9 novembre 1799

Bonaparte clôture la Révolution

Le 9 novembre 1799 (18 Brumaire An VIII, selon le calendrier républicain), le général Napoléon Bonaparte met fin au régime du Directoire par un brutal coup d'État. Il ouvre la voie à sa propre dictature et met fin à la Révolution proprement dite.

Gabriel Vital-Durand
Vers une dictature de salut public

Dix ans après la prise de la Bastille, le gouvernement du Directoire est désemparé par les difficultés économiques et militaires, et menacé par un retour prématuré des royalistes. Ceux-ci multiplient les attaques de villes, notamment dans l'ouest. Sieyès, l'un des cinq Directeurs qui constituent l'exécutif, dit à qui veut l'entendre qu'il « cherche un sabre » capable de sauver ce qui reste de la Révolution... à commencer par les fortunes plus ou moins mal acquises des profiteurs (paysans et notables enrichis par l'acquisition des biens nationaux ou les fournitures aux armées).

Après que les généraux Joubert, Bernadotte ou encore Moreau eussent été pressentis, voilà que l'on annonce le retour d'Égypte du général Bonaparte ! Sieyès voit en ce jeune général couvert de gloire le dictateur de salut public dont la République a besoin pour éviter le retour de Louis XVIII et de l'Ancien Régime. Il le rencontre le 1er novembre et concocte avec lui un coup d'État parlementaire qui passerait tout simplement par une révision de la Constitution.

Le 18 Brumaire se réunissent à Paris les députés de l'assemblée des Anciens favorables à la révision. Là-dessus, sous le prétexte d'un « complot des terroristes » (royalistes), on les convainc de se transporter, ainsi que les députés de l'assemblée des Cinq-Cents, au château de Saint-Cloud, à l'ouest de la capitale. Dans le même temps, la garde de Paris est confiée à Bonaparte.

En éloignant les députés de Paris, les comploteurs veulent de la sorte éviter que le peuple parisien ne perturbe leurs délibérations ! Pour témoigner de leur engagement en faveur de la révision constitutionnelle, trois des cinq Directeurs démissionnent : Sieyès, Barras et Ducos. Les deux autres, Gohier et Moulin, suspects de sympathies jacobines, sont destitués et arrêtés. 

Le lendemain, hélas, tout dérape cependant que la troupe boucle le château de Saint-Cloud. Réunis dans la salle de l'Orangerie, les élus des Cinq-Cents se refusent à modifier la Constitution comme on le leur demande.

Bonaparte, qui a déjà prononcé une médiocre harangue devant les Anciens, fait de même devant les Cinq-Cents. Sa déplorable prestation est accueillie par des huées et les cris : « À bas le dictateur ! »

Violemment pris à partie par les députés et même menacé d'arrestation, il a un moment de faiblesse. Il est sauvé par les grenadiers qui l'entraînent hors de la salle. Son frère Lucien qui préside fort opportunément l'assemblée sort à son tour et se rend au-devant de la troupe et de son général, Joachim Murat. Il fait valoir que son frère et les élus sont menacés d'assassinat.

Murat ne s'embarrasse pas de bonnes manières. « Foutez-moi tout ce monde-là dehors », ordonne-t-il à ses grenadiers, lesquels battent la charge et mettent baïonnette au canon. Les députés tout de rouge vêtus sautent à qui mieux mieux par les fenêtres et se dispersent dans le brouillard !

La nuit venue, sur les deux heures du matin, le Conseil des Anciens et quelques élus des Cinq-Cents que l'on a rassemblés manu militari votent enfin une révision de la Constitution. Ils nomment un gouvernement provisoire en la personne de trois Consuls, Napoléon Bonaparte, Emmanuel Joseph Sieyès et Roger Ducos. L'affaire est liquidée et chacun rentre à Paris.

Un Consulat inspiré de la Rome antique

Napoléon Bonaparte est soulagé même si le coup d'État parlementaire s'est transformé en vulgaire coup d'État militaire. Il fait rédiger à la hâte une nouvelle Constitution. Sieyès, qui se pique de droit constitutionnel, dirige le travail. On s'oriente vers une dictature à la romaine, la Rome antique étant la référence commune à tous les hommes cultivés de l'époque. Le terme inhabituel de consul est lui-même emprunté à l'Antiquité.

Le 12 décembre 1799, Bonaparte reçoit chez lui les deux commissions constitutionnelles. Il rejette les dispositions prévues par Sieyès, qui instaure notamment un Grand Électeur aux pouvoirs symboliques. Désavoué, l'ancien abbé comprend que l'heure de la retraite, pour lui, a sonné...

Le texte de la Constitution de l'an VIII est réécrit par Daunou, lequel écrit à ce propos : « Il faut qu'une Constitution soit courte et obscure ».

Conformément aux dispositions imposées par Bonaparte, le titre de Premier Consul et la réalité des pouvoirs sont octroyés au vainqueur du 18 Brumaire. Il a 30 ans. À ses côtés figurent deux Consuls qui n'ont qu'un rôle consultatif. Il s'agit de Cambacérès, un ancien conventionnel régicide, et Lebrun, un ancien député de la Constituante, aux penchants royalistes. Les trois consuls sont nommés pour dix ans.

Le pouvoir législatif est réparti entre trois assemblées : le Sénat conservateur, le Tribunat, et le Corps législatif, ainsi que le Conseil d'État. Les membres de ces assemblées sont choisis par le gouvernement parmi des listes de notabilités. Ces listes elles-mêmes résultent d'un vote des citoyens à plusieurs degrés. Autant dire que l'on est ici très loin de notre conception de la démocratie.

