14 septembre 1793

Macartney en ambassade auprès de Qianlong

Le 14 septembre 1793, dans son campement de Jehol (aujourd'hui Chengde), aux limites de la Mongolie, où il a coutume de passer l'été, l'empereur Qianlong s'apprête à recevoir quelques ambassades de tributaires. Parmi eux des Kalmouks venus de la Volga, des Mongols ou encore des Birmans.

L'auguste empereur (83 ans) fait à peine attention à une ambassade inédite, venue de la lointaine Angleterre et conduite par sir George Macartney (56 ans). À la différence des autres délégations, celle-ci s'abstient de la prosternation rituelle, le kotow (ou koutou), qui implique de se pencher plusieurs fois jusqu'à toucher le sol du front.

George Macartney et ses accompagnateurs s'en tiennent à une banale génuflexion. C'est le début d'un malentendu entre l'« Empire du Milieu » (330 millions d'habitants) et la Grande-Bretagne (8 millions d'habitants).

Objectif : la suprématie mondiale

George Macartney, ancien gouverneur de Madras, a plaidé auprès du Premier ministre anglais William Pitt l'intérêt d'une mission commerciale en Chine, la première de mémoire d'Européen (Portugais, Russes et Hollandais ont déjà envoyé des ambassades à Pékin mais sans aucun résultat qui vaille).

Le Premier ministre se laisse convaincre bien qu'il ait à gérer en même temps la guerre contre la France de la Révolution.

C'est qu'il perçoit l'enjeu de cette mission, sur le moyen et le long terme : d'une part, l'Angleterre a besoin de trouver de nouveaux débouchés commerciaux sur le marché chinois pour compenser ses achats de « chinoiseries » (soieries, porcelaines...) et surtout de thé ; d'autre part, elle doit asseooir sa suprématie mondiale grâce à la maîtrise des mers et, donc, des échanges commerciaux.

En attendant, la Compagnie anglaise des Indes occidentales, qui gère les intérêts anglais aux Indes, n'a rien trouvé de mieux que de vendre aux Chinois de l'opium fabriqué à partir du pavot cultivé aux Indes...

Macartney quitte Plymouth le 26 septembre 1792 avec sept cents hommes et quatre navires, le Lion, l'Industan, le Clarence et le Jackall. Il est accompagné d'une centaine de savants, de deux peintres, de jeunes gens de l'aristocratie...

Il a aussi recruté quatre prêtres d'origine chinoise ou tatare (autrement dit mandchoue ou mongole) au Collegium sinicum de Naples, dont le père Li, pour lui servir d'interprètes. Ne connaissant pas l'anglais mais seulement un peu de latin, et ayant quelque peu oublié le chinois, ils lui seront de peu d'utilité.

L'ambassadeur est secondé par son ami de toujours, sir George Staunton, et le fils de ce dernier, Thomas Staunton (13 ans). Garçon intelligent, il mettra à profit les longs mois de la traversée pour apprendre le chinois dans les livres.

Mission impossible

La flotte met l'ancre à Macao, comptoir portugais aux portes de la Chine du sud, le 20 juin 1793. Le 31 juillet 1793, ils atteignent l'embouchure du Peï-Ho. Pékin est à quelques dizaines de kilomètres en amont. Deux mandarins de haut rang se font annoncer. Un autre, de plus haut rang encore, reste à terre. En tant que représentant direct del'empereur, il juge indigne de monter sur le navire des étrangers.

À ces mandarins qui vont chaperonner l'ambassade jusqu'au terme de la mission, Macartney présente les nombreux cadeaux destinés à l'empereur, parmi lesquels un planétaire et d'autres instruments scientifiques destinés à démontrer l'avance de l'Angleterre.

Par une première faute de goût, l'ambassadeur s'énorgueillit de la valeur des cadeaux, au lieu d'en rabaisser la valeur pour éviter d'humilier celui à qui ils sont destinés. Mais cette faute n'est rien auprès de son refus, dès le début, de procéder au fameux kotow.

