15 février 1665

Dom Juan ou le Festin de pierre, la pièce du scandale

Michel Piccoli (27 décembre 1925, Paris ; 12 mai 2020, Saint-Philbert-sur-Risle, Eure) dans le rôle de Dom Juan (1965, Marcel Blüwal)Dans l’œuvre de MolièreDom Juan ou le Festin de Pierre (note) reste une sorte de mystère, une pièce totalement inclassable. Son personnage insupportable, ses excès de mise en scène, son mélange des genres ont choqué. Alors pourquoi cette œuvre est-elle devenue aujourd’hui aussi incontournable que son héros, détestable au point d’en être devenu caricatural ?

Comédie en cinq actes et en prose, la pièce est jouée pour la première fois le 15 février 1665 au théâtre du Palais-Royal, en face du Louvre. Elle recueille immédiatement un vif succès avant de quitter l'affiche au bout de quinze représentations...

Le purgatoire ne va pas durer. La pièce a inspiré à Mozart l'un de ses plus célèbres opéras et Dom Juan est aujourd'hui régulièrement joué sur la scène et au cinéma. Le personnage lui-même est devenu un mythe occidental.

Isabelle Grégor

Costume pour le rôle-titre de Don Juan, gravure anonyme du XIXe siècle, Paris, Bibliothèque de la Comédie-Française.

De la pure provocation !

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Pourquoi, alors que sa carrière commençait à peine à prendre son envol, Molière a-t-il choisi de mettre en scène un libertin athée, sujet à risque s'il en est ? C'est d'autant plus étonnant que l'année précédente il s'était déjà fait remarquer en proposant au jeune roi Louis XIV, son mécène, un Tartuffe (1664) qui racontait le parcours d’un faux dévot, déterminé à séduire et escroquer une innocente famille. Les vrais dévots ne s'y étaient pas trompés et avaient fait interdire la pièce pendant 5 ans pour atteinte à la religion. Et si l'on remonte encore de deux ans dans le temps, c'est son École des femmes (1662) qui avait attiré les foudres des bien-pensants, offusqués par cette évocation de l'éducation des filles.

Alors, pourquoi ce Dom Juan ? La raison en est simple : puisqu'on l'accuse de moquer la religion, Molière contre-attaque en montrant jusqu'où peut aller un véritable incroyant et quelle sera inéluctablement la conséquence de son comportement : la punition divine. On ne peut pas dire que cette stratégie de défense fut efficace...

Un « grand seigneur méchant homme »

Dom Juan n'est pas né de l'imagination, pourtant féconde, de Molière. Comme pour beaucoup de ses pièces, il est allé chercher son sujet dans la littérature et l'air du temps : en 1630, le moine espagnol Tirso de Molina avait commis une première version des aventures de Dom Juan, intitulée L'Abuseur de Séville.

Alexandre-Évariste Fragonard, Don Juan et la statue du Commandeur, 1830-1835, Strasbourg, musée des Beaux-arts.

Molière s'empare du personnage dont il reprend les principaux défauts : séducteur, menteur, hypocrite, il est prêt à tout pour faire céder les femmes, nobles ou paysannes, libres ou fiancées.

Dénué de toute moralité, il torture sans vergogne ses proches : sa femme qui lui est restée attachée, son père dont il bafoue l'honneur, et même son pauvre valet, Sganarelle, dont il s'amuse à moquer les principes d'honnêteté. Mais Molière décide d'aller plus loin en en faisant un athée. Ce n'est plus la société que ce libertin met en péril en méprisant les liens de la famille, c'est la religion elle-même.

Car non seulement Dom Juan fait l'éloge de « l'inconstance » et méprise ouvertement le sacrement de l'Église qu'est le mariage, mais il ne cesse de provoquer le Ciel, lui demandant de se manifester : « Si le Ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus clairement s'il veut que je l'entende ».

Homme de défi, il se veut rationnel avant tout, affirmant croire uniquement que « deux et deux font quatre » et acceptant le plus naturellement du monde de dîner avec une statue. Ce personnage de révolté, mais courageux et fidèle à ses principes, est finalement plus intéressant et séduisant que celui du croyant, représenté par le naïf Sganarelle : les dévots ont bien compris où était le danger !