Le 15 décembre 1799 (24 frimaire an VIII), le Premier Consul peut fièrement proclamer : « La Constitution est fondée sur les vrais principes du  gouvernement représentatif, sur les droits sacrés de la propriété, de  l'égalité, de la liberté. Les pouvoirs qu'elle institue sont stables et forts ». Et il conclut sur ces mots : « Citoyens, la révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie » !

Ne nous méprenons pas sur le sens de la dernière phrase : elle signifie non pas que l'on tournerait le dos à la Révolution mais au contraire que la Révolution a achevé son oeuvre et que l'on peut désormais s'appuyer sur celle-ci pour construire l'avenir.

Le texte final est soumis au suffrage universel le 7 février 1800 par un plébiscite. Participent au vote tous les citoyens de sexe mâle sans condition de cens (ou de ressources financières), à l'exclusion des domestiques. Approuvé à une très forte majorité, il instaure un nouveau régime républicain, le Consulat, qui dissimule à peine la dictature personnelle de Bonaparte.

Premiers effets du coup d'État

La République française abordait l'année 1799 en position désespérée. Le régime du Directoire était aux abois, ses ennemis de la deuxième coalition croyaient déjà triompher, les Bourbons étaient persuadés de reprendre bientôt le pouvoir, Bonaparte était hors-jeu en Syrie. Le pape, qui s'était réfugié au Vatican par suite de l'instauration de la République Romaine, s'apprêtait à passer l'Église de France par pertes et profits...

En quelques mois, voire quelques semaines, Bonaparte va bouleverser la donne. Il met fin à l'instabilité chronique et clôt pour de bon la Révolution tout en parachevant son œuvre. Soulignons-le, il ne se présente pas en homme de la rupture mais au contraire en continuateur : « J'assume tout, de Clovis au Comité de Salut public », aurait-il déclaré en 1799.

S'installant au palais de l'Élysée le 19 février 1800, il remet l'État sur pied et engage l'économie dans la voie de la prospérité. Ce miracle, il l'accomplit en s'entourant des hommes les plus talentueux de son temps (Chaptal, Cambacérès, Portalis...) et en menant à leur terme les réformes engagées par le Directoire.

Comme rien n'est plus important que la collecte des impôts, la loi du 3 frimaire An VIII (24 novembre 1799) crée l'administration des Contributions directes, avec des receveurs et des percepteurs nommés par l'État. Le banquier Perrégaux crée la Banque de France le 28 nivôse an VIII (18 janvier 1800) pour nourrir l'activité économique. Trois ans plus tard, ayant mis en confiance les épargnants, elle recevra le privilège d'émettre (avec prudence) du papier-monnaie. Dans le même temps, la loi du 7 germinal An XI (28 mars 1803) établira le franc comme unité monétaire de base avec une valeur qui ne variera pas pendant un siècle.

Le découpage administratif en départements, arrondissements et communes est conservé mais à la tête de chaque département est placé un préfet, agent tout-puissant de l'État central. Paris est découpé en trois arrondissements et perd son maire (on veut prévenir toute velléité d'insurrection). C'est l'aboutissement de l'œuvre séculaire de centralisation (loi du 28 pluviôse An VIII, 17 février 1800).

La justice est rebâtie par la loi du 27 ventôse An VIII (18 mars 1800), avec un juge de paix par canton, un tribunal de première instance et un tribunal correctionnel par arrondissement, un tribunal criminel par département, 29 tribunaux d'appel, enfin un tribunal de cassation à Paris. Les juges sont nommés par le Premier Consul mais inamovibles. Le 21 mai 1804 est publié le Code civil, fondement du droit moderne. Notons encore la création des lycées par la loi du 1er mai 1802.

Sur le plan militaire, le Premier Consul ébauche un accord de paix avec les chefs chouans (pas tous). Par ailleurs, il engage des négociations avec le Saint-Siège en vue de rétablir la paix religieuse, ce sera le Concordat, conclu le 15 juillet 1801. Enfin, il abat la troisième coalition au terme de deux campagnes décisives, en Italie (victoire de Marengo) et en Allemagne (victoire de Hohenlinden).

Précaire triomphe

Un an après le coup d'État, fin 1800, tout a changé. La France compte 104 départements. Elle domine l'Italie, les rives de l'Adriatique et les îles Ioniennes, la Suisse, la moitié des principautés allemandes et la Hollande. Une grande partie de la classe aristocratique (Chateaubriand, Montmorency, Ségur) se rallie au nouveau régime. On pourrait croire au triomphe de la Révolution et de la France...

Cependant, les royalistes, très nombreux, ne baissent pas les bras. Après tout, la chute de la monarchie ne date que de huit ans. Ils espèrent que Bonaparte, fort de ses succès, clôturera la Révolution en rappelant le prétendant au trône, Louis XVIII, frère du malheureux Louis XVI. De leur côté, les Jacobins et les nostalgiques de la Révolution s'inquiètent du rapprochement entre le Premier Consul et les catholiques...

À la faveur de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, Bonaparte aura raison des uns et des autres. L'épopée napoléonienne commence. Pour le meilleur et pour le pire. L'Europe la paiera de deux millions de morts.

Publié ou mis à jour le : 2020-02-18 16:35:16

 
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