18 avril 1675

La révolte des Bonnets rouges

Le 18 avril 1675, à Rennes, la foule met à sac les bureaux du fisc pour la distribution du tabac, la marque de l'étain et le papier timbré. Elle défile dans les rues au cri de : « Vive le Roi… sans gabelle et sans édits ! »

Ainsi commence l'une des plus violentes révoltes antifiscales du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV. Elle va entraîner dans la sédition une grande partie de la Bretagne et en particulier la paysannerie de Basse Bretagne (le pays bigouden et la région de Quimper, dans le département actuel du Finistère). 

Elle reste connue sous le nom de révolte des Bonnets rouges (ou Bonnets bleus) d'après la coiffe traditionnelle des habitants de ces régions, ou révolte des Torreben, d'après le cri de guerre de certains manifestants (en breton : « Casse-lui la tête »), ou encore révolte du papier timbré, d'après l'impôt à l'origine de la révolte.

Marie Desclaux
Exemplaire de papier avec timbre fiscal de Bretagne

L'impôt de trop

Trois ans plus tôt, le Roi-Soleil s'est engagé dans une guerre punitive contre la république des Provinces-Unies (les Pays-Bas). Cette guerre de Hollande, qui devait être courte, entraîne contre la France une coalition européenne. En manque de ressources pour y faire face, le gouvernement réclame de l'argent aux états provinciaux, dont ceux de Bretagne. Il instaure aussi de nouvelles taxes.

Par un édit d'avril 1674, il ordonne que tous les actes judiciaires et notariaux soient désormais rédigés sur papier timbré aux fleurs de lys, avec une taxe de l'ordre d'un sol (sou) la feuille. Il s'ensuit la colère des usagers, bourgeois, artisans et paysans aisés, ainsi que des officiers judiciaires, qui craignent que cela ne réduise le nombre des actes et par voie de conséquence leurs revenus.

Par ailleurs, le 27 septembre 1674, un édit réserve la vente du tabac au gouvernement, qui prélève vingt sous sur un poids d'une livre de tabac. La vente du tabac est affermée à des compagnies privées, à l'image des impôts indirects. Les paysans bretons, qui se sont déjà habitués aux plaisirs de la pipe et de la chique, s'irritent de ce surcoût. Dans le même temps, un autre édit impose le marquage des pièces d'étain à raison d'un sol par pièce. Enfin, une taxe supplémentaire frappe les francs-fiefs, autrement dit les « terres nobles » devenues la propriété d'un roturier. 

Ces nouveaux impôts concernent toute la population du royaume. Ils émeuvent en premier lieu les Aquitains et suscitent dès le 26 mars 1675 le soulèvement de la population de Bordeaux. Le Parlement de Bordeaux prononce de son propre chef la suspension des nouvelles taxes. 

Le duc de Chaulnes (Hiacynthe Rigaud, 1707, musée de Versailles)Les habitants de Rennes se révoltent à leur tour à l'imitation de Bordeaux. Ils ressentent d'autant plus mal les nouveaux impôts qu'ils sont édictés par-dessus l'avis des états provinciaux de Bretagne, qui siègent dans leur ville.

Les habitants de Saint-Malo ayant été informés de l'émeute du 18 avril 1675, à Rennes, ils manifestent à leur tour dans la rue dès le lendemain soir et pillent le bureau du tabac. Mêmes manifestations à Nantes le 23 avril puis à nouveau à Rennes le 3 mai, où le gouverneur de la ville s'inquiète auprès du secrétaire d'État à la guerre Louvois de l'intensité de l'« émotion populaire ».

Louvois met des troupes à la disposition du duc de Chaulnes, gouverneur de Bretagne. Ces troupes pénètrent à Nantes puis à Rennes, le 8 juin, en violation des privilèges de la ville, qui est normalement exemptée de l'obligation de loger les gens de guerre. Le duc de Chaulnes tente d'apaiser les esprits et veille à empêcher la troupe de tirer. Il n'empêche que cette nouvelle atteinte aux privilèges bretons relance l'agitation. 

La ville de Pont-Labbé et son château, détruit lors de la révolte des Bonnets rouges de 1675Dans le même temps, en juin, la révolte éclate dans les campagnes bas-bretonnes, en pays de Carhaix et de Rohan. Faute d'atteindre les agents royaux du fisc, les paysans s'en prennent aux seigneurs, coupables d'avoir enchéri les droits féodaux dans les années précédentes.

Le bruit se répand qui plus est que le marquis de Lacoste, lieutenant du roi, veut introduire la gabelle, autrement dit l'impôt sur le sel dans les quatre évêchés de Basse-Bretagne, Vannes, Saint-Pol-de-Léon, Tréguier et Quimper, alors que la Bretagne en a été jusque-là normalement exemptée.

