27 août 1664

Fondation de la Compagnie française des Indes orientales

Aux XVIe et XVIIe siècles, en Europe, la bourgeoisie et la haute aristocratie se jettent avec frénésie dans le luxe et la consommation de produits rares, en particulier des épices et des cotonnades. Ils y ont pris goût suite à l'arrivée de Vasco de Gama à Calicut, en Inde du sud, dans un univers déjà très ouvert au commerce international, où se côtoient commerçants arabes, indiens, mongols, indonésiens et autres.

En échange de ces produits de luxe, les Européens n'ont rien à offrir de significatif. Ils se lancent donc dans la conquête de l'or du Nouveau Monde. C'est ainsi que prend fome la deuxième « mondialisation » de l'Histoire (la première, limitée à l'Eurasie, est née de l'unification des steppes asiatiques par Gengis Khan, au coeur du Moyen Âge).

Comptoir de la Compagnie des Indes, gravure (musée de la Compagnie des Indes, Lorient)

La mondialisation, déjà

Au XVIIe siècle, les Anglais et plus encore les Hollandais en viennent à dominer le commerce international. Pour amortir les risques financiers des navigations au long cours,qui peuvent durer plusieurs mois et sont pleines d'aléas, leur gouvernements mettent en place des compagnies de commerce à monopole

Ils accordent des exemptions fiscales conséquentes aux marchands et armateurs qui voudront bien investir dans le commerce des épices comme dans la colonisation du Nouveau Monde... et la traite des esclaves. En  d'autres termes, ils subventionnent avec l'argent public un commerce destiné à satisfaire les goûts de luxe de l'oligarchie.

Sur le modèle de l'East India Company anglaise, fondée en 1600, les Hollandais fondent la VOC (Verenigde Oost Indische Compagnie) en 1602.

Mais il faut attendre un demi-siècle pour que les Français s'engagent à leur tour dans cette entreprise. Le 27 août 1664, le ministre Colbert convainc le roi Louis XIV de fonder à son tour une Compagnie française pour le commerce des Indes orientales [les Indes orientales désignent l'Asie des moussons]. Elle a pour but de « procurer au royaume l'utilité du commerce [d'Asie] et d'empêcher que les Anglais et les Hollandais n'en profitassent seuls comme ils l'avaient fait jusqu'alors. »

La déclaration royale du 27 août 1664 en énonce les privilèges : monopole du commerce avec l'Orient, droit de propriété des terres occupées, droit de justice souveraine, droit de battre monnaie, d'établir des garnisons, d'armer des navires de guerre et de commerce, jusqu'au droit d'esclavage. Son champ d'action s'étend des côtes d'Afrique au Japon, en incluant Madagascar et les Mascareignes, les côtes de la mer Rouge, de Malabar et de Coromandel, le Bengale, la Chine.

Son siège est à Paris et l'on lance la construction d'un port et d'un chantier naval, au sud de la Bretagne, dans une crique protégée des tempêtes par l'île de Groix, au pied d'une ancienne citadelle espagnole, Port-Louis.

Pour bien afficher sa vocation commerçante, cette ville nouvelle va prendre le nom de... Lorient. À l'aube de la Révolution française, elle aura déjà 20 000 habitants.

Maquette en écroché d'un navire de commerce de la Compagnie des Indes, détail (musée de la Compagnie des Indes, Lorient)

Les avatars de la Compagnie des Indes

La Compagnie française des Indes connaît des débuts difficiles dûs au manque structurel de capitaux et aux nombreux conflits européens qui nuisent son développement. La mort de Colbert, en 1683, n'arrange rien. En difficulté, elle cède en 1706 l'exclusivité du commerce avec la Chine à un consortium malouin, les « Messieurs de Saint-Malo ». Elle retrouvera cette activité au début du XVIIIe siècle après qu'elle aura été régénérée sous l'auspice du financier John Law

En 1720, cette deuxième Compagnie des Indes, rebaptisée Compagnie perpétuelle des Indes, reçoit aussi le monopole de la traite sur la côte africaine, essentiellement en Sénégambie, la région des fleuves Sénégal et Gambie. Mais elle doit en partager les bénéfices avec les autres ports négriers français, Bordeaux et Nantes.

Notons que les armateurs ne  sont pas plus spécialisés dans ce commerce douteux que dans un autre. Selon la demande du moment, ils vont embarquer des esclaves, du sucre, du café ou autre chose.

assiette satirique dénonçant la compagnie du Mississipi de John Law (musée de la Compagnie des Indes, Lorient)Le surintendant général des finances John Law ne se contente pas de régénérer la Compagnie des Indes orientales. Il projette aussi de développer le commerce avec les Indes occidentales, autrement dit les Amériques et plus précisément le bassin du Mississippi.

L'aristocratie investit les yeux fermés dans cette nouvelle entreprise, qui se solde par la création de La Nouvelle Orléans (en l'honneur du Régent, le duc d'Orléans). Mais le commerce, limité au tabac et aux peaux de castor, ne donne pas les résultats attendus.

