8 août 1588

Défaite de l'Invincible Armada

Le 8 août 1588, devant le port de Gravelines, le feu et le canon dispersent la flotte espagnole destinée à conquérir l'Angleterre et qui sera plus tard surnommée avec une teinte d'ironie : « l'Invincible Armada ».

Une Armada pas si « invincible »

Invincible, l'Armada espagnole ? Pas tout à fait. Et, malgré sa confiance absolue en Dieu, le roi d'Espagne Philippe II a tout de même conservé un petit doute, si bien qu'il n'a jamais nommé de la sorte sa puissante flotte de guerre.

Cette qualification prétentieuse tire son origine d'une campagne de propagande orchestrée par lord Burgley, après la tentative d'invasion par les Espagnols, dans le but de s'en moquer et de discréditer ces derniers.

Alors, afin de rendre justice à l'histoire et ne point tomber dans le révisionnisme historique que souhaitait peut-être Burgley, nous utiliserons l'appellation « Armada espagnole » plutôt que « Invincible Armada » au cours de ce résumé des événements.

Orgueil démesuré du roi d'Espagne

La Renaissance fut marquée par la Réforme et, conséquemment, par de nombreux conflits religieux. Ce fut aussi l'époque des Grandes découvertes et l'Europe prenait conscience de l'existence des Amériques.

Les Espagnols se livrèrent au pillage des immenses ressources naturelles de leurs conquêtes outre-Atlantique. En 1534, Jacques Cartier pénétrait dans le golfe du Saint-Laurent et, plus tard, Francis Drake devenait le premier navigateur anglais à faire le tour du monde.

En 1558, Elizabeth Tudor devient reine d'Angleterre. Elle succède, non sans controverse, à sa demi-soeur Marie, issue du premier mariage d'Henri VIII avec Catherine d'Aragon et mariée par procuration au roi d'Espagne, le très catholique Philippe II.

Elizabeth, fille d'Anne Boleyn et fruit du deuxième mariage d'Henri, est, quant à elle, protestante. Les catholiques anglais et ceux du continent la considèrent bâtarde et hérétique.

Pour eux, l'héritière légitime du trône est Marie Stuart, la malchanceuse et déchue reine d'Écosse, prisonnière d'Elizabeth. Plusieurs conspirations visant à déposer Elizabeth pour la remplacer par Marie sont mises à jour par la police secrète de Sir Francis Walsingham, compromettant sans équivoque la reine d'Écosse. Son exécution en 1587 est un des éléments qui décide Philippe II à mettre en branle ce qu'il appelle lui-même l'« Entreprise d'Angleterre »..

Cependant, il ne faudrait pas conclure que seule la religion fut en cause dans cette histoire.

Depuis plusieurs années, le développement de la puissance maritime anglaise se heurte de front aux intérêts espagnols. Dans les Flandres, où Philippe II a maille à partir avec les révoltes incessantes des Hollandais, Elizabeth soutient les insurgés.

Sur l'Atlantique, les navires de la reine et ceux de corsaires anglais comme Francis Drake attaquent les galions espagnols chargés de trésors en provenance d'Amérique.

En 1585, Francis Drake pille l'île espagnole de Saint-Domingue et la ville de Carthagène, sur la côte de l'actuelle Colombie. Sur le chemin du retour, en 1587, il se paie le luxe d'incendier aussi le port andalou de Cadix. Il détruit même une partie de la flotte espagnole avant d'être repoussé par le futur commandant de l'Armada, le duc de Médina Sidonia. Ces exploits lui valent d'être nommé vice-amiral par la reine Elizabeth.

C'est sur cette toile de fond que va se dessiner la tragédie humaine de ce qu'il convient d'appeler la plus grande opération militaire amphibie de l'époque moderne.

L'Armada espagnole

L'Armada espagnole, c'est un formidable rassemblement de navires. Au total, 130 vaisseaux la composent. Elle transporte une force militaire imposante : près de 30 000 hommes dont 19 000 soldats, 300 chevaux et mules, l'équipement nécessaire pour assiéger des villes, un hôpital de campagne etc. Son objectif est d'opérer un débarquement en Angleterre et de marcher sur Londres, afin de forcer Elizabeth à des compromis sur la liberté de culte pour les catholiques et pour que cesse son intervention aux Pays-Bas.