Le marquis est agressé et blessé par une bande de paysans, cependant qu'un premier château est en partie brûlé à Briec, entre Châteaulin et Quimper.

Sous la conduite de Sébastien Le Balp, un notaire de Kergloff (près de Carhaix), les Bonnets rouges répandent la terreur dans les campagnes. À la fin du mois de juin, de nouveaux châteaux et manoirs sont brûlés et leurs propriétaires tués ou blessés.

La citadelle de Port-Louis (DR)Le 3 juillet, Madame de Sévigné écrit à sa fille :« On dit qu'il y a cinq cents ou six cents bonnets bleus en Basse-Bretagne qui auraient bien besoin d'être pendus pour leur apprendre à parler ».

Le 3 septembre 1675, les Bonnets rouges s'emparent du château du marquis de Montgaillard, à Thymeur, près de Carhaix. Mais le châtelain trouve moyen de plonger son épée dans le corps du notaire Le Balp. La mort de celui-ci met fin au soulèvement.

Le duc de Chaulnes, qui s'est entretemps réfugié dans la citadelle de Port-Louis, près de Lorient, va pouvoir mener la répression comme il se doit avec les renforts envoyés par Louvois.  

Reprise en main

À Bordeaux, ayant enfin obtenu des troupes en nombre suffisant, le gouverneur César d'Albret renforce la garnison de la ville et agrandit le château Trompette, aujourd'hui disparu, sorte de Bastille qui prévient les révoltes populaires.

Le clocher arasé de l'église de Languivoa (Finistère)En Basse-Bretagne, de Quimperlé à Lannion, le duc de Chaulnes, à la tête de ses troupes, sévit contre tous les rebelles supposés. Il fait pendre ceux-ci aux arbres qui bordent le chemin, sans autre forme de procès. Il fait araser aussi les clochers des églises coupables d'avoir appelé à la révolte. Certains sont demeurés en l'état jusqu'à nos jours. 

Il se désole toutefois de voir que « cette province est traitée comme le pays ennemi. On ne peut exprimer quels ravages les troupes font dans leurs routes, pillant  tout ce qui s'est rencontré de maisons entre Rennes et Saint-Brieuc ». Il ajoute cette observation effroyable : « Les arbres commencent à se pencher sur les grands chemins du poids qu'on leur donne ».

Chez la belle madame de Sévigné, qui se rend à son château de Vitré, la compassion n'étouffe pas l'esprit. « Nos pauvres bas-Bretons, à ce que je viens d’apprendre, s’attroupent quarante, cinquante, par les champs, et dès qu’ils voient les soldats, ils se jettent à genoux et disent mea-culpa. C’est le seul mot de français qu’ils sachent… On ne laisse pas de pendre ces bas-Bretons. Ils demandent à boire et du tabac qu’on les dépêche », écrit-elle, entre autres joyeusetés, le 24 septembre 1675. Et elle conclut :« À force d'avoir pendu, on ne pendit plus. Je trouve tout fort bon, pourvu que les quatre mille hommes de guerre qui sont à Rennes ne m'empêchent point de me promener dans mes bois, qui sont d'une hauteur et d'une beauté merveilleuse » (note).

Le 6 octobre, le duc de Chaulnes fait son entrée à Rennes à la tête de six mille hommes. Un tiers du quartier de la rue Haute est démoli et le Parlement, qui a soutenu les rebelles, exilé à Vannes pendant quinze ans. Le marchand René Duchemin rapporte dans son Journal que les soldats ont tellement « vexé les habitants qu'ils ont jeté de leurs hôtes et hôtesses par les fenêtres après les avoir battus et excédés, ont violé des femmes, lié des enfants tous nus sur des broches pour les vouloir faire rôtir, rompu et brûlé leurs meubles, démoli les fenêtres et vitres des maisons, exigé grandes sommes de leurs hôtes, et commis tant de crimes qu'ils égalent Rennes à la destruction de Hierasulem » (note).

La révolte des Bonnets rouges, circonscrite et brève, mais d'une extrême violence, va laisser des séquelles durables dans la province et en particulier dans la région de Carhaix, laquelle allait se distinguer lors de la Révolution par sa sympathie pour les républicains et son anticléricalisme.

Notons que deux décennies plus tard, en 1707, en pleine guerre de la Succession d'Espagne, les Croquants du Quercy se soulèveront une nouvelle fois contre le poids de la fiscalité. Plus de 30 000 d'entre eux, connus sous le nom de « tard-avisés », se rassembleront à Cahors. Les dragons du roi les chasseront de la ville et les contraindront à se soumettre.

Bibliographie

On peut lire sur le sujet Histoire de la Bretagne et des Bretons (Joël Cornette, 2 tomes, Seuil, 2005), et également Les Français devant l'impôt sous l'ancien régime (François Hincker, questions d'histoire/flammarion, 1971).

Publié ou mis à jour le : 2018-11-27 15:02:14

 
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