La faillite de Law ruine de nombreux épargnants français et étrangers. Tels ces Hollandais qui, furieux, font imprimer en Chine des assiettes en porcelaine avec des inscriptions vengeresses (« actions de m..., commerce de vent »...).

Après cela, la Compagnie française des Indes orientales connaît un nouveau passage à vide avant d'être redressée par le contrôleur général des finances de Louis XV, Philibert Orry, aux affaires jusqu'en 1745. Ce financier consciencieux la réoriente dans le commerce avec les Indes, à raison d'une dizaine d'expéditions par an vers les comptoirs de Pondichéry, Chandernagor, Mahé...

Vue des magasins de la Compagnie des Indes à Pondichéry, XVIIIe s., Lorient, musée de la Compagnie des Indes

Sur place, Joseph Dupleix tente de bâtir rien moins qu'un empire colonial des Indes. Mais son entreprise, prématurée et mal comprise par les successeurs d'Orry, aboutit à un cinglant échec avec le traité de Paris de 1763.

La Compagnie elle-même est suspendue en 1769 et le commerce avec les Indes. Des financiers tenteront de la faire revivre en 1785 sous le nom de Compagnie française des Indes orientales et de la Chine mais la Révolution et les guerres avec l'Angleterre mettront un  terme définitif à l'entreprise en 1795.

Un précurseur dans l'exploration de l'Afrique

Capitaine d’infanterie au service de la Compagnie des Indes, Antoine Duliron de Montivers passe huit années (1741-1749) dans les comptoirs de la Compagnie des Indes au Sénégal et en Gambie. Il séjourne dans des régions isolées et pour certaines inexplorées des Européens. Il est le premier Occidental à reconnaître la rivière Falémé. Il assiste à la folle expédition de David vers l’or des mines du Bambouck. En 1752, il embarque à destination de Pondichéry où il séjourne jusqu’en 1767.

Antoine Duliron de Montivers (François Dagobert Jouvenet, 1751, huile sur toile Lorient, Musée de la Compagnie des Indes)

La folie des cotonnades

Porcelaine de Chine (musée de la Compagnie des Indes, Lorient) L'aventure politique, financière et maritime de la Compagnie des Indes est soutenue par la passion des aristocrates et des riches bourgeois des deux sexes pour les cotonnades indiennes et également les porcelaines chinoises, ainsi que pour le thé et le café.

Le commerce avec la Chine, très prisé, a été restreint très tôt par l'empereur Qianlong. Instruit par les déboires de l'Inde, celui-ci a imposé aux commerçants européens de ne pas accoster ailleurs qu'à Canton, au sud de l'empire.

Les Français se limitent à un ou deux bâteaux par an vers la Chine ; beaucoup plus en ce qui concerne les Anglais... ce qui fait que ces derniers ont pris goût au thé, qui était à l'origine une exclusivité chinoise, tandis que les Français et autres continentaux sont restés fidèles au café.

On ramène aussi de Chine des porcelaines fines et, bientôt, les artisans chinois se voient passer des commandes avec des motifs non plus dans la tradition chinoise mais dans le goût européen. Le monopole chinois sur les porcelaines n'est brisé qu'au milieu du XVIIIe siècle par les artisans de Saxe.

Toile indienne (musée de la Compagnie des Indes, Lorient)L'Inde des Grands Moghols se signale quant à elle par un extraordinaire savoir-faire dans les textiles et en premier lieu les cotonnades. Ils savent, à la différence des Européens, tisser des toiles entièrement en coton (fil de chaîne et fil de trame). Ils maîtrisent également à la perfection les coloris. 

Ces toiles (les indiennes) ont tant de succès qu'elles portent préjudice aux tisserands européens. Ces derniers protestent contre une concurrence asiatique qui bénéficie - un comble - de subventions gouvernementales par le biais de la compagnie importatrice. 

Ce débat, qui est redevenu d'actualité, aboutit dès 1682 à l'interdiction d'importer des cotonnades de couleur. La Compagnie des Indes est seulement autorisée à commercialiser des toiles blanches, en vue d'une finition sur le sol national. Les élégantes et les élégants tentés de contournés cette prohibition se voient très sévèrement sanctionnés (amendes démesurées et peindes de prison).

Robe chemise en mousseline, fin du XVIIIe siècle (musée de la Compagnie des Indes, Lorient)À la fin de l'Ancien Régime, le souci du confort finit par l'emporter. Les élégantes délaissent les robes en soie, avec corsets, baleines et paniers, au profit de robes-chemises en mousseline blanche, une cotonnade indienne souple et très fine. Leur prix peut atteindre 900 livres (quand un capitaine de la Compagnie des Indes en gagne 200 par mois et un simple marin 15 à 20).

La reine Marie-Antoinette est l'une des premières dames de la cour de Versailles à porter ces robes proprement révolutionnaires, qui libèrent le corps, le font paraître nu et pour ces raisons font scandale. La robe-chemise, adoptée sous le Directoire par la reine de la mode Juliette Récamier, sera abandonnée à la Restauration. Les élégantes retrouveront alors les robes à corsets et à baleines. Fin d'une époque.

André Larané
Publié ou mis à jour le : 2020-01-03 15:43:04

 
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