Cette force doit se joindre à celle du duc de Parme, située dans les Flandres et composée d'environ 18 000 hommes aguerris. Une fois la jonction effectuée, l'Armada doit escorter les barges de Parme pour la traversée de la Manche, pour finalement débarquer dans le Kent.

L'Armada est sous le commandement du duc de Médina Sidonia. Ce dernier n'est pas un marin, mais plutôt un homme de l'armée de terre. Il a participé à l'annexion du Portugal en 1580 et s'est retrouvé en charge de l'Armada suite au décès de l'amiral de la mer Océane, Santa Cruz. Ce commandement, arrivé à l'improviste, ne le réjouit guère mais il doit l'accepter sur l'insistance de Philippe II.

L'invincible armada dispersée par une tempête (anonyme du XVIe siècle, musée national maritime, Londres)

La flotte anglaise

Pour faire face à la menace, l'Angleterre dispose d'une flotte composée des navires de la reine et de navires marchands fournis par des officiers de la marine royale, par la ville de Londres ou par de simples volontaires, pour un total de 197 navires et 15 835 hommes.

Durant le règne d'Henry VIII, ce dernier s'était assuré que la marine anglaise serait en mesure d'affronter une invasion, particulièrement après que Clément VII l'eut excommunié pour cause de divorce d'avec Catherine d'Aragon. Comme Henri avait un faible pour les canons, il s'en procura assez pour « conquérir l'Enfer », comme le mentionne un de ses contemporains.

Ironiquement, Philippe II lui-même contribua à renforcer la défense anglaise. En effet, durant la courte période où il fut roi consort parce que marié avec la reine Marie Tudor, il adressa au Conseil privé l'avertissement suivant : « la défense de l'Angleterre repose sur une marine qui doit être préparée en tout temps à repousser une invasion. Les navires ne doivent pas seulement être prêts à prendre la mer, mais disponibles en tout temps ».

Trois navires de 500 tonneaux et plus furent immédiatement mis en chantier. Ils vont servir en 1588 contre les forces de celui qui fut à l'origine de leur construction !

La bataille de Gravelines

Les flottes anglaise et espagnole s'affrontent quatre fois avant que l'Armada ne mouille finalement dans le port de Calais. Ces batailles ne sont pas vraiment déterminantes quant à l'issue du conflit sur le plan des pertes, mais forcent les Espagnols à continuer vers Calais et les Flandres.

Toutefois, au cours du premier engagement, qui n'est qu'un premier contact sans grande conséquence, du moins en apparence, les Anglais capturent un des navires de la flotte espagnole, le Rosario. Ce succès à première vue anodin leur fournit des informations cruciales sur le fonctionnement du commandement des forces de Philippe II, notamment au sujet de l'artillerie et de son mode d'utilisation.

Au terme de cette première étape, l'Armada mouille donc dans le port de Calais. Pendant la nuit du 7 au 8 août 1588, les Anglais attaquent les Espagnols avec des barques bourrées d'explosifs et de matières incendiaires, qu'ils font dériver à travers les navires ennemis. Cette manoeuvre inattendue sème la terreur et une indescriptible pagaille. Afin d'échapper aux flammes, des capitaines ordonnent de couper les amarres les reliant aux ancres. La flotte espagnole se disperse dans la nuit. Au matin, le duc de Médina Sidonia s'emploie à regrouper ses navires.

C'est alors que débute, au large de Gravelines, l'engagement final avec les Anglais. Pendant des heures, la canonnade fait rage. À aucun moment, les Espagnols ne peuvent se mettre en position favorable à un abordage qui les aurait avantagés. Ils essuient le feu de l'ennemi sans pouvoir y répondre correctement. Beaucoup de navires sont lourdement endommagés. Puis, un vent du sud se met à souffler, poussant les navires de l'Armada vers le nord.

La puissance anglaise

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En s'appuyant sur l'État de droit, la démocratie parlementaire et la domination des mers, l'Angleterre a pu dominer la planète comme aucune autre nation avant elle...

Fin piteuse de l'Armada

Dans l'impossibilité de regrouper les 112 navires qui lui restent et sans nouvelle des préparatifs du duc de Parme et de ses barges de débarquement, Médina Sidonia se résigne à retourner en Espagne par la seule route possible vu les circonstances et les vents : contourner l'Écosse et l'Irlande et faire voile vers l'Espagne.

Malheureusement, la mer n'est point clémente et beaucoup de navires s'échoueront sur les côtes d'Irlande. Les équipages seront pour la plupart massacrés par les insulaires. Une poignée d'entre eux seulement reverront les rivages d'Espagne.