La scène du pauvre : Dom Juan défie l'ordre moral et religieux

Dom Juan s'est déguisé et enfui dans la forêt en compagnie de Sganarelle pour échapper aux ennemis qui le recherchent. Perdus dans la forêt, ils demandent leur chemin à un pauvre :
« LE PAUVRE - Si vous vouliez, Monsieur, me secourir de quelque aumône.
DOM JUAN - Ah, ah, ton avis est intéressé, à ce que je vois.
LE PAUVRE - Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le Ciel qu'il vous donne toute sorte de biens.
Eugène du Faget, Costume de Don Juan, 1834, Paris, BnF.DOM JUAN - Eh, prie-le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des affaires des autres.
SGANARELLE - Vous ne connaissez pas Monsieur, bon homme, il ne croit qu'en deux et deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
DOM JUAN - Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
LE PAUVRE - De prier le Ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui me donnent quelque chose.
DOM JUAN - Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise.
LE PAUVRE - Hélas, Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
DOM JUAN - Tu te moques ; un homme qui prie le Ciel tout le jour, ne peut pas manquer d'être bien dans ses affaires.
LE PAUVRE - Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau de pain à mettre sous les dents.
DOM JUAN - Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins ; ah, ah, je m'en vais te donner un Louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu veuilles jurer.
LE PAUVRE - Ah, Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
DOM JUAN - Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un Louis d'or ou non, en voici un que je te donne si tu jures, tiens il faut jurer.
LE PAUVRE - Monsieur.
SGANARELLE - Va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal.
DOM JUAN - Prends, le voilà, prends te dis-je, mais jure donc.
LE PAUVRE - Non Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
DOM JUAN - Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité ».

Une pièce indéfinissable

Dom Juan est d'abord une comédie : elle a pour but de faire rire. On y retrouve le couple traditionnel du maître et de son valet pas toujours futé (rôle joué sur scène par Molière lui-même), mais aussi l'influence de la farce avec son comique grossier, par exemple dans les dialogues en patois des paysans (« Morquenne ! ça n'est pas bian de battre les gens ! ») ou encore les coups reçus par Sganarelle, cousin de Scapin.

Mais Dom Juan n'est pas une comédie classique de plus puisque Molière ne respecte ici en rien les règles du théâtre de l'époque, rappelées par Nicolas Boileau : « Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli » (Art poétique, 1674).

Les décors et les intrigues, courant sur 36 heures, sont multiples, la bienséance est oubliée dans ce portrait d'un immoral et la vraisemblance est anéantie par l'intervention d'un spectre et d'une statue qui parle. L'utilisation du surnaturel et des effets spéciaux, caractéristiques des « pièces à machines » fait de Dom Juan une création d'un autre temps, d'une époque où c'était le baroque et son goût pour le spectaculaire qui étaient à la mode.

Pierre-Luc-Charles Cicéri, Projet de décor pour Don Juan, 1834, Paris, BnF. En agrandissement : Charles Ricketts, Don Juan, 1911, Londres, Tate Gallery.

Indestructible

Dans Dom Juan comme dans toutes ses pièces, Molière cherche à faire passer un message à ses spectateurs, mais sous une forme plaisante. Condamnation du libertinage d’un côté, ton comique et surprises de l'autre, le défi semble avoir été réussi. A la fin, le danger est écarté puisque le grand seigneur est réduit en cendres. Pourtant, créée le 15 février 1665 sous le titre Le Festin de pierre, la pièce est arrêtée malgré son succès un mois plus tard. Molière ne la jouera jamais plus.

Au moment où sa troupe devient « troupe du roi », il a compris qu'il ne peut poursuivre avec un message ambigu qui risque de se retourner contre lui : ne lui reproche-t-on pas, comme à tous les comédiens, une vie privée peu vertueuse ? Ses pièces suivantes, Le Misanthrope et L'Avare, seront donc plus sages. Plus de polémique ! Son personnage va pouvoir prendre son envol jusqu'à devenir un mythe, notamment grâce au Don Giovanni de Mozart (1787). Comment ne pas céder au pouvoir d'attraction de ce grand seigneur qui, comme Prométhée et Faust, va jusqu'à défier la société et les dieux ?

Incarnation de l'homme guidé par ses désirs, en quête d'absolu, il devient logiquement un des personnages favoris des Romantiques. C'est ce même portrait d'un être mélancolique et profondément seul, s'interrogeant sur le sens de la vie, que nous propose Marcel Bluwal (entretien avec le cinéaste) dans son téléfilm de 1965. Le réalisateur définissait ainsi son œuvre : « C’est une histoire entre l’inconnaissable, Dieu et un homme arrivé au bout de son expérience, de sa grandeur ». Cet homme, c’est Michel Piccoli qui lui donne son visage, devenant pour longtemps un Dom Juan de référence, marchant dignement vers le châtiment final.

Charles Baudelaire, « Don Juan aux Enfers »

Dans ce poème, Baudelaire reprend ici les principaux personnages de la pièce pour entourer un Don Juan romantique, renfermé dans sa solitude, indifférent aux autres et à son sort.

« Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derrière lui traînaient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir ».

(Les Fleurs du mal, 1857)

Giuseppe Bernardino Bison, Don Juan en Enfer, XIXe siècle, Trieste, musée Revoltella.

Publié ou mis à jour le : 2020-07-07 13:44:46

 
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