Après maintes péripéties qui mettent leur patience à bout, les Anglais sont conduits à Pékin, puis dans la lointaine steppe de Jehol. Ils laissent une partie de leurs volumineux cadeaux au Palais d'Été.

Le matin du grand jour, après une insupportable attente, voilà enfin Macartney, Staunton et son fils ainsi que le père Li, en qualité d'interprète, autorisés à entrer dans la tente du « Fils du Ciel » (surnom de l'empereur). Tandis que la masse des courtisans et les autres ambassadeurs se prosternent aussitôt, accomplissant le kotow, les Anglais se contentent d'une génuflexion, au grand scandale de l'assemblée.

Puis un chambellan guide Macartney sur l'estrade où se tient l'empereur, solide et majestueux en dépit de son âge. Le jeune Thomas Staunton porte la traîne. L'Anglais remet à Qianlong une boîte contenant la lettre de créance du roi d'Angleterre George III. Puis l'empereur tend à l'ambassadeur un sceptre en pierre blanche destiné à George III et un autre en jade pour lui-même.

Apprenant que le page Thomas parle le chinois, l'empereur se déride. Il entreprend de converser avec l'enfant et lui remet sa propre bourse. Cet honneur insigne ne compense pas l'irritation causée à Qianlong par l'absence de kotow.

Pour les Anglais, l'entrevue s'arrête là. Macartney espérait établir entrela Chine et son pays une relation diplomatique normale et permanente. Au lieu de cela, on lui fait comprendre qu'il est temps pour lui de rentrer et qu'il aura le loisir de revenir l'année suivante avec un nouveau tribut en témoignage d'allégeance au « Fils du Ciel »...

Le golfe de Petchili

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Le golfe de Petchili (aujourd'hui Bohai) est au coeur de l'histoire chinoise depuis l'époque mandchoue (1644-1910). On voit sur la carte les lieux par lesquels transita la mission Macartney (1793), la ville de Tientsin (Tianjin), avant-port de Pékin, le Palais d'Été et le pont de Palikao, enfin le pont Marco Polo.

Amours déçues

L'échec de l'ambassade anglaise et celui, plus cinglant encore, de l'ambassade hollandaise d'Isaak Titzing, l'année suivante, changent du tout au tout la perception de la Chine en Europe. Le Hollandais, à la différence de l'Anglais, a cru habile de faire la prosternation du kotow. Il n'en a pas été mieux traité pour autant.

En 1816, Thomas Staunton reprend le chemin de Pékin en compagnie d'un nouvel ambassadeur, lord Amherst. Cette fois-ci, on ne les laisse même pas approcher de l'empereur,

C'en est fini de la « sinomania » du Siècle des Lumières. On ne veut plus voir à Pékin qu'une autocratie arriérée et brutale, qu'il importe de réformer, au besoin par la force.

Edinburgh Review, citée par Alain Peyrefitte, écrit en janvier 1805 : les Chinois vivent « sous la plus abjecte des tyrannies, dans la terreur des coups de bambou. Ils enferment et mutilent leurs femmes. Ils pratiquent l'infanticide et autres vices contre nature. Ils sont inaptes à aborder sciences exactes et philosophie naturelle. Ils ignorent les arts et les techniques les plus indispensables. Leurs rapports sociaux sont fondés sur un formalisme stupide. Ils sont lâches, sales, cruels ».

Bibliographie

Pour tout savoir sur l'ambassade de Macartney, ses tenants et ses aboutissants, le lecteur francophone ne peut faire autrement que se reporter à l'excellent livre d'Alain Peyrefitte : L'empire immobile ou le choc des mondes (500 pages, Fayard, 1989).

Ce livre s'adresse à tous les publics et propose une intéressante analyse du malentendu qui a conduit les Anglais et les autres Européens à violenter la Chine des Qing (mandchous), tout au long du XIXe siècle. Indispensable pour comprendre le ressentiment persistant de la Chine à l'égard de l'Occident.

Alban Dignat
Publié ou mis à jour le : 2019-05-27 12:06:49

 
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