipliées en Corée depuis plusieurs siècles et les principes stricts qui y sont enseignés s'accommodent mal, en effet, de la corruption du pouvoir et de la gabegie de certains moins bouddhistes roulant sur l'or.

L'entrée en scène du catholicisme

Au XVIIIe siècle, des lettrés prennent acte de l'épuisement doctrinal du néo-confucianisme et cherchent un système de pensée capable de prendre le relais.

Un jeune noble du nom de Yi Byok, qui a étudié le sohak (« la science occidentale »), nom donné par les Coréens au catholicisme, apprend ainsi qu'un petit groupe de lettrés a organisé une réunion d'études dans le temple bouddhique de Chon Jin Am, au milieu des montagnes.
Parti de Séoul, il parcourt à pied quelque soixante kilomètres, en plein hiver et sur des chemins couverts de neige, pour arriver en pleine nuit au lieu de la réunion. Les lettrés et lui, à la lumière des bougies, discutent sur les livres classiques du confucianisme et pendant plus de dix jours, comparent les doctrines contenues dans les livres bouddhiques, confucéens et taoïstes avec les vérités chrétiennes, telles qu'elles sont exposées dans le livre du jésuite Matteo Ricci à Pékin : Le Discours véridique sur Dieu.

En fin de compte, ils décident d'adopter la foi chrétienne et d'en vivre de suite. Matin et soir, ils se prosternent pour la prière. Ayant lu que tous les sept jours, on doit en consacrer un au culte de Dieu, ils décrétent Jour du Seigneur les 7e, 14e, 21e et 28e jours du mois lunaire, le seul qu'ils connaissent.

Trois ans plus tard, Yi Byok demande à son ami Yi Seung-Hun, qui est attaché de l'ambassade de Corée à Pékin, de se rapprocher des missionnaires de la capitale chinoise afin de s'informer plus précisément sur la doctrine. Yi Seung-Hun se rend à l'église du Nord (Beitang) où il est reçu par un père franciscain qui l'instruit et le baptise sous le nom de Pierre. Il est le premier catholique coréen. Quand il retourne dans son pays, Yi Seung-Hun baptise à son tour Yi Byok et quelques amis que ce dernier a déjà convaincus. Les croix et les livres qu'il a ramenés de Pékin permettent à cette poignée de chrétiens locaux de se lancer dans le prosélytisme. Les conversions se multiplient au « Pays du Matin Calme » jusqu'à représenter quelques milliers de personnes.

Des persécutions impitoyables

Rome dépêche alors des missionnaires en Corée. Mais lorsque des chrétiens sont surpris en train de brûler des tablettes ancestrales pour marquer leur refus du culte des idoles, les milieux confucéens réagissent violemment. Les chrétiens sont persécutés, le pays à nouveau complètement fermé aux influences occidentales et le catholicisme décrété « science trompeuse ».

En 1837, un missionnaire des Missions étrangères de Paris, Philibert Maubant, réussit néanmoins à s'introduire en Corée, en rampant dans une canalisation pour franchir les fortifications de la ville-frontière et en revêtant un habit de deuil qui comprend un grand chapeau cachant son visage. Il est bientôt rejoint par deux autres prêtres français, les pères Chastan et Imbert, ce dernier ayant la fonction de vicaire apostolique de Corée.

Grâce à leur énergie, la communauté chrétienne compte neuf mille fidèles en 1839 mais les persécutions ne faiblissent pas et font également de nombreuses victimes. « Je ne demeure que deux jours dans chaque mission où je réunis les chrétiens, et avant que le jour paraisse, je passe dans une autre maison, écrit Mgr Laurent Imbert. Je souffre beaucoup de la faim, car, après s'être levé à deux heures et demie, attendre jusqu'à midi un mauvais et faible dîner d'une nourriture peu substantielle, sous un climat froid et sec, n'est pas chose facile. Après le dîner, je prends un peu de repos, puis je fais la classe de théologie à mes grands écoliers ; ensuite, j'entends quelques confessions jusqu'à la nuit. Je me couche à neuf heures, sur la terre couverte d'une natte et d'un tapis de laine de Tartarie ; en Corée, il n'y a ni lits, ni matelas. J'ai toujours, avec un corps faible et maladif, mené une vie laborieuse et fort occupée ; mais ici, je pense être parvenu au superlatif et au nec plus ultra du travail. Vous pensez bien qu'avec une vie si pénible nous ne craignons guère le coup de sabre qui doit la terminer ».

Trahi, Laurent Imbert est pris le 11 août 1839 et, pour qu'on n'inquiétât pas les fidèles, il invite ses deux confrères à se livrer. Les trois prêtres sont questionnés et bastonnés pendant deux jours sur les rives du fleuve Han. Le 21 septembre, les bourreaux les dénudent jusqu'à la ceinture, leur enfoncent des flèches à travers les oreilles et leur aspergent le visage avant de les saupoudrer de chaux ; exposés au pilori, à genoux, ils sont achevés d'un coup de sabre.

Ces exécutions soulèvent l'indignation de la France, qui envoie des navires de guerre commandés par l'amiral Cecil croiser devant les côtes coréennes, en vain. Cecil n'obtient ainsi ni la liberté de culte pour les chrétiens ni l'ouverture du pays au commerce international, le second de ses objectifs. Vingt ans plus tard, les Français débarquent pour de bon en territoire coréen, sur l'île de Kanghwa, qu'ils pillent sans vergogne avant de se faire bouter hors du pays par l'armée coréenne.

Martyrs coréens de 1866, image pieuse)

Une quatrième et dernière grande persécution, la plus terrible, a lieu en 1866. De nombreux prêtres et fidèles, coréens et français, sont martyrisés. On évalue à huit mille le nombre des victimes, sans compter tous ceux qui, exilés, meurent de misère ou de froid dans les montagnes. Le régent de Corée, en 1866, fait élever une stèle monumentale dans laquelle il fait graver en caractères chinois : « La secte perverse des chrétiens est anéantie ». Le 12 juin 1881, enfin, un édit royal annonce la fin de la persécution et la tolérance pour la religion chrétienne. La Corée compte aujourd'hui environ un quart de chrétiens.

Publié ou mis à jour le : 2020-05-09 11:38:00

 
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