2 mai 1679

Mont-Louis, une citadelle qui défie le temps

Mont-Louis est la ville fortifiée la plus haute de France, à 1600 mètres d’altitude, dans les Pyrénées orientales, au bord de la Cerdagne.

Son autre originalité est d’être l’une des neuf villes créées ex nihilo par Vauban et certainement l’une des mieux conservées, tant d’un point de vue architectural que dans sa vocation originelle de place militaire.

Sylvie Candau, responsable du Patrimoine
Entrée de la citadelle de Mont-Louis   (Pyrénées-Orientales) © RETP Mont-Louis

Une alliance à éclipses

Son histoire commence avec le traité des Pyrénées qui met fin à un quart de siècle de guerres entre les deux grandes puissances de l’époque, la France et l’Espagne.

L’Espagne, en situation de faiblesse, cède à la France des places en Flandre et en Lorraine, mais surtout, elle abandonne le comté d’Artois et la province du Roussillon. Désormais, la frontière méridionale de la France est fixée aux Pyrénées.

Le mariage entre le jeune Louis XIV et sa cousine l’infante Marie-Thérèse est également conclu et célébré le 9 juin 1660. Ce mariage sera à l’origine du blason de Mont-Louis où sont associées les armes de la couronne de France et celles de la maison d’Aragon.

Cependant, jusqu’au traité de Nimègue, en 1678, Louis XIV caresse le projet de troquer la province du Roussillon contre les Flandres et, pour cette raison, tarde à la mettre en défense. Le roi ne tient pas non plus à s’embarrasser d’une province plutôt rétive à l’assimilation.

À partir de 1674, les Espagnols en profitent et reprennent leurs attaques sur cette frontière.

Et Vauban conçut Mont-Louis…

Vauban, commissaire général des fortifications, entreprend d’y remédier en fortifiant enfin la province.

En plaine, Collioure interdit déjà l’accès au littoral méditerranéen. Bellegarde au col du Perthus et Prats-de-Mollo dans la vallée du Tech surveillent les liaisons entre les royaumes de France et d’Espagne.

Échauguette, citadelle de Mont-Louis (Pyrénées-Orientales) © RETP Mont-LouisDans la plaine, au débouché de la Têt, la citadelle de Villefranche-de-Conflent ne suffit pas à garder la vallée. Elle est éloignée de la frontière et laisse à découvert le Languedoc et le comté de Foix. Elle ne fait pas obstacle à une éventuelle occupation de la Cerdagne française.

Louis XIV approuve donc l’établissement d’un point fortifié à l’entrée de la vallée de la Têt à l’Est. Par sa situation, il empêchera les incursions vers le Conflent et le Capcir et défendra le passage vers le Roussillon.

Le choix définitif du site est déterminé par sa situation stratégique au carrefour de trois territoires : le Conflent qui descend vers la Méditerranée, la Cerdagne s’ouvrant sur l’Espagne et le Capcir rejoignant la France par la vallée de l’Aude. Cet emplacement, au voisinage du hameau du Vilar d’Ovença, dispose à proximité de matériaux, pacages, moulins, bois et cultures.

Vauban conçoit selon des principes simples l’agencement de la future place afin qu’elle réponde aux exigences militaires, offre un urbanisme pratique et présente un aspect ordonné et sobre, où les lieux du commandement, du combat et des activités civiles, s’intègrent harmonieusement.

En avril 1679, le commissaire général aux fortifications Vauban rédige sur le site même l’Instruction générale du projet. Mont-Louis est conçu selon un étagement en quatre zones avec la citadelle et la ville haute, mais aussi une ville basse et une redoute qui ne seront jamais édifiées, faute de moyens.

La ville haute est prévue pour loger une petite bourgeoisie d’artisans et de commerçants avec des casernes d’infanterie, de part et d’autre de l’unique porte d’entrée. Le plan tire avantage de la topographie naturelle des lieux. De l’extérieur, avec l’enfoncement des murs au niveau du terrain naturel, on ne distingue rien d’autre… que les murailles !

Plan de Mont-Louis (Vauban, 1679, Bibliothèque du Génie – SHD Vincennes)

Le 2 mai 1679, le ministre de la Guerre Louvois reçoit à Versailles le projet ainsi qu’un document notifiant les détails des travaux, leur coût estimatif et l’organisation du chantier.

Les bâtisseurs de Mont-Louis

Le 5 juin 1679, les ingénieurs La Motte et Trobat arrivent sur le chantier accompagnés de soldats. C’est en effet la troupe qui, bénéficiant d’une accalmie dans les guerres, sera employée sur le chantier. Sont requis les régiments de Vierzet-Famechon, Castries, Stuppa-Brendelé et Furstemberg.

