18 novembre 1686

Louis XIV et la « grande opération » de la fistule

Le bistouri de Charles-François Félix avec lame recourbée à la royaleLouis XIV, que ses contemporains surnommèrent non sans raison Louis le Grand ou le Roi-Soleil, eut un très long règne – plus long qu’aucun autre - ponctué de succès, d’échecs et aussi de tourments privés. Parmi ceux-ci figurent ses ennuis de santé, malgré un appétit et une vitalité hors du commun.

L’un d’eux, l’opération de la fistule du 18 novembre 1686, a acquis une dimension politique non négligeable, d’autant qu’elle se situe au tournant du règne...  

Quitte ou double

Quand s’ouvre l’année 1686, le roi Louis XIV, qui approche de la cinquantaine, a motif d’être satisfait. En trente ans de gouvernement personnel, il a fait de la France le plus puissant État européen. En 1682, il a transporté toute la Cour dans le palais de Versailles et ses premières guerres lui ont permis de « faire son pré carré », autrement dit de consolider ses frontières, selon le mot de Vauban.

Mais sans que le Roi-Soleil en ait sans doute conscience, les nuages commencent à s’accumuler sur son trop long règne. En 1683, il a perdu son fidèle ministre Colbert et aussi son épouse Marie-Thérèse ; renonçant dès lors au péché d’adultère, il a épousé secrètement sa maîtresse Françoise de Maintenon.

Plus gravement, en 1685, il s’est laissé convaincre de révoquer le traité de tolérance signé à Nantes par son aïeul Henri IV.

Charles-François Tassy, dit Félix ou Charles-Francois Félix de Tassy, premier chirurgien du roi Louis XIV (Avignon, 1635 ;  Versailles, 25 mai 1703)L’année commence mal. Voilà que le roi commence à ressentir une douleur au fessier. Le premier médecin du roi, Antoine d’Aquin, diagnostique une tumeur qui, au fil des mois, va évoluer en fistule. C’est un abcès dur et douloureux à l’intérieur de l’anus. Le roi ne peut bientôt plus monter à cheval et finalement doit garder la chambre. Tout est fait pour garder le secret sur la maladie du roi, d’autant qu’au mois de juillet 1686, les rivaux européens de la France échafaudent une nouvelle coalition, la Ligue d’Augsbourg. 

En définitive, c’est le premier chirurgien du roi, Charles-François Félix qui va prendre l’affaire en main, malgré le mépris dans lequel sont tenus les chirurgiens-barbiers.

Félix, qui a la cinquantaine et déjà une solide expérience, propose d’inciser mécaniquement l’abcès. Il conçoit pour cela un bistouri spécial, à lame recourbée, « à la royale » !

Enfin arrive le jour de la « grande opération ». Elle se tient le 18 novembre 1686 dans la chambre du roi et dure pas moins de trois heures, bien évidemment sans anesthésie.

Le soir, le roi peut présider un conseil mais chacun voit bien qu’il n’est pas au mieux de sa forme. Au final, il faudra encore deux nouvelles opérations avant qu’à la Noël 1686, on puisse le considérer sorti d’affaire !

Trop beau pour être vrai ?

En bon communicant, le roi lève le secret sur sa maladie et son entourage rapporte partout son stoïcisme et son courage face à la douleur et à la mort. Ce qui pouvait être interprété avant l’opération comme une marque de faiblesse devient une démonstration de force. Que ses ennemis se le tiennent pour dit !

On chante des Te Deum dans les églises du royaume pour la guérison du roi. Le plus beau reste à venir, si l’on en croit un souvenir de la marquise de Créquy (XVIIIe siècle). Mme de Brinon, première supérieure de la Maison royale de Saint-Cyr, écrit aussi, sur une musique de Lully, un cantique qu’elle invite les demoiselles de l’école à chanter pour la guérison du roi :

Grand Dieu, sauvez le Roy !
Grand Dieu, vengez le Roy !

Vive le Roy !
...

Beaucoup plus tard, il deviendra par des voies détournées l'hymne officiel de la monarchie britannique :

God save our gracious King,
Long life our noble King,
God save the King !

...

Publié ou mis à jour le : 2021-08-22 12:16:56

 
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