Dans les semaines qui suivront la disparition de l'Armada dans les brumes de la mer du Nord, les commandants de la marine anglaise demeureront profondément inquiets. Ils anticiperont un retour des navires espagnols ce qui, sans aucun doute, aurait été catastrophique.

En effet, suite à la canonnade de la dernière bataille, les munitions du royaume étaient épuisées. Plus de poudre, ou presque. Or la défense anglaise était basée sur la puissance de la marine et de son artillerie.

Sans puissance de feu, les navires auraient été facilement abordés et capturés par des troupes numériquement supérieures et aguerries. Heureusement pour les Anglais, la flotte de Philippe II ne fit jamais demi-tour.

Dans les Flandres, le duc de Parme était fin prêt à l'action. Ses troupes, sans avoir le pied marin, étaient sur le pied de guerre, attendant le signal de l'embarquement qui, évidemment, ne vint jamais. Cependant, si ces fameuses troupes avaient pu traverser la Manche, l'Angleterre n'aurait pas été en mesure d'opposer une véritable résistance.

Dans le Kent, de même que sur tout le territoire se situant entre Londres et la côte, les défenses étaient fort mal organisées et nettement insuffisantes. Les troupes aguerries de l'armée des Flandres et celles transportées par l'Armada auraient facilement eu raison de ces faibles milices mal équipées.

Le cours de l'Histoire en eut été changé.

Jacques Mercier
Les causes de l'échec

L'artillerie

L'Armada était destinée à transporter des troupes de débarquement et à escorter les barges du duc de Parme. En ce qui a trait aux batailles navales, la stratégie consistait, pour les Espagnols, à s'approcher le plus possible de l'ennemi, procéder à l'abordage et vaincre par la supériorité numérique et militaire des combattants.

Conduits par les sea dogs ou « chiens de mer » de la reine, Francis Drake et son oncle John Hawkins, Walter Raleigh et Martin Frobisher, les Anglais ne leur ont jamais laissé cette occasion. Ils sont toujours restés à une distance suffisante pour éviter d'être abordés, mais assez près pour infliger de sérieux dégâts avec leurs canons. Et c'est précisément sur ce point que se situe une des faiblesses fondamentales de l'Armada : son incapacité à mener un combat d'artillerie véritablement efficace.

Les Anglais avaient découvert, lors de la capture du Rosario, que les canons espagnols ne pouvaient être rechargés rapidement et sans danger. Les canonniers devaient opérer par l'extérieur du navire. Il était impossible pour eux de haler les canons hors du sabord, de les recharger et d'envoyer une autre salve, comme c'était le cas chez les Anglais.

Toute la conception de l'artillerie espagnole reposait sur un seul tir, suivi de l'abordage. Ainsi ne pouvaient-ils pas se défendre contre le déluge de boulets infligé par la flotte anglaise. Incidemment, les canonniers n'étaient pas non plus formés pour cette tâche. Après l'unique salve, ils devaient abandonner leur poste et se lancer dans la bataille avec les autres soldats.

Le commandement

Le commandement espagnol était fortement hiérarchisé. Chacun avait son rôle et il n'était pas question pour un officier de toucher à des cordages ou à quoi que ce soit découlant de la tâche d'un subalterne. Chez les Anglais, les règles étaient beaucoup plus souples. En effet, il n'était pas rare de voir un officier supérieur avec les mains couvertes d'éraflures résultant de l'aide apportée à l'équipage dans une situation périlleuse. Au coeur de la bataille, ce type de solidarité s'est avéré positif pour le moral des marins.

Pendant toute la durée des préparatifs de l'expédition, de même qu'au cours des opérations, le duc de Médina Sidonia est demeuré hanté par le caractère flou de la jonction de l'Armada avec les troupes du duc de Parme. Il avait fait part de ses craintes à Philippe II et demandé des éclaircissements qui ne sont jamais venus.

Même si, dans les faits, l'Armada n'a pu effectuer la manoeuvre de jonction à cause de la marine anglaise et des vents défavorables, la coordination des deux forces restait très hasardeuse. Il est bon d'ajouter que la région était patrouillée régulièrement par les Hollandais dont les navires n'auraient pas manqué l'occasion de rendre la vie difficile aux Espagnols.

Publié ou mis à jour le : 2019-07-22 15:12:39

 
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