Un an plus tard, le 25 mai 1680, lors de la visite d’inspection de Louvois et Vauban, on compte déjà 3.700 hommes sur le chantier.

Installés aux abords de Mont-Louis, mal payés pour une tâche effectuée dans des conditions difficiles (climat, altitude), les soldats sont encadrés par des artisans spécialisés (maçons, tailleurs de pierre, charpentiers, menuisiers, forgerons, puisatiers…) et surveillés par les intendants et ingénieurs à la solde du roi.

Le prestige de l’uniforme est sacrifié à la petitesse de ces travaux de manœuvre-terrassier. Certains choisissent de déserter au risque d’être dénoncés, repris et envoyés aux galères ou condamnés à mort.

Mais le 26 octobre 1681, soit vingt-neuf mois après le voyage de Vauban, l’essentiel des travaux est terminé et la place considérée en état de défense. Le premier gouverneur, François de Fortia, marquis de Durban prend possession des lieux lors d’une fastueuse célébration, au milieu «de grandes acclamations de Vive le Roi ! des peuples de Cerdagne qui s’y trouvèrent en grand nombre et ravis de voir telle cérémonie».

Dès lors, Mont-Louis marque l’ultime frontière militaire méridionale et permet de garder un œil sur la place forte de Puigcerdà, en Cerdagne espagnole. L’excellence du choix éclate immédiatement. Dès le 11 novembre 1681, le gouverneur de Mont-Louis renseigne le ministre sur ce qui se passe dans l’Espagne voisine qui «appréhende extrêmement la guerre».

Vue aérienne de Mont-Louis, © RETP Mont-Louis

Mont-Louis aux XVIIe et XVIIIe siècles

Si la citadelle de Mont-Louis est opérationnelle, il n’en est pas de même pour la ville. En 1720, sur les 50 maisons de la ville haute, seules cinq sont bâties en dur pour une population d’environ 320 personnes.

Le gouverneur favorise alors l’établissement de particuliers, attirés par les bénéfices que peuvent générer la garnison et les ouvriers. Une petite ville prend forme, dont la physionomie ne changera plus de la fin du XVIIIe siècle à nos jours.

À partir des années 1720, la fonction militaire de Mont-Louis décline. Hôpital militaire associé à l’hôtel des Invalides (Paris), la place forte sert aussi de prison pour la «viguerie» ou circonscription de Cerdagne. Elle devient par ailleurs une plaque tournante des échanges commerciaux entre France et Espagne. En effet, si la contrebande de sel ou de tabac apporte quelques menus profits, il est possible de gagner beaucoup plus dans l’importation plus ou moins légale de monnaies espagnoles.

Mont-Libre : une épopée révolutionnaire

En 1793, sous la 1ère République, Mont-Louis devient Mont-Libre.

Profitant du chaos révolutionnaire, le roi d’Espagne Charles IV prétend mettre à la raison les régicides français mais ses troupes vont être deux fois repoussées par le général Dagobert qui commande l’armée des Pyrénées-Orientales.

Le 28 août 1793, après une marche forcée de nuit, il attaque par surprise, avec 1500 hommes, le général La Pena au col de La Perche. Dagobert mène lui-même des charges à la baïonnette. 250 Espagnols sont tués abandonnés sur le terrain, 60 sont capturé. Les Français ne déplorent que 8 blessés et récupèrent 8 canons.

Le 4 septembre suivant, en pleine nuit et dans le brouillard, 1.600 Français fondent par surprise sur le camp d’Olette. Déconcertés, les Espagnols se replient à Villefranche-de-Conflent en ayant perdu 108 hommes. Les Français ont perdu 18 hommes mais ont fait 300 prisonniers et se sont emparés de 14 canons.

Dagobert envahit dans la foulée la Cerdagne espagnole et s’empare de Puigcerdà, Bellver et enfin La Seu d'Urgell. Il meurt le 18 avril 1794 à Puigcerdà d’une mauvaise fièvre.

Un monument sur le parvis de l'église de Mont-Louis rappelle ces heures glorieuses.

Après la paix, le 1er août 1795, la citadelle est réduite à une fonction d’entrepôt. Elle reprend le nom de Mont-Louis le 24 octobre 1803, sous le Consulat de Bonaparte.

Mont-Louis à l’époque contemporaine

À partir de 1808 et de la guerre d’Espagne, Mont-Louis devient un camp de passage et un hôpital militaire.

En 1887, la citadelle est renforcée. Des batteries et redoutes sont établies aux alentours, aux Estagnols et à Bolquère, puis sur les pics de la Tossa (2038 m) et de Figuema (2037 m). Un chemin stratégique dit Chemin des Canons relie ces positions à Mont-Louis.

Le village de Mont-Louis à la fin du XIXe siècle © RETP Mont-Louis

En 1939, suite à la guerre civile en Espagne, des réfugiés républicains et anarchistes s’entassent provisoirement dans la citadelle. En 1946 enfin, Mont-Louis retrouve sa fonction première de place militaire, avec l’installation du 11e Bataillon Parachutiste de Choc, d’abord dénommé Bataillon de démonstration, qui fait campagne en Indochine puis en Algérie.

De 1946 à 1963, cette unité fut la branche militaire du Service Action et du Service de Documentation Extérieure et de Contre-Espionnage (SDECE). Elle est dissoute après la guerre d’Algérie en décembre 1963. Le Centre National d’Entraînement Commando lui succède.

Mont-Louis et les commandos

Implanté sur les deux sites Vauban de Mont-Louis et Collioure, le Centre National d’Entraînement Commando constitue le pôle d’expertise français dans le domaine de la formation commando.

Il forme les cadres (officiers, sous-officiers et militaires du rang) des armées de terre et de l’air, légion, gendarmerie nationale, police ou des armées étrangères. C’est aussi un centre de formation avec des compétences spécifiques pour les journalistes reporters de guerre, étudiants STAPS, sportifs de haut niveau ainsi que le personnel des ministères de la justice ou de l’intérieur…

Chaque année, près de 4000 stagiaires passent en instruction sur les différentes actions de formation des techniques commandos ou des stages orientés vers des techniques particulières : détachement d’accompagnement d’autorité ou survie.

Des instructeurs pédagogues et polyvalents, professionnels des activités à risques dispensent une formation dans les domaines des sports de combat, tir de combat, mines et explosifs, chute opérationnelle, haute montagne, escalade, combat en zone urbaine mais aussi navigation et franchissement nautique, palmage et transbordements maritimes.

Lors de sa formation, le stagiaire est placé dans des situations difficiles au plan physique et psychologique, confronté à ses propres limites physiques et morales. Il acquiert des techniques spécifiques et développe sa capacité à commander.

Désigné pour concevoir et expérimenter dans le domaine des techniques commandos, le CNEC reste au contact des engagements modernes et propose les adaptations nécessaires des cursus de formation, des techniques de combat et la mise en place de nouveaux équipements. Sa devise : «En pointe toujours».

Mont-Louis et la science

Les premiers essais sur l’énergie solaire, menés dès 1948 par l’équipe du professeur Félix Trombe à l’abri de la citadelle, débouchent sur la création du grand four solaire d’Odeillo, dirigé par une équipe de chercheurs CNRS.

À Mont-Louis, un four solaire plus modeste offre une présentation pédagogique et pratique du fonctionnement et des applications possibles de l’énergie solaire dans la vie quotidienne (pile voltaïque, cuisson de céramiques, fusion de métaux, travail de pierres précieuses…).

De la science militaire de Vauban à l’énergie solaire, la citadelle de Mont-Louis relève tous les défis et résiste à l’usure du temps.

La citadelle de Mont-Louis sous la neige (Pyrénées-Orientales), © RETP Mont-Louis
Mont-Louis au patrimoine mondial de l’Unesco

Une inscription en quelques dates …
• 31 mars 2006 : après inspection des experts du Réseau, Mont-Louis intègre le Réseau des Sites majeurs Vauban.
• 11 octobre 2006 : le Réseau des Sites majeurs Vauban valide les dossiers de présentation et les dossiers techniques de 14 sites.
• 22 novembre 2006 : L’œuvre de Vauban est présenté au Ministère de la Culture. Il est en compétition avec Le Corbusier, les Grands Causses-Cévennes, les villes d’Albi et de Rochefort.
• 5 janvier 2007 : le gouvernement français choisit la candidature de L’œuvre de Vauban pour une inscription au titre des biens culturels. Le Comité national des biens français du patrimoine a jugé ce dossier prioritaire, en raison de la célébration du tricentenaire de la mort de Vauban en 2007.
• 31 janvier 2007 : le dossier est présenté par le gouvernement français au Comité du patrimoine mondial de l’Unesco.
• 2007/2008 : inspection des 14 sites.
• 8 juillet 2008 : le Comité du patrimoine mondial de l’Unesco rend sa décision et inscrit douze places au titre des fortifications Vauban : Arras, Longwy, Neuf-Brisach, Besançon, Briançon, Mont-Dauphin, Villefranche-de-Conflent, Mont-Louis, Blaye/Cussac/Fort Médoc, Saint-Martin de Ré, Camaret-sur-Mer et Saint-Vaast/Tatihou/La Hougue.

Publié ou mis à jour le : 2018-11-28 10:52:18

 
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